Le Centre hospitalier de Carrefour soigne des membres de gangs, révèle à AyiboPost le directeur général de l’institution, Jean Joseph Regis
L’année dernière, le chef du gang Johnson « Izo » André, blessé lors d’une frappe de drone explosif, a été soigné au Centre hospitalier de Carrefour (CHC), a appris AyiboPost.
Une prise en charge rapide a été offerte au caïd, recherché par la Police nationale d’Haïti pour trafic illicite de stupéfiants et pour avoir développé une industrie d’enlèvements suivis de séquestrations contre rançon.
Lorsque « Izo » était hospitalisé, le CHC a aménagé une chambre qui lui était réservée, avec « quatre bonbonnes d’oxygène, deux médecins dont personne n’a vu le visage, ainsi que trois infirmières avec tout leur équipement », détaille une source présente sur les lieux ce jour-là.
En marge de l’hospitalisation de l’un des plus grands criminels du pays, toute la zone de Diquini a été quadrillée par des bandits, empêchant même la circulation des véhicules de transport public, poursuit la source.
Contacté à ce sujet, le directeur général de l’hôpital, Jean Joseph Regis, dit avoir appris l’information par un interniste ayant soigné Izo. « On m’a rapporté qu’[Izo] était dans une chambre, accompagné de plusieurs personnes », poursuit Regis.
Le médecin, qui avait également prescrit des examens médicaux au chef de gang, lui a indiqué que « tout était normal ». Le directeur Jean Joseph Regis explique toutefois avoir constaté des anomalies dans les résultats des examens rénaux, qui ont ensuite été refaits.
« [Izo] a dit qu’il se sentait bien, qu’il ne ressentait rien au niveau de la ceinture », conclut le pédiatre Regis.
Cette même année, un membre du gang « 5 Segond », considéré comme proche du criminel « Izo », est mort au Centre hospitalier de Carrefour après avoir été blessé lors d’une frappe de drone explosif.
Un autre témoin révèle à AyiboPost l’existence d’une « salle spéciale pour les bandits » au CHC.
Regis conteste cette information, mais admet l’existence d’une douzaine de chambres dites privées, accessibles à toute personne en mesure d’en payer les frais.
« Peu importe la personne. Dès lors qu’elle en a les moyens, elle paie. Je ne demande pas qui c’est », affirme le directeur du CHC, Jean Joseph Regis.
Les médecins et les infirmières de cet espace priorisent souvent ces hommes armés au détriment d’autres patients, selon deux sources bien au courant du fonctionnement de l’institution.
Rapidement, l’établissement situé à Diquini 63 est devenu le centre de santé privilégié de membres et de chefs de gangs notoires, dans un contexte d’intensification des frappes de drones dans l’Ouest.
Les bandits déboursent d’importantes sommes pour recevoir des soins au CHC. Les criminels rescapés d’opérations menées à Kenscoff, à Croix-des-Bouquets ou au centre-ville de Port-au-Prince représentent une manne financière pour l’institution, révèle à AyiboPost une source familière des activités de l’hôpital.
Cette situation intervient alors que la violence des gangs, depuis mars 2024, a entraîné la fermeture d’environ 65 % des hôpitaux de l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, dont l’hôpital de l’Université d’État d’Haïti (HUEH), principal centre hospitalier public de la capitale.
D’autres hôpitaux privés ont été vandalisés, privant ainsi des milliers de personnes d’un accès aux soins essentiels, dans un pays dont le système de santé était déjà fragile.
« Le Centre hospitalier de Carrefour, c’est chez eux », ajoute la source, qui a requis l’anonymat pour des raisons de sécurité.
Dans la commune, les bandits font la loi. Pour Regis, directeur général de l’institution, contacté par AyiboPost, l’hôpital est implanté dans la communauté pour servir tout le monde, sans distinction.
Le directeur, qui dit interdire à ses employés l’utilisation du terme « gang », ajoute que le Centre hospitalier reçoit moins de membres de gangs que d’autres structures de la zone.
« Je reçois des cas qui ne sont pas nombreux, mais ce n’est pas quelque chose qui arrive à profusion », déclare le directeur Regis.
À travers le monde, les institutions sanitaires ou humanitaires intervenant dans des zones de conflit défendent généralement le principe de leur neutralité, tout en en fixant les limites.
C’est le cas de Médecins Sans Frontières (MSF), par exemple, qui applique une politique d’interdiction des armes au sein de ses installations et n’hésite pas à suspendre ou à fermer ses structures lorsque sa neutralité ou la sécurité de son personnel est compromise.
À la différence du CHC, MSF offre gratuitement ses soins.
La priorité accordée aux gangs au CHC crée des tensions dans la communauté. En août 2025, un homme ayant demandé l’anonymat y accompagnait un collègue victime d’une crise d’hypertension et présentant une paralysie de tout le côté droit du corps.
Alors que le malade était sous perfusion, un membre du personnel médical a indiqué à l’infirmière qui le prenait en charge que des membres de gangs se trouvaient à l’extérieur, dans l’attente d’une prise en charge.
L’infirmière a alors quitté le chevet du patient.
Le témoin déclare avoir vu arriver un homme ensanglanté, un mouchoir bleu noué à la taille, accompagné d’une dizaine de civils armés, d’un médecin, d’une infirmière et d’un autre blessé qui lui paraissait déjà mort.
Ils se sont dirigés vers le pavillon réservé aux bandits.
En février 2026, cette même source, qui est également un professionnel vivant dans la commune, a de nouveau été témoin de la prise en charge d’un membre de gang venu se faire soigner pour une blessure par balle au pied gauche.
À ce moment-là, les forces de l’ordre menaient des opérations à Kenscoff, située à une vingtaine de kilomètres de la commune de Carrefour.
« J’ai vu un médecin parler à une caissière en disant que ce cas coûterait 100 000 gourdes », raconte la source, témoin de la scène.
La caissière lui a rappelé que cette prise en charge était habituellement facturée à 45 000 gourdes. Mais le médecin a répondu : « Ce sont des membres des « Taliban », tu peux demander 100 000 gourdes », poursuit la source.
Les bandits ont alors sorti d’un sac une liasse de billets et, sans les compter, l’ont tendue à l’employée. Après avoir prélevé les 100 000 gourdes, la caissière leur a rendu la monnaie.
Le médecin a ensuite rassuré les hommes armés au sujet de leur compagnon : « Il ne mourra pas. Nous allons lui prodiguer des soins », conclut la même source.
Présent à Carrefour à cette époque, l’homme confie avoir observé, durant tout le mois de février, des bandits blessés par balle ou brûlés lors de frappes de drones arriver à l’hôpital, parfois jusqu’à très tard dans la soirée.
Le responsable du CHC, Jean Joseph Regis, rejette l’idée d’un traitement privilégié des bandits. Il parle plutôt d’une « vérification » destinée à évaluer l’état des patients amenés à l’hôpital.
Selon des informations recueillies par AyiboPost, les membres des gangs sont généralement pris en charge par deux médecins : le premier les accompagne jusqu’à l’hôpital, tandis que le second fait partie du personnel de l’établissement.
Selon plusieurs témoins, certains médecins et infirmières viennent directement du centre-ville de Port-au-Prince, se déguisant parfois en marchands afin de passer inaperçus.
Cet article a été modifié afin de corriger le nom du directeur de l’hôpital.
Par : Jérôme Wendy Norestyl
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