Le tabagisme est responsable de 15 % des nouveaux cas de cancer dans le monde, soit davantage que toute autre cause évitable de la maladie prise individuellement.
Près de 3 000 personnes meurent chaque année de maladies attribuables au tabac en Haïti — une mortalité massive qui atteint à elle seule plus de la moitié du bilan dévastateur des gangs en 2025.
Pourtant, Haïti figure parmi les rares pays des Amériques à ne disposer d’aucun cadre juridique complet régissant la publicité, la promotion et la consommation des produits du tabac.
Un rapport de l’Organisation Mondiale de la Santé publié l’année dernière, révèle que 68 pays appliquent des interdictions de la publicité, de la promotion et du parrainage en faveur du tabac, couvrant ainsi un peu plus de deux milliards de personnes dans le monde.
Haïti fait exception.

Un homme fume une cigarette de la marque Comme Il Faut, mercredi 12 août 2026. Photo : Djouly Mombrun pour AyiboPost
Cette situation contraste avec l’engagement pris par le pays en 2003, lorsqu’il a signé la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT). Ce traité prévoit l’interdiction de la publicité pour le tabac en raison de ses effets dévastateurs sur la santé publique.
Plus de vingt ans plus tard, le traité n’a toujours pas été ratifié et aucune réglementation spécifique n’interdit ou ne limite de manière exhaustive les stratégies promotionnelles de l’industrie du tabac.
En l’absence de telles dispositions, fabricants et importateurs continuent de promouvoir librement leurs produits sur des panneaux publicitaires, dans les médias traditionnels et sur les réseaux sociaux, constate AyiboPost.
Selon l’OMS, la publicité, la promotion et le parrainage des produits du tabac favorisent l’initiation au tabagisme, en particulier chez les jeunes, et contribuent à accroître leur consommation.
Haïti est l’un des rares pays des Amériques à ne disposer d’aucun cadre légal encadrant la publicité, la promotion et la consommation des produits du tabac.
Trois spécialistes et une ancienne ministre de la santé interrogés par AyiboPost alertent sur les conséquences de cette absence de régulation pour la santé publique en Haïti.
Jean Benson, 23 ans et résidant à Delmas 19, affirme avoir fumé sa première cigarette à l’âge de seize ans.
« C’était un jour de fête à l’école, précise le jeune sérigraphe à AyiboPost. Avec mes camarades, nous voulions essayer quelque chose de nouveau. Nous avons alors acheté des cigarettes dans une petite boutique non loin de l’établissement ».
Sept ans plus tard, il dit continuer à fumer, bien qu’il confie souhaiter arrêter.
« Je sais que ce n’est pas bien pour ma santé, mais parfois, j’en fume pour me remonter le moral » souligne-t-il à AyiboPost.
***
Entrée en vigueur en 2005, la Convention—cadre de l’OMS pour la lutte antitabac compte aujourd’hui 183 Parties, couvrant plus de 90 % de la population mondiale, ce qui en fait l’un des traités les plus largement adoptés de l’histoire des Nations unies.
Élaborée face aux ravages sanitaires du tabagisme — responsable de plus de huit millions de décès chaque année —, elle impose notamment, dans son article 13, l’interdiction de toute publicité, promotion et tout parrainage en faveur du tabac.
Mais depuis sa signature par Haïti, la convention n’a toujours pas été soumise au Parlement haïtien pour ratification, empêchant son entrée en vigueur complète dans le cadre juridique national.
Aucun gouvernement n’a non plus adopté de décret-loi reprenant les dispositions de la convention afin de protéger les douze millions d’habitants du pays, dont des enfants, exposés à une publicité excessive pour ces produits.
Les données publiques sur le marché haïtien du tabac demeurent rares.
L’Organisation panaméricaine de la santé (OPS) utilise Comme Il Faut comme marque de référence pour le suivi des prix des cigarettes en Haïti, conformément à la méthodologie de l’OMS, fondée sur la marque la plus vendue.
Selon le classement établi par la Direction générale des impôts (DGI) et l’Administration générale des douanes (AGD) pour l’exercice fiscal 2021-2022, Comme Il Faut figurait au cinquième rang des contribuables ayant versé les montants les plus élevés au fisc haïtien, avec plus de trois milliards de gourdes acquittés au titre des prélèvements fiscaux et douaniers.
Cette somme dépassait, à elle seule, les crédits budgétaires cumulés alloués aux ministères de la Jeunesse et des Sports et du Tourisme au cours du même exercice.
Dans un environnement où la régulation reste quasi inexistante, l’entreprise s’impose comme l’une des plus riches du pays.
En 2018, Comme Il Faut avait ainsi versé davantage au fisc que trois autres grandes entreprises figurant parmi les principaux contribuables du pays : la Société Générale Haïtienne de Banque, la National Telecom (Natcom) et Les Moulins d’Haïti.
D’autres marques étrangères, comme Patron et Marlboro, sont également présentes sur le marché.
Si leurs publicités ou leurs emballages comportent généralement des avertissements sanitaires et s’accompagnent parfois du financement d’activités éducatives, culturelles ou sportives, ces initiatives s’inscrivent dans un contexte où les mesures de protection des consommateurs restent limitées, notamment en matière de lieux de consommation et d’accès des mineurs aux produits du tabac.
Le 24 juillet dernier, la compagnie Comme Il Faut, accompagnée de son ambassadeur, l’artiste Afriken An, a distribué des képis et des t-shirts floqués du logo de l’entreprise à de jeunes marchands ambulants dans un lieu non précisé.
Des vidéos publiées sur Facebook quelques jours avant par le compte Manzè Freda Gran Jipon montrent également un camion promotionnel de la marque Patron dans le camp de déplacés internes Marie-Jeanne, où adultes — dont certains fumaient — et enfants se sont rassemblés pendant qu’un animateur faisait la promotion de la marque.
Entrée en vigueur en 2005, plus de 180 pays ont signé la Convention—cadre de l’OMS pour la lutte antitabac, faisant d’elle l’un des traités des Nations unies les plus largement adoptés au monde.
Dans un rapport publié en 2024 sur la protection des jeunes générations face à l’industrie du tabac, l’Organisation mondiale de la santé met en garde contre les stratégies de promotion indirecte, notamment le financement d’activités sportives ou culturelles et la distribution d’objets portant l’identité des marques.
Ces pratiques sont visées par l’article 13 de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac, qui recommande une interdiction totale de la publicité, de la promotion et du parrainage du tabac.
Selon l’organisation, à travers de telles stratégies, « l’industrie s’efforce d’attirer les enfants et les jeunes afin de remplacer les consommateurs qui renoncent au tabac ou qui meurent ».
L’OMS alerte également sur « l’ingérence croissante de l’industrie qui menace les politiques et les efforts de contrôle du tabac ».
***
Les observations d’AyiboPost rejoignent d’ailleurs une étude consacrée à la consommation de tabac en Haïti publiée en 2023.
Cette recherche montre qu’en Haïti, les personnes fortement exposées aux médias présentent une probabilité plus élevée de consommer du tabac.
Elle révèle également que la consommation est plus fréquente chez les hommes, les personnes âgées de 35 ans et plus, celles sans instruction, vivant dans les ménages les plus pauvres, en milieu rural ou dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince.
Dans un rapport publié en 2024 sur la protection des jeunes générations face à l’industrie du tabac, l’Organisation mondiale de la santé met en garde contre les stratégies de promotion indirecte, notamment le financement d’activités sportives ou culturelles et la distribution d’objets portant l’identité des marques.
Les auteurs soulignent la nécessité de cibler particulièrement les hommes adultes fumeurs à travers des politiques adaptées visant à réduire les conséquences sanitaires du tabagisme, tant pour les consommateurs eux-mêmes que pour les personnes exposées involontairement à la fumée du tabac.
Ils recommandent également aux autorités publiques, aux acteurs du secteur de la santé et aux responsables communautaires de renforcer les stratégies de sensibilisation et d’adopter des mesures pour encadrer les publicités susceptibles d’encourager des comportements de consommation préjudiciables à la santé.
La compagnie Comme Il Faut, la marque Patron, l’artiste Afriken an et le compte Facebook Manzè Freda Gran Jipon ont été contactés par AyiboPost.
Le ministre de la Santé publique et de la Population (MSPP), l’ancien parlementaire Sinal Bertrand a également été contacté.
Ils n’ont pas réagi avant publication.

Un homme tenant un paquet de cigarettes de la compagnie de tabac Comme Il Faut. Mercredi 12 août 2026. Photo : Djouly Mombrun pour AyiboPost
***
Au-delà de ces stratégies marketing, les conséquences sanitaires du tabagisme demeurent largement documentées.
Selon le Centre international de recherche sur le cancer, le tabagisme est responsable de 15 % des nouveaux cas de cancer dans le monde, soit davantage que toute autre cause évitable de la maladie prise individuellement.
De nombreuses recherches ont établi que les fumeurs présentent un risque significativement plus élevé de développer des maladies respiratoires, cardiovasculaires ainsi que plusieurs types de cancers.
Chez les femmes enceintes, la consommation de tabac ou l’exposition à sa fumée accroît notamment les risques de retard de croissance fœtale, de naissance prématurée, de mortinaissance, de décès périnatal, de syndrome de mort subite du nourrisson et d’anomalies placentaires.
La consommation ainsi que les effets du tabac demeurent pourtant peu documentés en Haïti, analyse Bénédique Paul, professeur à l’Université Quisqueya et un des auteurs de l’étude citée plus haut.

Des pochettes de cigarette de la compagnie tabac Comme Il Faut étalées dans un petit commerce. Mercredi 12 août 2026. Photo : Djouly Mombrun pour AyiboPost
Cette réalité est attribuable, selon lui, à « un manque d’intérêt de la part des autorités ».
Des données partagées avec AyiboPost par l’OPS montrent que les quelque 3 000 décès annuels attribuables au tabac surviennent dans un contexte où Haïti affiche l’un des taux de mortalité cardiovasculaire les plus élevés de la région — 427,7 décès pour 100 000 habitants, — soit environ cinq fois le niveau observé au Canada.
Le pays présente également des taux « élevés » d’hypertension et de maladies cardiaques.
Facteur de risque commun aux cancers, aux maladies cardiovasculaires et aux maladies respiratoires chroniques, « le tabac contribue directement à cette charge », souligne l’organisation auprès d’AyiboPost.
Si la prévalence du tabagisme quotidien chez les adultes reste relativement faible en Haïti (5 %, selon l’OMS), le pays figure néanmoins parmi ceux des Amériques où les politiques de prévention et de lutte antitabac demeurent les moins avancées.
Alors que plusieurs pays des Amériques ont renforcé leur fiscalité, encadré la publicité et imposé des avertissements sanitaires, Haïti applique une taxation des cigarettes limitée à 27,1 % du prix de détail de la marque la plus vendue, contre plus de 60 % dans plusieurs pays de la région.
En dépit des risques pour la santé publique, les avertissements sanitaires ne sont pas obligatoires sur les emballages de cigarettes, des autres produits du tabac ou des nouveaux produits contenant de la nicotine, comme exigés dans la convention-cadre, signale l’OMS.
***
Face à cette situation, des spécialistes estiment que la responsabilité incombe d’abord aux pouvoirs publics.
Contactée par AyiboPost, l’ancienne ministre de la Santé Josette Bijou, également présidente de l’Association de Santé Publique d’Haïti (ASPHA), renvoie la balle aux législateurs.
« Je ne condamne pas les compagnies, mais les régulateurs de l’État qui devraient agir dans ce contexte », explique-t-elle.
Selon Bijou, « les parlementaires haïtiens ne sont pas sensibilisés à ces enjeux et ne connaissent généralement pas leur rôle ».
Dès 2005, l’ASPHA alertait déjà sur les dangers de la publicité en faveur du tabac susceptible d’inciter les plus jeunes à commencer à fumer.
De son côté, Bénédique Paul souligne de potentiels conflits d’intérêts au parlement.
« Parfois ces genres d’initiatives sont susceptibles d’être victimes de marchandages politiques », estime-t-il.
Dans son rapport sur l’épidémie mondiale de tabagisme publié en 2025, l’OMS souligne que plus des trois quarts de la population mondiale bénéficient désormais d’au moins une mesure de lutte antitabac conforme à ses meilleures pratiques.
Selon Bijou, « les parlementaires haïtiens ne sont pas sensibilisés à ces enjeux et ne connaissent généralement pas leur rôle ».
Pour le docteur Jean Cantave, Haïti ne peut plus rester en marge de cette dynamique.
« De plus en plus de pays dans le monde se mettent au pas. En Haïti, si les pouvoirs publics refusent d’agir, la société civile doit prendre le relais », affirme-t-il.
Par : Wethzer Piercin
Couverture | Panneau publicitaire de la Comme Il Faut, au boulevard du Cap-Haïtien , août 2026. Photo : Vicky Onelien
Suivez notre journal de 19h sur Ayibo+ pour rester connectés à l’actualité
► AyiboPost s’engage à diffuser des informations précises. Si vous repérez une faute ou une erreur quelconque, merci de nous en informer à l’adresse suivante : hey@ayibopost.com
Gardez contact avec AyiboPost via :
► Notre canal Telegram : cliquez ici
► Notre Channel WhatsApp : cliquez ici
► Notre Communauté WhatsApp : cliquez ici









Comments