« Sur le terrain, nous rencontrons parfois des enfants, peut-être âgés d’à peine douze ou treize ans, lourdement armés, qui n’hésitent pas à nous tirer dessus », raconte un policier, affirmant se sentir rongé par cette réalité, surtout lorsqu’il doit choisir entre sa vie et celle d’un enfant
Les policiers haïtiens se trouvent en première ligne dans la lutte contre l’insécurité en Haïti, dont la capitale, Port-au-Prince, est contrôlée à plus de 80 %, selon les estimations de l’Organisation des Nations unies (ONU).
Les principales unités de la police sont souvent déployées sur le terrain pour affronter des gangs lourdement armés, parfois dans des zones où ces derniers sont fortement implantés.
Mais ces agents doivent aussi composer avec la mort de leurs collègues, le risque de perdre leur propre vie et les conditions d’intervention parfois difficiles sur le terrain.
Ces expériences peuvent avoir des conséquences sur leur santé mentale.
Régulièrement engagés dans ces opérations, trois agents dénoncent auprès d’AyiboPost l’absence de soins psychologiques au sein de la Police nationale d’Haïti au bénéfice des policiers.
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Issu de la 34e promotion de la PNH, un agent affecté à la Brigade d’intervention, connue sous le nom de « Team Kilo », engagée dans la lutte contre les gangs à Kenscoff, a vécu des expériences qu’il juge « terrifiantes » depuis son déploiement dans cette commune.
« Sur le terrain, nous rencontrons parfois des enfants, peut-être âgés d’à peine douze ou treize ans, lourdement armés, qui n’hésitent pas à nous tirer dessus », raconte le policier, affirmant se sentir rongé par cette réalité, surtout lorsqu’il doit choisir entre sa vie et celle d’un enfant.

Un policier haïtien à bord d’un véhicule blindé lors d’une patrouille dans le centre-ville de Port-au-Prince, le 16 janvier 2026.
Plus loin, l’agent 1, réclamant l’anonymat, confie à AyiboPost qu’il lui arrive de connaître des changements d’humeur à la suite de certaines opérations auxquelles il a participé.
« Après une opération, je me sens souvent perdu dans mes pensées et, quelquefois, je fais des cauchemars pendant mon sommeil en revivant certaines scènes », témoigne-t-il.
Le policier dit parfois éprouver du découragement face au « mauvais traitement » reçu de la part de l’institution policière en dépit des risques pris et déclare regretter qu’aucun effort ne soit déployé pour assister psychologiquement les policiers.
« Sur le terrain, nous avons parfois rencontré des enfants, peut-être âgés d’à peine douze ou treize ans, lourdement armés, qui n’hésitent pas à nous tirer dessus », raconte le policier, affirmant se sentir rongé par cette réalité, surtout lorsqu’il doit choisir entre sa vie et celle d’un enfant.
Comme lui, un autre agent, également engagé dans des affrontements contre les bandits, se trouve également confronté à la dure réalité du terrain, l’affectant mentalement.
Intégré à la PNH en 2019 et affecté à la Brigade d’intervention du commissariat de Thomassin, le policier de la 30e promotion participait à une « opération de vérification » en janvier 2022 lorsqu’un groupe d’individus armés a attaqué les policiers en patrouille dans la zone et tué un agent.
Joint par AyiboPost, l’homme, animé aujourd’hui par l’envie de quitter l’institution, précise que c’était la première fois qu’il allait se retrouver, depuis son intégration à l’institution policière, dans une situation où des membres de gangs s’en prenaient directement à une patrouille dont il faisait partie.
Le policier dit parfois éprouver du découragement face au « mauvais traitement » reçu de la part de l’institution policière en dépit des risques pris et déclare regretter qu’aucun effort ne soit déployé pour assister psychologiquement les policiers.
« Cela m’a d’autant plus choqué que le sang du policier, qui avait été atteint, m’est tombé dessus alors qu’il s’était adossé contre moi », se souvient celui qui, comme ses frères d’arme présents sur les lieux, allait faire l’objet d’une enquête interne sur les circonstances de l’incident — ce qui, dit-il, l’avait mis sous davantage de pression.
Il confie avoir vécu dans le stress après cette expérience et s’être progressivement détaché de son entourage, se repliant sur lui-même.
« J’avais perdu le sommeil », témoigne-t-il, soulignant avoir continué, malgré cela, d’aller travailler sans avoir bénéficié, pas plus que les autres agents concernés, d’une assistance psychologique ni de congé.
Cette même année, il a pu intégrer l’Unité Départementale de Maintien de l’Ordre (UDMO), l’une des forces spécialisées de la PNH, au sein de laquelle il a connu une deuxième expérience difficile.
En octobre, alors qu’il se trouvait sur son lieu de travail à Thomassin, des bandits armés s’en sont pris violemment à la « base ».
« Nous avons passé plus de deux heures à résister à cette attaque. À court de munitions, nous avons dû abandonner les lieux », explique l’ancien étudiant de l’Université d’État d’Haïti.

A Haitian police officer rides aboard an armored vehicle during a patrol in downtown Port-au-Prince on January 16, 2026.
Il dit s’être senti traumatisé chaque fois que les scènes lui revenaient en mémoire, arguant avoir commis des erreurs au moment des affrontements qui auraient pu lui coûter la vie.
Affecté mentalement par cette double expérience, l’agent précise avoir été obligé lui-même de payer une assistance psychologique à l’hôpital La Paix.
Cette réalité à laquelle font face les policiers haïtiens ne laisse pas indifférents les syndicats de policiers.
Deux responsables syndicaux de la PNH dénoncent le manque de prise en charge de la santé mentale des policiers, notamment de ceux et celles engagés sur le terrain contre les gangs.
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Dans un article publié en 2020 par AyiboPost, le bureau de psychologie, rattaché à la direction médico-sociale, comptait un seul psychologue pour environ 16 000 policiers en fonction et ne prenait alors en charge que les agents se trouvant en « état de démence ».
Contacté par AyiboPost, Meleck Pierre, agent de la 24e promotion et porte-parole adjoint du Syndicat des policiers haïtiens (Synapoha), affirme que le bureau chargé de la santé mentale des policiers « ne sert que les hauts responsables et les policiers jouissant d’une accointance politique ».
Le responsable dit connaître, au sein du Synapoha, des policiers blessés dans le cadre de leur travail, aujourd’hui en fauteuil roulant, qui auraient pu bénéficier d’une telle prise en charge.
Deux responsables syndicaux de la PNH dénoncent le manque de prise en charge de la santé mentale des policiers, notamment de ceux et celles engagés sur le terrain contre les gangs.
Pour Garry Jean-Baptiste, coordinateur du Syndicat national des policiers haïtiens (SPNH-17), il n’existe qu’un test psychologique auquel sont soumis les postulants à l’institution policière.
Joint par AyiboPost, le responsable affirme que plusieurs policiers se sont déjà donné la mort, tandis que d’autres souffrent de troubles nécessitant une prise en charge psychologique.
Une situation d’autant plus préoccupante, selon lui, que les agents sont de plus en plus exposés à des scènes de violence.
Les préoccupations du responsable prennent place dans un contexte où, entre le 19 et le 20 juillet 2026, deux policiers, Brunel D’Haïti et Yane Fleurimis, ont été retrouvés morts.
D’après les premières informations et témoignages disponibles, les circonstances de leur décès pourraient s’apparenter à des cas de suicides présumés.
Contacté par AyiboPost, Meleck Pierre, agent de la 24e promotion et porte-parole adjoint du Syndicat des policiers haïtiens (Synapoha), affirme que le bureau chargé de la santé mentale des policiers « ne sert que les hauts responsables et les policiers jouissant d’une accointance politique ».
David-Marc, agent de la 33e promotion, garde encore dans les tiroirs de sa mémoire des souvenirs douloureux qu’il estime « difficiles à en parler ».
En avril 2025, un véhicule blindé de la police à bord duquel il se trouvait a pris feu à Kenscoff lors d’une opération contre les membres de la coalition criminelle « Viv Ansanm », qui occupent ce secteur.
Sauvé puis caché dans une broussaille, l’agent 1 affecté à la Brigade de recherche et d’intervention (BRI) explique avoir passé la nuit sans manger ni boire par peur d’être repéré par l’ennemi.
« C’était une expérience traumatisante », confie le policier de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI) à AyiboPost, qui continue de prendre part aux interventions.
« Il me prend parfois l’envie d’aller voir un spécialiste en santé mentale. Faute de temps, je n’ai pas essayé. Je suis encore engagé sur le terrain dans l’Artibonite, vous imaginez le reste », dit-il.
Cette situation préoccupe des organisations des droits humains.
Jointe par AyiboPost, Rosy Auguste Ducéna, responsable de programmes au sein du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), souligne la nécessité d’accorder autant d’attention à la santé mentale des policiers qu’à leur santé physique.
Ces dernières années, des organisations de défense des droits humains ont signalé de nombreux cas d’exécutions sommaires commises par des agents des forces de l’ordre.
Elles dénoncent également le manque de mesures prises par la PNH pour sanctionner les agents fautifs.
Selon Rosy Auguste Ducéna, ces exécutions sommaires répétées appellent également à une attention accrue à la santé mentale et à la prise en charge psychologique des policiers.
Pour le psychologue Wilcox Toyo, « lorsqu’un policier a assisté à des scènes de violence extrême, il lui faut un débriefing », conseille le spécialiste, qui alerte sur la possibilité qu’un agent se transforme « en véritable bourreau contre la société s’il ne reçoit pas les assistances psychologiques nécessaires ».

Un policier haïtien à bord d’un véhicule blindé lors d’une patrouille dans le centre-ville de Port-au-Prince, le 16 janvier 2026.
Le spécialiste contacté par AyiboPost évoque plusieurs facteurs capables de provoquer des détresses psychologiques chez un policier : exposition à la violence extrême, manque d’encadrement, faible rémunération, peur constante face à l’insécurité.
Face aux difficultés auxquelles sont confrontés de nombreux policiers pour accéder à un accompagnement psychologique, Toyo appelle à la création d’une unité de santé mentale au sein de la Police nationale d’Haïti (PNH).
Le professionnel préconise également l’instauration de protocoles obligatoires, notamment des séances de débriefing et la mise en place d’espaces d’écoute destinés aux agents avant, pendant et après les opérations.
Le 28 juillet 2026, un protocole d’accord autour de la santé mentale a été signé par la Police nationale d’Haïti et le ministère de la Santé publique et de la Population, celui du ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle ainsi que le ministère des Affaires sociales et du Travail.
Selon un communiqué de la PNH rendu public le 4 septembre dernier, cette dernière indique que « les institutions signataires réaffirment leur engagement en faveur de la promotion, de la prévention et de la prise en charge de la santé mentale, au bénéfice des policiers, des élèves et de l’ensemble de la communauté ».
La PNH n’a pas répondu à une demande de commentaires d’AyiboPost envoyée dans le cadre de ce reportage.
Par : Wesker Sylvain Djouly Mombrun a contribué à cet article.
Couverture | Un policier haïtien pointe son arme vers l’extérieur par la fenêtre d’un véhicule blindé lors d’une patrouille dans le centre-ville de Port-au-Prince, le 16 janvier 2026. Photo : Clarens Siffroy / GI-TOC
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