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Jétry Dumont | Haïti doit prendre les États-Unis et Donald Trump au mot

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Prendre les États-Unis et Donald Trump au mot, ce serait peut-être commencer par accepter qu’ils ne seront pas éternellement notre horizon. Et qu’il faudra construire le pays de l’intérieur, une économie construite par l’Haïtien pour l’Haïtien.

 

Le marasme dans lequel Trump s’engouffre, avec le reste du monde, risque d’être plus profond que nos pires projections. Dans toute l’absurdité de sa machine à provoquer chaos et désordre, il y a aussi, paradoxalement, la clarté d’un racisme décomplexé, bien ancré dans l’histoire étasunienne. Un racisme qui, depuis l’adoption du Civil Rights Act, s’exprime de manière plus codée : le fameux dog whistle américain. Trump semble avoir brisé ces codes culturels.

C’est ainsi que nous, Haïti, sommes devenus un « shithole country », et que « chiens » et « chats » sont devenus des pièces essentielles de notre panorama culinaire supposé. Bien qu’il faille noter, entre nous — frères et sœurs soumis au diktat de la parole honnête —, que les petits félins ont depuis quelque temps intégré les habitudes alimentaires d’un sous-segment de la population qui fait de la dégustation excessive du klerenet du rhum un rituel culturel. Fait marginal — gênant pour certains — de notre cuisine locale. Parenthèse trop longue. Nous en étions à la xénophobie et au racisme à peine voilé de l’ère trumpienne. Et si, derrière cette xénophobie institutionnalisée, se cachait aussi une nouvelle réalité économique que nous relions rarement à la politique migratoire des États-Unis : l’IA ?

Quand l’IA dévalue le travail humain

Considérons un instant que la loi de l’offre et de la demande tienne encore dans ce monde désormais orwellien. Le monde occidental va affronter l’une des plus grandes crises économiques de son histoire : la perte de valeur généralisée du labeur humain. Selon Dario Amodei, le patron d’Anthropic, l’adoption rapide et exponentielle de l’intelligence artificielle pourrait faire disparaître plus de 50 % des emplois de cols blancs débutants aux États-Unis dans les prochaines années. Des métiers que nous jugions parmi les plus sûrs il y a trois ans perdent de leur importance à une vitesse vertigineuse.

Récemment, dans une courte lettre, plus de 200 économistes, dont seize lauréats du prix Nobel, ont alerté le public en trois points sur les transformations que l’IA provoque dans l’économie américaine. Ce texte, intitulé « We Must Act Now », dit ceci :

1. L’intelligence artificielle pourrait devenir radicalement plus puissante au cours des dix prochaines années.
2. Cette évolution pourrait entraîner une transformation sans précédent de notre économie, plus importante encore que la révolution industrielle, mais sur une période infiniment plus courte. Elle pourrait comporter des risques, notamment un déplacement massif de la main-d’œuvre et des pertes d’emplois à grande échelle, tout en offrant des opportunités considérables, comme une amélioration significative du niveau de vie.
3. Les économistes, les décideurs publics et les dirigeants du secteur technologique doivent agir dès maintenant pour comprendre les implications économiques de cette IA transformatrice et mettre en place les incitations, les garde-fous et les institutions nécessaires afin d’orienter son développement vers un modèle qui complète le travail humain et profite à l’ensemble de la société.

Le point 2 de cette déclaration est celui qui importe vraiment. Et encore : seule la première moitié de la deuxième phrase nous concerne, car les « opportunités considérables » évoquées s’adressent aux entreprises engagées dans la course à la fameuse « intelligence artificielle générale ». Revenons à notre moitié de phrase : « [elle] pourrait comporter des risques, notamment un déplacement massif de la main-d’œuvre et des pertes d’emplois à grande échelle ». C’est là que se joue, pour nous, l’essentiel.

Le grand glissement vers le bas

La société américaine se prépare à cette catastrophe. Son intelligentsia sait qu’à court terme, elle devra composer avec ce « déplacement » en favorisant les siens — les citoyens nés américains —, tout en suivant la hiérarchisation raciste déjà bien établie : l’homme blanc solidement installé au sommet de la pyramide, l’Haïtien détenteur d’un TPS devenu caduc tout en bas. Ainsi se dessine la réalité sociale cynique des États-Unis. La crise forcera un glissement vers le bas des travailleurs américains. Le graphiste moyen remplacé par Claude ou ChatGPT se tournera vers des secteurs qu’il n’aurait jamais imaginés. Les métiers manuels et techniques, ceux que l’IA peinera à remplacer, gagneront en valeur.

Et ce mouvement semble déjà amorcé. Selon une étude de Resume Builder, près de quatre diplômés sur dix choisissent désormais un métier manuel plutôt qu’un poste de bureau, notamment pour réduire leur exposition au risque de remplacement par l’IA. Le système anticipe donc qu’il aura de moins en moins besoin de la main-d’œuvre qu’apporte l’immigration.

Des métiers longtemps à la portée d’un Haïtien fraîchement arrivé en terre promise, muni d’un simple Permis d’Autorisation de Travail, deviennent rapidement l’alternative la plus sûre pour un jeune Blanc américain de la basse classe moyenne — celui-là même qui, traditionnellement, se serait dirigé vers un poste de bureau.

Du coup, l’immigration — longtemps l’une des clés du succès du projet étasunien — devient peu à peu une source d’augmentation de l’offre de travail dans une économie qui prévoit en avoir de moins en moins besoin.

Et c’est là que l’économie rejoint une vieille mécanique de la politique américaine.

L’immigration, cette éternelle piñatapolitique

Les mesures de l’administration Trump en matière d’immigration sont critiquées par le Parti démocrate, mais sur la forme. L’ambiance Gestapo-western de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) dérange la conscience d’un peuple qui a appris à se croire moral ; sur le fond, pourtant, les forces politiques américaines s’accordent sur la nécessité de réduire le flux migratoire. Même la gauche progressiste, qui a le vent en poupe ces jours-ci, évite le sujet. D’abord parce que sa percée dans la classe ouvrière blanche — la classe ouvrière élargie — reste fragile, et que cette frange de l’électorat est traditionnellement hostile à l’immigration. Mais aussi, je crois, parce qu’elle pressent que l’IA va bouleverser la question du travail.

Des métiers longtemps à la portée d’un Haïtien fraîchement arrivé en terre promise, muni d’un simple Permis d’Autorisation de Travail, deviennent rapidement l’alternative la plus sûre pour un jeune Blanc américain de la basse classe moyenne — celui-là même qui, traditionnellement, se serait dirigé vers un poste de bureau.

Les chiffres sont déjà là. En février 2026, le Congressional Budget Office (CBO) publie ses projections décennales : sous l’effet des politiques migratoires de Trump, il révise à la baisse de 2,4 millions le nombre d’Américains en âge de travailler d’ici 2035, anticipe 5,3 millions de résidents en moins dans dix ans et voit la croissance démographique tomber à 0,3 % par an — la moitié de l’estimation précédente. Et dans le même rapport, il mise sur l’intelligence artificielle comme « facteur de compensation » de cette main-d’œuvre qui s’évapore. Autrement dit, l’État étasunien projette la contraction du travail humain et simultanément parie sur l’IA pour la combler.

C’est dans ce décor que se comprend le silence de la gauche sur les questions migratoires. En principe, l’éthique d’une gauche qui se réclame du socialisme commande de se ranger du côté des travailleurs — qu’ils soient issus de l’immigration ou non. Mais le calcul, ici, est aussi pragmatique : cette classe de travailleurs américains, majoritairement blancs, à la fois grandissante et de plus en plus vulnérable, vote — contrairement à la grande majorité des immigrants visés par les nouvelles politiques de l’administration Trump.

 À droite, en revanche, le discours anti-immigration est ancien et bien rodé. Politiquement rentable pour le Parti républicain depuis les grandes vagues de mondialisation, la question migratoire a toujours été un épouvantail. Et, à bien y penser, plus qu’un épouvantail : une piñata — cette figurine de papier mâché ou de carton, remplie de bonbons, sur laquelle on frappe, les yeux bandés, encore et encore, jusqu’à ce qu’elle cède et libère ses trésors glucosés.

La droite américaine, tout en défendant aveuglément les multinationales qui profitaient d’une mondialisation sans frontières pour les capitaux et les industries, a offert l’immigration en piñata à une classe ouvrière américaine économiquement dévastée par cette même mondialisation. Pendant que des industries entières migraient vers l’est, la droite s’est employée à convaincre le travailleur américain que son ennemi était l’immigrant mexicain, salvadorien ou haïtien — et non les entreprises qui délocalisaient ses emplois.

1. L’intelligence artificielle pourrait devenir radicalement plus puissante au cours des dix prochaines années.

Étude après étude, on a démontré que l’immigration dont bénéficiaient les États-Unis représentait une vraie valeur ajoutée, en particulier dans le secteur des services, qui a maintenu le pays compétitif et dynamique pendant ces mêmes décennies. Mais cela faisait du bien de taper sur la piñata de l’immigration — même si les bonbons ne tombaient jamais.

Le secret de polichinelle, à droite, consistait à prétendre combattre l’immigration tout en protégeant un modèle économique largement dépendant d’elle. Cela a fonctionné pendant trente ans. Jusqu’à l’arrivée de l’IA.

Le secteur privé, big tech en tête, se voit désormais devant une catastrophe socio-économique inévitable. Il s’est donc rapidement rangé derrière une droite dont le discours anti-immigration était déjà bien ancré. La tech, qui déclenche ce glissement vers le bas du travailleur américain, sait que ce discours lui sert de tampon ; mais elle se prépare aussi à la disparition de secteurs entiers de l’économie américaine.

Les géants de la Silicon Valley remplacent déjà massivement leur main-d’œuvre humaine par l’IA. Et les premiers emplois à disparaître sont majoritairement occupés par des hommes blancs diplômés — des postes longtemps synonymes de prestige, mais qui, paradoxalement, n’étaient pas nécessaires au fonctionnement du système. Cette catégorie d’emplois que l’anthropologue David Graeber avait baptisée les « Bullshit Jobs ».

Vous l’aurez compris : pour survivre, le système devra faire de la place à ces anciens détenteurs de « bullshit jobs », qui devront se reconvertir dans des secteurs jadis bien plus accessibles au jeune immigrant haïtien fraîchement arrivé. L’immigration n’est plus seulement un bouc émissaire commode : elle devient un levier d’ajustement économique pour absorber le choc de la révolution imminente de l’IA.

Que peut-on faire ? Que doit-on faire ?

Il faut, à tout prix, se battre à l’intérieur du système politique américain — tout en se préparant à accueillir la vague de déportations massives qui paraît de plus en plus inévitable.

D’abord, identifier nos véritables alliés. Malgré les réticences évoquées plus haut en pleine période électorale, seule l’aile gauche du Parti démocrate s’est montrée, jusqu’ici, digne de confiance pour protéger notre communauté fragilisée par la question du TPS. Les maires de gauche de New York et de Boston, Zohran Mamdani et Michelle Wu, se sont révélés des alliés sûrs : ils protègent leurs communautés face aux assauts de l’ICE et ont mis en place des politiques garantissant le droit au travail des immigrants en situation précaire. Au Massachusetts, le duo que forment au Congrès le sénateur Edward J. Markey et la députée Ayanna Pressley a montré que de bons alliés peuvent atténuer l’impact des invectives du gouvernement fédéral. Mieux vaut se battre aux côtés de ceux qui mèneraient une guérilla au sein même du Congrès qu’avec le centre gauche de l’establishment démocrate — lequel finit presque toujours par se ranger du côté des grands donateurs et des lobbyistes, aujourd’hui pleinement acquis à celui de l’IA.

De l’intérieur, donc, positionnons-nous aux côtés de ceux qui peuvent réellement se battre pour les quelque 300 000 Haïtiens en situation délicate. L’élection de mi-mandat du 3 novembre 2026 a renforcé l’aile progressiste du Parti démocrate : pour nous, c’est une bonne nouvelle.

Il faut aussi nous préparer à un retour massif de nos compatriotes, de gré ou de force.

En Haïti : faire une place à ceux qui reviendront

J’aurais aimé réfléchir ici aux pistes que pourrait explorer l’État haïtien pour anticiper ce retour, organiser l’accueil de ces travailleurs et, surtout, tirer parti des compétences et des savoir-faire qu’ils rapporteront — des ressources dont nos 27 000 km² ont cruellement besoin.

Mais nous savons tous que l’État haïtien n’existe qu’en théorie.

J’espère donc que nos communautés — qui ont appris à survivre collectivement sans lui — sauront, une fois de plus, faire preuve d’ingéniosité et mobiliser les relais nécessaires : collectivités, organisations communautaires, réseaux de la diaspora. Pour faire une place à ces milliers de compatriotes qui reviendront déçus, parfois meurtris, mais porteurs d’expériences, de compétences et d’idées.

Accueillir ne suffira pas, il faudra créer les conditions pour que ces retours, aussi douloureux soient-ils, transforment une crise migratoire en occasion de reconstruction économique. Du moins, je l’espère.

Se reconstruire en marge

Le monde change à une vitesse vertigineuse. Et, une fois de plus, nous sommes en marge de cette révolution — celle de l’IA —, comme nous l’avons été de la révolution industrielle.

Ce sont peut-être mes vieux lwa anarchistes qui me pourrissent les idées, mais j’ai l’intuition que cette rupture pourrait être précisément ce qu’il nous faut pour repenser notre place dans le monde.

Et si se reconstruire en marge de ce monde de plus en plus artificiel était, paradoxalement, une forme de salut pour Haïti ? Prendre les États-Unis et Donald Trump au mot, ce serait peut-être commencer par accepter qu’ils ne seront pas éternellement notre horizon. Et qu’il faudra construire le pays de l’intérieur, une économie construite par l’Haïtien pour l’Haïtien.

Par : Jétry Dumont

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Directeur Général | Co-fondateur | J'aime me considérer rationnel et mesuré avec une vision semi-ouverte du monde. J'ai un baccalauréat en finance. Je m'intéresse au Barça, à la politique, à l'entrepreneuriat et à la philosophie.

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