À Saint-Junien, il se passe quelque chose d’historique. Ce n’est pas une mairie qui brûle. C’est une mairie et l’équipe du festival « Foutez-nous la paix » qui inaugurent une allée dénommée « Allée du 1er janvier 1804 ».
Saint-Junien. Le 24 octobre. A trente minutes de Limoges dont la mairie a brûlé. Schizophrénie ? Racisme ? Sans doute l’une et l’autre. Aucun pays n’a le monopole de la bêtise. Et avant de trouver les solutions les plus justes aux problèmes causés par les inégalités, leurs expressions varient. Et les fausses consciences de la réalité produisent les actes et les discours les plus fous.
Mais à Saint-Junien, il se passe quelque chose d’historique. Ce n’est pas une mairie qui brûle. C’est une mairie et l’équipe du festival « Foutez-nous la paix » qui inaugurent une allée dénommée « Allée du 1er janvier 1804 ». Le maire et l’ambassadeur d’Haïti en France posent la plaque. Il y en a deux.
Sur la deuxième, cet extrait de l’Acte de l’Indépendance d’Haïti : « Nous avons osé être libres, osons l’être par nous-mêmes et pour nous-mêmes. » Il faut reconnaître que l’ambassadeur a compris. Et que l’on aime ou pas (comment pourrait-on l’aimer ?) le gouvernement de facto d’Alix Fils-Aimé, c’est bien que l’ambassadeur soit là. D’autres auraient boudé l’événement. On a l’habitude des diplomates haïtiens qui n’accordent aucune importance aux valeurs, aux symboles.
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Dans l’histoire de France, c’est une première. C’est du moins ce que disent les organisateurs. Pas Louverture, récupéré comme héros français.
L’indépendance et une citation de Dessalines. On dit l’allée très visitée dans ce beau lieu du Pré de la Colle. Des touristes et des pêcheurs de carpe pourront donc flâner au bord de la rivière, longer cette allée, et s’interroger sur le nom qu’elle porte et le sens de cette liberté « par nous-mêmes et pour nous-mêmes ».
Ne pas se tromper sur le présent, c’est aussi ne pas se tromper sur le passé. Le rappel lors des différentes interventions que le général Leclerc vient mener une guerre d’extermination, « éliminer tous les mâles de plus de douze ans ». La violence du projet. La violence de la guerre jusqu’à la déroute de l’armée expéditionnaire. Le rappel aussi de la modernité de la révolution haïtienne.
Ne pas se tromper sur le présent, c’est aussi ne pas se tromper sur le passé.
1805, pas de religion d’Etat, l’égalité des droits pour les enfants, et surtout une seule condition pour être considéré comme partie prenante de cette aventure humaine qui inaugure un nouvel ordre : fuir et combattre l’esclavage. L’Indépendance d’Haïti, c’est bien la proposition d’un nouvel ordre mondial.
Elle sera combattue par les puissances de l’époque. Elle sera combattue en Haïti même par des oligarchies qui se sont approprié les fruits de la révolution et ont condamné les masses à l’exclusion et la pauvreté.
Avec Jean-Marie Théodat, Jean d’Amérique, on essaie d’expliquer. De faire ressortir les contradictions, la complexité. La question revient : qu’est-ce qui a conduit à la catastrophe ? Les gens écoutent les médias, ont lu certains livres qui leur disent : c’est ça Haïti, chaos, catastrophe, malédiction… Faire comprendre que c’est une terre de vie, de lutte, et que, considérant l’ostracisme, les pressions des puissances internationales, le caractère anti national des oligarchies, cela tient presque du miracle que ce pays existe encore.
Cela discute fort. L’idéal de paix dans le monde. Des réalités particulières, Haïti, La Polynésie… Des films. Des ateliers d’écriture aussi. Un nombre important de bénévoles. Je loge chez Jean-Claude et Emilienne. Y est aussi leur amie Claudine. C’est un sacré trio d’octogénaires qui ne mâche pas ses mots sur le racisme, l’injustice, les politiques français…
Les contextes varient, mais chez eux comme en Haïti, on parle d’élections. Je les taquine en leur disant que, eux, quand ils ont de bons ou de mauvais dirigeants, c’est eux qui les choisissent.
Chez nous, les mauvais, c’est encore eux qui les choisissent. Par eux, l’Occident, ses institutions, sa vision sélective de la démocratie, son support aux parodies du moment qu’elles ne le contrarient pas, cette idée que le monde doit faire comme lui…
Chez nous, quelque chose qui ressemble à une mascarade semble vouloir se mettre en place. Une nouvelle fois. S’y opposer de toutes nos forces. De vraies élections, une nouvelle offre politique pour une société plus juste. Revisiter cette belle allée du 1er janvier 1804 qu’on n’aura pas cessé de vouloir transformer en impasse, en cul-de-sac.
Chez nous, quelque chose qui ressemble à une mascarade semble vouloir se mettre en place. Une nouvelle fois.
Pourtant, c’est le seul chemin. Pour nous haïtiens. Mais aussi pour une vraie conversation et des échanges dignes avec les autres peuples. Jean-Jacques Dessalines est le premier leader de L’Amérique postcoloniale. La révolution haïtienne est la première matérialisation à portée universelle des idéaux d’égalité et de liberté.
Ce que les élites haïtiennes et les pouvoirs qui dominent le monde en ont fait ne se réduit pas aux conditions de vie du peuple haïtien, cela comprend aussi le silence dans lequel on a voulu l’enterrer, les caricatures qu’on a pu en dessiner, ses héros dont on a voulu faire des bouchers, l’impensable qu’elle a osé penser présenté comme une non pensée…
Merci à la mairie de Saint-Junien et au Festival Foutez-nous la paix d’avoir compris la portée universelle de la belle allée du 1er janvier 1804.
Couverture : Image de fond tirée sur la page officielle Facebook de Energie Citoyenne pour Saint-Junien. Consulté le 27.10.26
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