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Jean Casimir | Un bouclier n’est pas un corps

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QUI A FONDÉ L’ÉTAT DE 1805 ? Dernier de quatre textes

 

Nous répétons depuis le premier de ces textes que la société était là avant l’État, et que l’État est venu la protéger. L’image est juste et elle est reposante. On dit volontiers, en pareil cas, que l’Empire fut son bouclier.

Prenons l’image au sérieux.

Un bouclier n’est pas le corps qu’il protège. Il est autre chose que lui, fait d’une autre matière, et il peut fort bien peser au bras qui le porte. Si l’Empire de 1805 est un bouclier, c’est donc qu’il est distinct de ce qu’il couvre. Ce dernier texte porte sur cette distance.

Ce que l’appareil a bien fait, et il l’a fait vers la mer

Commençons par ce qui est à son crédit, car c’est considérable et le reste ne s’entend pas sans cela.

L’article 12 interdit à tout Blanc d’entrer sur le territoire « à titre de maître ou de propriétaire » et d’y acquérir à jamais une propriété. Cette disposition n’a pas seulement une valeur symbolique : elle ferme la porte par où la plantation serait revenue. Ailleurs dans la Caraïbe, l’esclavage a été aboli sans que la terre change de mains, et la plantation a survécu à ceux qui l’avaient subie — elle s’est refinancée et elle est allée chercher au loin une main-d’œuvre sous contrat. En Haïti, cette voie a été fermée pour cent treize ans.

Les Dispositions générales font le pendant du côté du négoce. Le commerce étranger est admis et déclaré sans entraves ; les comptoirs et les marchandises des étrangers sont placés sous la garantie de l’État ; les nations neutres et amies reçoivent sûreté et protection, à condition de respecter les règlements et coutumes du pays ; et les litiges commerciaux relèvent de tribunaux que l’Empereur institue. L’étranger est accueilli, garanti — et jugé ici.

Remarquons la direction. Tout ce que cet appareil a verrouillé, il l’a verrouillé du côté de la mer. Il a fait, vers l’extérieur, exactement ce qu’il fallait faire, et il l’a fait avec une intelligence des mécanismes que les deux siècles suivants ont amplement confirmée.

Ce qu’il prescrit vers l’intérieur

Tournons-nous maintenant vers la terre, et lisons trois articles qu’on ne cite jamais ensemble.

« Nul n’est digne d’être Haïtien, s’il n’est bon père, bon fils, bon époux, et surtout bon soldat. » (article 9)

« Tout citoyen doit posséder un art mécanique. » (article 11)

L’agriculture, « le premier, le plus noble et le plus utile de tous les arts », sera « honorée et protégée ». (article 21 des Dispositions générales)

Pris ensemble, ces trois articles dessinent un citoyen précis. Ce n’est pas un homme qui décide de sa vie : c’est un homme dont l’utilité est spécifiée. Il doit produire, il doit être mobilisable, il doit être inscrit dans un métier. Le verbe « devoir » y revient, et il ne s’adresse pas à l’État.

La pratique du régime va dans le même sens. La grande exploitation est maintenue, les cultivateurs demeurent encadrés militairement, l’exportation reste l’horizon. Le travail y est prescrit, non choisi — et il l’est par ceux-là mêmes qui venaient de faire treize ans de guerre pour que personne ne commandât plus le travail d’autrui.

Il faut ajouter un article, qui complète le dispositif et qu’on lit rarement. L’article 7 prive de la qualité de citoyen quiconque émigre, et précise que ce cas « emporte la peine de mort et la confiscation des propriétés ».

Le tableau devient alors cohérent, et il n’est pas celui d’un bouclier. C’est celui d’une clôture. L’appareil ferme la terre à l’étranger, ferme la sortie à l’Haïtien, et prescrit à ceux qui restent ce qu’ils doivent faire de leurs journées.

Disons-le sans indignation, car il y a une explication et elle est sérieuse : c’est ce que fait un État assiégé, et celui-là l’était réellement. Mais un État assiégé n’est pas pour autant la même chose que la société pour laquelle il se dit assiégé.

Les deux moitiés d’un État

Nous touchons ici au point de toute la série, et il faut nommer la distinction dont nous nous servons depuis le premier texte.

Un État, ce n’est pas son appareil. C’est une population qui, sur un territoire, agit comme une seule force et se reconnaît dans ce qui la commande. L’appareil est l’organe de cette unité, non son essence.

La distinction vient de Hermann Heller, juriste allemand chassé par le nazisme, mort à Madrid en 1933, dont la théorie de l’État est restée inachevée et a circulé surtout par sa traduction espagnole. J’emprunte son instrument sans prétendre décrire son époque : il écrivait contre la crise allemande, on s’en sert ici pour lire un autre siècle.

Appliquons-le. La première moitié est acquise, et les trois textes précédents l’ont établie : il y avait une société, elle s’était nommée, elle avait démontré qu’elle pouvait agir d’un seul mouvement. La seconde moitié est la question : cette société se reconnaissait-elle dans ce qui la commandait ?

La réponse n’est pas la même selon la direction dans laquelle on regarde.

Vers la mer, oui, entièrement. Cette société ne demandait rien d’autre que l’assurance que le maître ne reviendrait pas, et l’article 12 le lui donnait mieux qu’aucun texte de son temps.

Vers la terre, non. Pendant que l’appareil relevait l’habitation, la société montait le lakou. Pendant que l’un prescrivait le travail, l’autre organisait la vie de famille sur la parcelle. Ils n’allaient pas dans le même sens, et ils ne pouvaient pas y aller, puisqu’ils ne répondaient pas à la même question : l’appareil demandait comment tenir un pays assiégé, la société demandait à quoi sert la terre.

La formule, et pourquoi elle est étroite

On serait tenté d’une formule plus flatteuse : l’Empire serait la forme étatique de la contre-plantation, l’aboutissement politique de ce que les habitants avaient construit. Elle est séduisante et elle est discutable, et il vaut mieux la refuser.

Voici celle que je propose, et je la préfère parce qu’elle est plus proche de la vérité : l’Empire de 1805 a protégé la contre-plantation sans le vouloir.

Sa politique extérieure et foncière a fermé la porte par où la plantation serait revenue, et a ainsi libéré l’espace où le lakou allait s’installer. Sa politique agraire, elle, s’y opposait. Il n’y a là aucun paradoxe : les États produisent régulièrement des effets qu’ils ne visaient pas, et l’historien n’a pas à leur prêter l’intention de ce qu’ils ont rendu possible.

On mesure à quel point la question de la terre était brûlante en se rappelant comment finit Dessalines. Sa politique de vérification des titres de propriété, qui remettait en cause bien des acquisitions faites pendant la tourmente, lui valut des inimitiés que les historiens comptent parmi les causes immédiates de Pont-Rouge. On ne meurt pas pour une querelle de cadastre. On meurt quand la question posée est : à qui la terre appartient-elle désormais ?

La réponse à la question de la série

Nous pouvons maintenant répondre à ce que demandait le titre.

L’État de 1805 a été fondé par la société décrite au premier texte, qui s’est nommée au deuxième et qui a montré au troisième qu’elle pouvait agir comme une seule force. Ce sont eux qui ont fait l’État, au sens plein du mot.

L’appareil, lui, a été bâti par des généraux, dans l’urgence d’un siège, et il portait leurs préoccupations, qui étaient légitimes et qui n’étaient pas les mêmes.

Confondre les deux, c’est précisément ce que fait l’histoire officielle. Elle raconte que des chefs ont donné un État à un peuple. L’ordre est l’inverse : un peuple a fait un État, et des chefs lui ont donné un appareil.

La dernière phrase de la Constitution

Il reste un article, et c’est le dernier du texte de 1805. On le cite pour sa beauté ; on ne le lit pas.

« Au premier coup de canon d’alarme, les villes disparaissent et la nation est debout. » (article 28 des Dispositions générales)

Ce n’est pas une image. C’est une doctrine militaire, et elle avait été appliquée : en 1802 et 1803, on a brûlé des villes plutôt que de les livrer. La phrase énonce donc une décision très concrète sur ce qui, dans ce pays, peut être perdu et sur ce qui ne peut pas l’être.

Les villes disparaissent. La nation reste debout.

Autrement dit, la Constitution de 1805 déclare, à son dernier article, que la nation n’est pas dans les villes.

Et l’appareil, lui, y siège. Les bureaux, les ports, les magasins, les gouverneurs et les archives sont dans les villes, et la Constitution vient de dire qu’on peut les brûler sans que le pays cesse d’exister.

C’est la phrase la plus lucide du document, et elle est lucide sur ce que tout le reste laissait irrésolu. Les constituants de 1805 savaient, et l’ont écrit, que l’appareil et la nation étaient deux choses différentes — et que si l’une des deux devait être sacrifiée, ce ne serait pas la nation.

Ce qui commence dix-sept mois plus tard

Dessalines est tué au Pont-Rouge le 17 octobre 1806. Le 27 décembre, une nouvelle Constitution institue la République.

Ce qui change alors n’est pas seulement la main qui tient l’appareil. C’est le milieu social par lequel il passe désormais : une autre conscience du « nous », qui n’est plus celle des habitants, et qui va, pendant deux siècles, gouverner un pays dont elle n’est pas l’unité d’action.

Le bouclier avait été forgé pour un corps. Il vient de changer de bras.

C’est là que commence une autre histoire, et un autre texte.

Pour aller plus loin

— Hermann Heller, Staatslehre, 1934 (posthume) ; trad. espagnole Teoría del Estado, Luis Tobío, Fondo de Cultura Económica, 1942.
— Constitution impériale d’Haïti, 20 mai 1805, articles 7, 9, 11 et 12 du corps ; articles 21 à 26 et 28 des Dispositions générales.
— Jean Casimir, La nation haïtienne et l’État, 2017.
— Michel-Rolph Trouillot, Haiti: State against Nation, 1990.

« Ces plaquettes ont été établies avec l’assistance de Claude (Anthropic), employé comme secrétaire de documentation et de rédaction : dépouillement des textes, collation des articles, vérification des dates, mise au propre des versions successives. Les questions, les thèses, l’architecture des séries et les décisions de rédaction sont de l’auteur, ainsi que les erreurs qui subsistent. »

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Jean Casimir, doktè nan sosyoloji, ap anseye nan Fakilte Syans Imen, Inivèsite Leta Ayiti.

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