Haïti ne peut être analysée uniquement à travers les mandats, les réunions et les résolutions. Le vrai bilan se mesure à la protection des populations, à l’impunité persistante, aux territoires perdus, aux corridors fermés, aux écoles et hôpitaux paralysés, aux déplacés, aux enlèvements et aux massacres. Kenscoff est l’exemple le plus récent d’un avertissement connu, documenté et resté sans traduction en protection effective et durable
Le Conseil de sécurité dispose déjà du vocabulaire nécessaire pour une refonte stratégique. Ce qui lui manque, c’est un cadre intégré axé sur les résultats.
Par Philippe de Bard
Le massacre des 23 et 24 août à Kenscoff, sur les hauteurs surplombant Port-au-Prince, marque la troisième attaque majeure sur ce même axe stratégique en moins de deux ans. Ce massacre révèle l’incapacité de l’architecture sécuritaire et politique actuelle à traduire les engagements internationaux en résultats concrets. Si Haïti bénéficie d’un engagement international soutenu, la question est désormais de savoir si cet engagement peut produire des résultats mesurables.
Dans Beyond the Output Trap: Haiti and the Future of International Stabilization, publié par War on the Rocks, j’ai soutenu qu’Haïti a besoin d’un recentrage stratégique articulé autour de résultats mesurables — une exigence distincte d’un simple surcroît de coordination. La réunion d’urgence du Conseil de sécurité du 28 août a renforcé la pertinence de ce cadre.
Les développements récents soulignent cette exigence de recentrage. La Communauté des Caraïbes (CARICOM) a dépêché une mission politique du 2 au 9 septembre ; l’Organisation des États américains (OEA) a annoncé qu’elle solliciterait l’avis de la Commission de Venise sur l’éligibilité des candidats ; et un premier projet de résolution du Conseil de sécurité, rédigé par les États-Unis et le Panama, prévoit désormais une reconduction technique de six mois de la Force de répression des gangs (GSF), assortie d’une réévaluation une fois les 5 500 personnels pleinement déployés. Prises ensemble, ces évolutions donnent à penser que l’architecture actuelle entre désormais dans une phase de réévaluation.
Cet article s’articule autour de trois constats. Premièrement, Kenscoff illustre l’incapacité à transformer des avertissements documentés en protection effective. Deuxièmement, le calendrier électoral se heurte à un problème de crédibilité, car les conditions nécessaires à la participation, à l’inscription, à la sécurité et à l’acceptation politique ne sont pas réunies. Troisièmement, les effectifs autorisés et les renouvellements de mandat ne suffisent pas à établir la capacité opérationnelle réelle de l’architecture de sécurité.
Un recentrage stratégique devrait donc commencer par la définition d’un nombre limité de critères publics et de décisions concernant le séquençage des actions. Le Conseil de sécurité des Nations Unies a déjà établi l’essentiel du diagnostic d’une crise multidimensionnelle : sécurité, sanctions, désarmement, justice, élections crédibles, accès humanitaire, protection des civils, appropriation nationale et gouvernance responsable. Il reste à organiser ces éléments dans un cadre reliant les moyens engagés et les réalisations aux effets stratégiques recherchés, autour d’un nombre restreint d’objectifs vérifiables publiquement.
Pour Haïti, la question décisive n’est donc pas la quantité d’activité déployée, mais ce qui change réellement sur le terrain.
Le Conseil de sécurité des Nations Unies et l’exigence de résultats
La réunion d’urgence du Conseil de sécurité du 28 août 2026 qui a suivi les événements de Kenscoff a été marquée par une large convergence des diagnostics entre les délégations. Carlos Ruiz Massieu, représentant spécial du secrétaire général en Haïti, a souligné l’urgence pour le pays de voir les engagements se traduire par des résultats concrets. Le Brésil a fourni le critère électoral le plus opérationnel : une assistance crédible nécessite des données d’inscription ventilées, des ressources adéquates, le rétablissement des voies de circulation et la sécurité des électeurs ainsi que des bureaux de vote. Le Panama a averti que le déploiement de la force n’était pas une fin en soi et a mis en doute la possibilité réaliste d’organiser des élections selon le calendrier actuel, y compris durant le premier semestre 2027. Les États-Unis ont exprimé les choses sans détour : la force n’a pas été créée pour publier des déclarations depuis l’enceinte sécurisée de sa base ou pour dépenser des fonds alors qu’Haïti souffre.
Ces interventions convergent vers un même constat. Le Conseil perçoit déjà le décalage entre l’activité déployée et les effets obtenus. Il lui manque un cadre intégré reliant sécurité, sanctions, justice, élections et gouvernance à des résultats mesurables.
Cette convergence revêt également une importance politique. La France a plaidé pour une intensification de la mise en œuvre de la stratégie actuelle. L’orientation vers une reconduction technique de six mois ouvre néanmoins la possibilité d’un réexamen de l’architecture actuelle. Fin août, les autorités haïtiennes et les hauts responsables internationaux évoquaient un horizon de deux ans pour permettre à la force de réduire la capacité de nuisance des gangs, de reconquérir du territoire et de sécuriser les infrastructures clés. Une reconduction technique de courte durée, si elle se confirme, témoignerait d’une logique très différente : préserver l’instrument, éviter un vide sécuritaire et réévaluer la capacité réelle de la force à atteindre ses objectifs.
C’est précisément pour cette raison qu’Haïti a besoin d’un cadre axé sur les résultats. La question déterminante porte sur ce que la force, le régime de sanctions, la mission politique des Nations Unies et le soutien électoral doivent produire — et dans quels délais — pour justifier leur maintien, leur recentrage ou leur remplacement, au-delà du seul temps accordé à la force dans l’abstrait.
Le bilan humain et territorial de l’échec
Haïti ne peut être analysée uniquement à travers les mandats, les réunions et les résolutions. Le vrai bilan se mesure à la protection des populations, à l’impunité persistante, aux territoires perdus, aux corridors fermés, aux écoles et hôpitaux paralysés, aux déplacés, aux enlèvements et aux massacres. Kenscoff est l’exemple le plus récent d’un avertissement connu, documenté et resté sans traduction en protection effective et durable.
La crise ne peut être appréhendée uniquement à travers le langage institutionnel. Elle doit être mémorisée à travers les noms de personnes et de lieux qui témoignent de l’effondrement de la protection : Vladjimir Legagneur, Pétion Rospide, Monferrier Dorval, Diego Charles, Antoinette Duclaire, Éric Jean Baptiste, Davy Lloyd, Natalie Lloyd, Jude Montis, James Boyard, enlevé avec sa femme et sa fille le 11 juin 2026. Mais aussi La Saline, Bel Air, Nan Tokyo, Village de Dieu, Carrefour-Feuilles, Cité Soleil, Solino, Pont-Sondé, Wharf Jérémie, Mirebalais, Delmas — et maintenant Kenscoff.
Selon le Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), trois massacres que l’organisation décrit comme les pires atrocités enregistrées en Haïti depuis 2018 — survenus entre décembre 2024 et février 2025, à Wharf-Jérémie, Kenscoff et Chateaublond — ont fait au moins 269 morts. Human Rights Watch (HRW) rapporte, citant le RNDDH, au moins 13 massacres commis dans les départements de l’Ouest, du Centre et de l’Artibonite entre janvier et fin septembre 2025. Lors de la séance d’urgence du Conseil de sécurité du 28 août 2026, le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) et le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) ont ajouté de nouveaux chiffres à ce bilan : plus de 1 400 morts et plus de 600 blessés entre avril et juin 2026 ; près de 1,5 million de personnes déplacées à l’intérieur du pays ; des milliers d’incidents de violence fondée sur le genre ; plus de 1 600 écoles fermées ; et une augmentation marquée du recrutement et de l’utilisation d’enfants par des groupes armés.
Ces faits sont essentiels car ils empêchent le débat de devenir abstrait. La question n’est pas de savoir si des réunions, des ateliers ou des exercices de coordination ont eu lieu, si des engagements ont été annoncés, si des forces ont été autorisées ou si des calendriers ont été publiés. La question est de savoir si tout cela a permis de protéger la population et de mettre fin à l’impunité.
Kenscoff illustre ce constat avec une acuité particulière. La commune, nichée dans les collines surplombant Port-au-Prince et jouxtant Pétion-Ville, protège ce qui permet encore à la capitale de fonctionner — enceintes diplomatiques, bureaux gouvernementaux, voies d’évacuation, chaînes d’approvisionnement. Cet avertissement avait été formulé publiquement dès mars 2025 sur AyiboPost, mais n’a pas débouché sur une protection effective et durable. Une première vague d’attaques a frappé Belot et Godet, deux localités de la commune de Kenscoff, en janvier 2025, faisant plus de 250 morts en deux mois. Une seconde vague, entre le 4 et le 9 juillet 2026, a tué au moins 61 personnes, dont 14 enfants, à Kenscoff et Pétion-Ville. Puis vint la nuit du 23 au 24 août : au moins 47 morts, dont cinq enfants, 22 blessés, plus de 52 personnes enlevées, des maisons incendiées, et des civils exécutés après avoir cherché refuge dans une église protestante — 22 dans la cour de l’église et 12 autres derrière celle-ci. Le même schéma s’était déjà joué à Mirebalais, prise d’assaut en mars 2025 après des incursions documentées de longue date.
Les attaques répétées contre Kenscoff ont rendu cet échec impossible à ignorer. Les morts ne sont pas de simples notes de bas de page dans une stratégie de stabilisation. Ils en sont la mesure de l’échec.
Le processus électoral dans l’impasse
Le processus électoral ne se heurte plus à un simple retard administratif. Le mur de crédibilité a désormais quatre dimensions : technique, juridique, sécuritaire et politique.
Technique, parce que l’inscription reste très inférieure aux objectifs. Selon le site du Conseil électoral provisoire (CEP) à la date du 13 septembre, seuls 570 641 électeurs étaient inscrits à un mois de la clôture, sur un électorat potentiel de 6,6 millions. À ce rythme, le processus resterait très loin de l’objectif annoncé de 3 à 4 millions d’électeurs inscrits avant la clôture du 13 octobre. Les disparités territoriales restent marquées : les zones de l’Ouest et de l’Artibonite, qui concentraient une part importante des électeurs lors des précédents scrutins, demeurent affectées par les gangs, empêchant l’accès à plusieurs circonscriptions et centres d’inscription.
Juridique, parce que le cadre électoral continue de produire de l’incertitude : décret changeant, exigences de candidature, sanctions, contentieux — et un calendrier qui ouvre la campagne le 5 octobre avant même la publication, prévue le 14, de la liste définitive des candidats retenus. S’y ajoute la question du filtrage des candidatures liées aux réseaux criminels : l’OEA a reconnu que la vérification relèverait des autorités haïtiennes et que l’effet des sanctions bilatérales dépendrait des critères retenus par celles-ci. À cette incertitude s’ajoute le flou entourant les amendements constitutionnels envisagés selon l’accord du 21 février 2026, alors que les électeurs pourraient être appelés à voter au premier tour sous un cadre constitutionnel susceptible d’être modifié avant un éventuel second tour. Cette situation soulève une question sérieuse de stabilité et de sécurité juridiques : selon les normes de la Commission de Venise, les éléments fondamentaux du droit électoral ne devraient normalement pas être modifiés moins d’un an avant un scrutin.
Sécuritaire, parce que le contrôle territorial exercé par les gangs et les restrictions de circulation qui en découlent entravent l’inscription, la campagne et le vote eux-mêmes. Le manque d’accès sûr et fiable aux grands axes reliant la capitale au reste du pays — notamment ceux menant vers le nord, le sud et vers Malpasse, poste frontalier avec la République dominicaine — ainsi qu’à plusieurs communes et sections communales, dont environ 28 communes signalées, selon les propos du président du CEP, le 21 juillet, comme affectées par l’insécurité et l’absence d’autorité étatique effective, constitue un obstacle direct à la logistique électorale, aux déplacements des candidats, à l’acheminement du matériel sensible et à la participation des électeurs. À cette contrainte territoriale s’ajoute une contrainte aérienne : la prolongation par la Federal Aviation Administration (FAA) américaine des restrictions sur les vols américains vers Port-au-Prince jusqu’en mars 2027 ne ferme pas légalement l’aéroport à tout trafic, mais elle souligne le niveau de risque et pourrait compliquer l’acheminement éventuel de matériel électoral sensible. Le CEP lui-même a indiqué que le respect du calendrier électoral dépendait de l’établissement d’un climat sécuritaire acceptable, et que la prolongation des opérations d’inscription exigeait des conditions acceptables de sécurité, d’accessibilité et d’efficacité. Ces contraintes transforment ainsi un problème sécuritaire en une impasse électorale.
Politique, enfin, parce que la confiance dans l’autorité électorale et dans les règles du scrutin est elle-même fragilisée. Le CEP a été affaibli par des tensions documentées avec l’Exécutif autour de la nomination contestée d’Uder Antoine au poste de directeur général, puis par le remaniement récent de son bureau exécutif et la désignation d’un nouveau président à quelques semaines de l’ouverture officielle de la campagne prévue pour le 5 octobre 2026. À cela s’ajoutent des allégations d’utilisation irrégulière des numéros d’identification nationale dans les listes de soutien aux partis, l’absence de mécanisme citoyen de vérification, et les critiques publiques d’anciens responsables électoraux sur l’absence de garanties biométriques dans le processus d’inscription.
Évoquer des élections crédibles sans accès sécurisé au territoire, sans capacités sécuritaires démontrées, sans garanties logistiques ni confiance politique suffisante risque de réduire le calendrier à une fiction administrative plutôt qu’à un processus démocratique réel. Dans ces conditions, le problème ne porte plus seulement sur le respect du calendrier, mais sur la capacité du scrutin à produire une légitimité politique plutôt que des contestations généralisées sur les résultats. C’est précisément ce dilemme qu’un recentrage stratégique doit résoudre. Comme je le soulignais déjà en mars 2024 dans Foreign Policy, « In Haiti, as elsewhere, elections alone are not the answer. »
La GSF : les engagements ne constituent pas une capacité opérationnelle
La fragilité du calendrier électoral ne tient pas seulement au processus lui-même. Elle tient aussi à la force censée en sécuriser la mise en œuvre : sous-déployée depuis près d’un an, elle ne peut garantir aujourd’hui les conditions de sécurité que suppose un scrutin crédible.
Cette distinction est capitale pour la force. L’effectif autorisé de la GSF était fixé à 5 500 personnels en uniforme. Près d’un an plus tard, le déploiement accuse un retard confirmé : environ 1 000 éléments seulement étaient déployés en juillet. Le 1er septembre, le porte-parole de la force, Igor Rugwiza, a déclaré à une radio haïtienne que les effectifs n’atteindraient pas les 5 500 personnels en uniforme en octobre comme prévu initialement, invoquant des contraintes logistiques, sans fournir de nouveau calendrier. L’OEA a résumé le problème en termes opérationnels : le commandement de la force ne peut accomplir sa mission sans les effectifs et les équipements promis.
La confiance publique est également conditionnelle. Une enquête nationale de Chatham House menée en mai 2026 montre que l’appui à la GSF existe mais reste loin d’être massif : 49,5 % des répondants soutiennent la force, tandis que 54,2 % doutent de sa capacité à remplir sa mission. Cet appui limité renforce l’exigence d’une réévaluation rapide fondée sur des résultats visibles et vérifiables.
C’est précisément cet écart qui importe. Un mandat, une promesse, un accord signé, un contingent annoncé ou un simple drapeau ne constituent pas une capacité opérationnelle. Une capacité réelle implique des unités équipées, commandées et tenues de rendre compte, capables de se déplacer, de recueillir des renseignements, de se coordonner avec les forces haïtiennes, de protéger les civils, de tenir le terrain une fois l’opération terminée et de prévenir un nouvel épisode comme celui de Kenscoff. La notion de capacité englobe également les processus de vérification des antécédents et la discipline.
La prolongation technique de six mois évoquée répond d’abord à un problème de capacité : elle maintiendrait l’existence juridique de la force pendant qu’elle reste loin de son effectif autorisé. Elle ouvrirait aussi une fenêtre de réévaluation, dont la portée reste celle d’un mécanisme de correction : rien ne garantit qu’elle aboutira aux critères de résultats défendus ici. Ce que suppose en tout état de cause le calendrier électoral, c’est une capacité sécuritaire dont la disponibilité à temps n’est pas aujourd’hui démontrée.
Une stratégie n’est pas une liste d’instruments
Une partie du problème est conceptuelle. Trop de discussions politiques confondent les instruments avec la stratégie. Une stratégie n’est pas un mandat, une réunion sur le déploiement de forces, une liste de pays contributeurs, des promesses de dons, un régime de sanctions, un calendrier électoral, une assistance technique ou une conférence de donateurs. Tous ces éléments peuvent être nécessaires. Aucun ne suffit à définir une stratégie.
Une stratégie est une théorie d’action : elle explique comment des moyens précis doivent modifier la réalité sur le terrain, dans un délai défini, sous une responsabilité identifiable. Pour Haïti, cela suppose de répondre à des questions simples : que faut-il accomplir, par qui, dans quel ordre, avec quelles ressources, pour quelle échéance, et avec quelles conséquences si les résultats ne sont pas au rendez-vous ?
La distinction entre moyens, réalisations et résultats est simple. Elle demeure trop souvent oubliée. Les moyens permettent de mener des activités ; les réalisations en sont les produits directs ; les résultats mesurent si la réalité a changé. Déployer 5 500 personnels en uniforme de la GSF constitue au mieux une réalisation opérationnelle. Le résultat se mesure à la réouverture durable des routes, à la baisse des enlèvements, à la protection des civils et à la capacité de l’État à tenir les territoires repris aux groupes armés. Ouvrir des centres d’inscription, signer un accord politique ou tenir des élections ne sont pas davantage des résultats si les citoyens inscrits restent trop peu nombreux, si les conditions du scrutin empêchent une participation inclusive, sûre et crédible, ou si les dispositions de l’accord ne sont pas appliquées.
L’expérience de la transition haïtienne devrait suffire à le rappeler. Depuis 2021, plusieurs accords politiques ont été négociés sans être pleinement appliqués, notamment lorsqu’il s’agissait de mettre en place un mécanisme de suivi ou de contrôle de l’action gouvernementale. Un accord sans mécanisme de vérification demeure une promesse non testée.
Une approche axée sur les résultats ne se limite pas à remplacer un tableau d’indicateurs par un autre. Des mots comme « stabilité », « résilience », « bonne gouvernance » ou « élections crédibles » ne valent rien si personne n’en répond dans un délai défini. Le vrai test est celui de la théorie du changement : les réalisations produisent-elles réellement les conditions politiques, sécuritaires et institutionnelles capables de réduire l’instabilité ?
C’est ici qu’intervient le recentrage stratégique. Le suivi de l’exécution vérifie ce qui a été fait. Le recentrage stratégique vérifie si ce qui a été fait produit les effets attendus — et, lorsque ce n’est pas le cas, oblige à réexaminer les hypothèses, l’ordre des interventions et l’adéquation des instruments aux objectifs.
Cela implique de raisonner à rebours, en partant du résultat recherché. Si l’objectif est la tenue d’élections crédibles, les ressources doivent cibler les obstacles qui l’empêchent : insécurité territoriale, capacité d’inscription insuffisante, exclusion géographique, données non vérifiées, absence de recours citoyens et incertitude juridique. Un audit indépendant du registre électoral et de l’utilisation des numéros d’identification nationale unique (NINU) devient alors une condition de crédibilité. Si l’objectif est la liberté de circulation, l’indicateur est l’accès durable aux routes nationales, à l’aéroport et aux ports. Des convois ponctuels sous escorte ne suffisent pas à l’établir. Si l’objectif est de mettre fin à l’impunité, le critère est la capacité de la justice à instruire et juger des affaires de manière indépendante, y compris lorsqu’elles mettent en cause des acteurs politiquement connectés. Le nombre d’enquêteurs formés ou d’institutions créées ne suffit pas à l’établir.
La force ne peut donc pas fonctionner comme un instrument tactique isolé. Elle doit s’inscrire dans une chaîne reliant le renseignement, les opérations ciblées, les arrestations, les enquêtes, les poursuites, les sanctions et la détention sécurisée. Sans cette chaîne pénale, les opérations de sécurité peuvent déplacer temporairement les groupes armés ; elles ne produisent pas de résultats durables.
Les réunions à huis clos et les exercices de planification peuvent contribuer à l’élaboration d’une stratégie. Ils ne suffisent pas à en établir la cohérence ni à en vérifier les effets. Une stratégie exige des indicateurs publics, un engagement politique haïtien clairement assumé, une responsabilisation des acteurs impliqués et des conséquences en cas de non-atteinte des objectifs. Les ressources relèvent de la mise en œuvre d’une stratégie. Elles ne doivent pas s’y substituer. De même, le vocabulaire des résultats ne doit pas devenir une nouvelle façade institutionnelle. Sans critères publics, sans responsabilité identifiable et sans vérification indépendante, il ne ferait que donner un langage nouveau à des pratiques anciennes.
Haïti n’a pas besoin de renouvellements déconnectés les uns des autres
Les mois de septembre et octobre seront décisifs. Le Conseil de sécurité se penchera sur le mandat de la force, le régime de sanctions et le Groupe d’experts. Le mandat du BINUH sera examiné plus tard, en janvier 2027. Les décisions prises aujourd’hui façonneront le contexte politique et opérationnel dans lequel ce renouvellement sera débattu. Ces différents volets ne doivent pas être traités comme des dossiers isolés.
Un recentrage stratégique devrait commencer par cinq décisions.
Premièrement, le Conseil de sécurité devrait envisager la force de sécurité, les sanctions, la mission politique et le processus électoral comme les éléments d’une même stratégie intégrée.
Deuxièmement, la force devrait être évaluée à la fois sur ses capacités opérationnelles réelles — unités effectivement déployées, commandées, équipées et coordonnées avec les forces haïtiennes — et sur les changements qu’elle produit pour la population : civils protégés, otages libérés, corridors et infrastructures essentiels rouverts et tenus, territoires contrôlés, et réduction durable de la capacité des gangs à exercer la violence, prélever des ressources et gouverner par la coercition.
Troisièmement, le soutien à la progression du calendrier électoral devrait dépendre de critères de crédibilité vérifiables couvrant les quatre dimensions du mur décrit plus haut : technique, avec un taux de couverture suffisant des inscriptions, des données ventilées par communes et centres de vote, et des systèmes d’identification audités ; juridique, avec des règles stabilisées, des recours citoyens effectifs et un règlement impartial des différends ; sécuritaire, avec une protection effective de l’inscription, de la campagne, du vote et de la transmission des résultats ; politique, enfin, avec un CEP suffisamment indépendant et crédible, ainsi qu’un accord politique suffisamment large sur les règles du scrutin. L’assistance internationale devrait appuyer et financer la mise en place de ces garanties dans le respect du principe de ne pas nuire auquel se réfèrent les Nations Unies : elle ne devrait ni légitimer prématurément une étape non vérifiée du calendrier, ni accroître les risques d’exclusion, de contestation ou de violence. Le soutien à chaque étape du processus devrait donc dépendre de la vérification effective de ces garanties.
Quatrièmement, les opérations de sécurité devraient être articulées avec une chaîne pénale complète : renseignement, arrestations, enquêtes, poursuites, sanctions et détention sécurisée.
Cinquièmement, la société civile haïtienne, les organisations de défense des droits humains, les journalistes, les communautés locales et la diaspora devraient participer à la vérification publique des résultats. Les rapports internationaux seraient ainsi mis à l’épreuve des résultats effectivement constatés par les Haïtiens et des exigences qu’ils formulent en matière de protection, de mobilité, de gouvernance démocratique, de lutte contre la corruption et de participation politique.
Pour chacune de ces décisions, un résultat mesurable suppose un responsable identifié, une échéance et un mécanisme de vérification publique. Faute de quoi, il reste un vœu.
Le risque, désormais, serait de traiter la réévaluation comme une étape bureaucratique avant une nouvelle reconduction de la GSF. Elle devrait permettre au Conseil de sécurité de décider, sur la base de résultats vérifiables et d’un examen des obstacles à leur réalisation, si l’architecture actuelle doit être maintenue, transformée ou remplacée par une opération intégrée de nouvelle génération. Une telle option devrait préciser les changements de gouvernance, de responsabilité et de participation haïtienne qui lui permettraient de surmonter les défaillances identifiées.
Le choix n’est pas entre soutenir Haïti et l’abandonner. Il est entre maintenir des instruments parce qu’ils existent et les mettre à l’épreuve de ce que les Haïtiens attendent d’eux de toute urgence : sécurité, reddition de comptes, mobilité, participation crédible et un ordre politique moins vulnérable à la mainmise des réseaux criminels. Après le massacre d’août à Kenscoff et l’impasse actuelle du processus électoral, le Conseil de sécurité ne peut plus reconduire l’architecture existante sans exiger qu’elle produise enfin ces résultats.
Philippe de Bard est expert indépendant et conseiller senior en gouvernance démocratique et en stabilisation. Au cours des 25 dernières années, il a travaillé avec la Communauté économique des États de l’Afrique centrale, les Nations Unies, l’Organisation des États américains, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe et l’Union européenne, en Haïti ainsi que dans plusieurs contextes fragiles, de conflit ou de post-conflit, notamment dans la région des Grands Lacs, en Afghanistan, en Bosnie-Herzégovine, au Cambodge, au Liban, en Guinée, au Kosovo et à Madagascar.
Par : Philippe de Bard
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