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Lyonel Trouillot | Voir un génie pleurer

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Messi, c’est comme le bien dans les livres de morale, où il finit toujours par triompher. Dans le domaine sportif il a poussé plus loin que tous ce défi fait aux dieux. Mais arrive le jour où le réel, nos pauvres corps aidant, choisit de nous désobéir

Quand les dieux sont humains, leur humanité finit toujours par les rattraper, et cela flatte nos médiocres destins de les voir enfin nos semblables.

Un certain Diego était le plus humain des dieux autant par ses écarts que par ses engagements. C’était un homme de turbulence, un enfant terrible et génial qu’on pouvait croire de notre quartier.

Messi est plus éloigné de nous, plus distant par ses silences et ses performances. Parce qu’après le feu, que nous restait-il à voler aux dieux non humains que nous avons inventés ? Rien, à part le temps. Rester tel qu’en soi-même, jour après jour, année après année. Messi, c’est comme le bien dans les livres de morale, où il finit toujours par triompher. Dans le domaine sportif il a poussé plus loin que tous ce défi fait aux dieux. Mais arrive le jour où le réel, nos pauvres corps aidant, choisit de nous désobéir. Cela crée une curieuse égalité entre les « frères humains ». Cela permet à celles et ceux qui n’auront rien marqué ni inventé dans un quelconque domaine et en plus perdent leurs dents, leurs cheveux, voire leur sens de l’humour, de réaliser enfin une chose dans leur vie : ils ont vu un génie pleurer.

N’empêche que cette coupe du monde restera la sienne. Plus que celle de 2022 qu’il a pourtant gagnée. Jamais on n’a autant parlé d’un joueur, regardé un joueur, été étonné par sa façon exceptionnelle d’habiter ses 39 ans.

Et, à l’issue de cette coupe du monde, en analysant performances et réactions,  ce n’est plus simplement de football – le sport le plus populaire qui reste cependant un jeu – que l’on parle, mais aussi de deux choses, l’une positive, l’autre typique des bas instincts, que l’on a tendance à oublier.

La détermination d’un projet collectif : elle a permis à l’Espagne de triompher. Mais elle a porté aussi L’Argentine et le Cap Vert. Et à un moindre degré, deux ou trois autres équipes. Avec ou sans génie, autour d’un génie ou dans nos modestes et sublimes apports personnels, on gagne ou l’on perd. Ensemble. Mais, diable, on se bat jusqu’au bout. Ensemble.  La conjonction des individualités sans verser dans le vice de l’individualisme. Une leçon à la fois éthique et politique.

La deuxième chose est moins noble. Que je sois turc, chinois, finlandais ou malawien, Pelé, c’est beau, Les demoiselles d’Avignon, Cent ans de solitude…  A moins, c’est mon droit, de ne pas aimer le foot, la peinture ou la littérature.  Le propre du médiocre, et il en est de par le monde, est de se chercher des raisons de ne pas saluer quelque chose d’exceptionnel. C’est oublier une proposition à la fois humaniste et matérialiste : ce qui appartient à l’homme (on dirait aujourd’hui l’humain) m’appartient.

Dans ce monde extrêmement divisé en ce qui concerne le partage du pouvoir et des richesses, sévit aussi l’idée qu’une partie du beau du monde ne m’appartient pas. Or c’est ajouter à toutes les privations dont je suis déjà victime comme une sorte d’abstinence auto sacrificielle que de me refuser de jouir d’un beau but, d’une toile de maître, d’un chef-d’œuvre de la littérature universelle…

Je me souviens d’un ami qui avait choqué un groupe de recherches en littérature en disant qu’il n’avait rien à apprendre du personnage de Shéhérazade (donc des techniques d’enchâssement, de la fonction performatrice du langage et tant d’analyses et d’exégèses des Mille et une Nuits), parce que cela n’appartenait pas à la littérature haïtienne et surtout pas à la littérature haïtienne de langue créole. Les gens ont parfois de ces glissements qu’il n’est jamais trop tard de corriger.

Pour revenir au foot, ce n’est pas demain la veille qu’on reverra un autre Messi. Peut-être jamais. Mais, comme à la fin de chaque grand règne, on dresse une longue liste d’éventuels successeurs. Chacun, quelque part dans le monde a découvert une pépite. Au risque d’être déçu, chacun est libre d’imaginer. Un joueur argentin noir, d’origine haïtienne, cela ferait rire ou pleurer ?

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Poète, romancier, critique littéraire et scénariste, Lyonel Trouillot a étudié le droit.

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