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Lyonel Trouillot | Peut-être le dernier combat

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Quand on a atteint la barre des soixante-dix ans ou qu’on s’en approche, c’est peut-être à cela qu’il faut consacrer ses dernières activités : combattre par ses pratiques et son discours cette surpuissance de l’extrême-droite. C’est plus qu’un devoir pétitionnaire, ce peut être le dernier recours pour ne pas mourir dans la posture du vaincu, de l’inutile

Il ne faut jamais minimiser la capacité de nuisance de l’extrême-droite. Elle vient de resurgir en Colombie, au Chili. Elle ne prend pas les mêmes formes, ne tient pas les mêmes discours partout. Ici ce sera le néo-libéralisme. L’obsession sécuritaire, la xénophobie et le racisme. Ailleurs encore l’archaïsme de l’Ancien Testament, la domination masculine, la haine des libertés individuelles. Parfois un mélange de toutes ces horreurs et une gestion de classe de la criminalité et de la corruption.

Ici, elle réunit les secteurs les plus mafieux et conservateurs de la « classe des affaires » ; ce qui reste de la lie du jean-claudisme spécialisée dans la goujaterie, la grande et la petite corruption, nostalgiques du « ke makak la la pi rèd » ; les anti droits des femmes, des travailleurs, des classes populaires, qui réclament celui de dominer et d’exploiter en paix, sans contrôle ni contrainte ; les techniciens de troisième zone du néo-libéralisme qui veulent convaincre le peuple que si eux s’enrichissent il y trouvera son bonheur ; les individus originaires des classes moyennes qui vivent des exactions et de la corruption qui forment un cortège d’hommes de main et de propagandistes, prêts à tout pour ne pas perdre leurs privilèges ; les obscurantistes du religieux, représentants locaux de l’extrême-droite évangéliste américaine ; des jeunes loups de la mouvance PHTK, dont la seule idéologie est l’ascension sociale individuelle.

L’extrême-droite est puissante, décomplexée, et bénéficie – on vient de le voir récemment au Chili et en Colombie – du support de l’extrême-droite américaine. Nous avons face à cela un douloureux avantage ici. Les écarts sociaux sont tels, inhumains dans leur réalité concrète que tout discours qui ne martèle pas la nécessité de les atténuer aura du mal à convaincre. A condition que d’autres discours se mettent en place. Une urgence. Pas pour demain. Aujourd’hui.

Quand on a atteint la barre des soixante-dix ans ou qu’on s’en approche, c’est peut-être à cela qu’il faut consacrer ses dernières activités : combattre par ses pratiques et son discours cette surpuissance de l’extrême-droite. C’est plus qu’un devoir pétitionnaire, ce peut être le dernier recours pour ne pas mourir dans la posture du vaincu, de l’inutile. Certes on aura la petite fierté d’avoir bien exercé son métier de médecin, d’agronome, d’écrivain, d’enseignant, d’entrepreneur honnête. On aura accumulé de petits honneurs statutaires dont se souviendront un temps nos enfants, avant de marcher vers les leurs. Mais dans le marasme que connaît notre pays, la seule présence utile pourrait être de faire entendre ce qu’il nous reste de voix dans le vaste non nécessaire contre le pire. Car ceux que j’ai nommés plus haut, c’est le pire.

A la veille de ses cent-trois ans, Edgar Morin disait dans une entrevue qu’il fallait réactiver « l’esprit de gauche » et lui trouver une « incarnation politique », à ne pas prendre dans le sens d’un individu mais d’un mouvement porté par des individus. Il faut peut-être aux hommes et aux femmes de ma génération la modestie de reconnaître qu’ils ne seront pas les porteurs de cette nouvelle incarnation. D’où la nécessité pour eux de tenir une parole à la fois protestataire et propositionnelle.

Le sociologue Michel Acacia m’a envoyé la semaine dernière la vidéo d’une jeune femme qui opinait sur la réalité haïtienne. Rien de particulier, sauf qu’elle insistait sur la faiblesse du discours protestataire. Une extrême-droite en puissance. Et cela se fait comme si de rien n’était. Comme si, tous étaient occupés ailleurs. A leurs petites affaires. Une urgence : oser penser le social dans le sens de sa transformation. Dans tous les domaines. Et le dire. Pour les vieux dont je suis, peut-être le dernier combat.

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Poète, romancier, critique littéraire et scénariste, Lyonel Trouillot a étudié le droit.

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