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Le nom qu’ils se sont donné | Jean Casimir

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QUI A FONDÉ L’ÉTAT DE 1805 ? Deuxième de quatre textes

Écoutez-vous parler.

Vous dites yon nèg plusieurs fois par jour, et vous ne pensez à aucune couleur en le disant. Vous le dites d’un ami, d’un inconnu, de l’homme dont il est question dans une histoire qu’on vous raconte. Vous pouvez le dire d’un Haïtien très clair de peau sans que personne autour de vous n’entende la moindre contradiction. Si vous vouliez parler d’une couleur, il vous faudrait ajouter un mot.

Ouvrez maintenant une pièce d’archive coloniale — un inventaire d’habitation, un acte de vente, un rôle d’atelier. Le mot y figure aussi. Il y désigne un bien meuble.

Entre les deux, il s’est passé quelque chose. C’est de cela que traite ce texte, et je soutiendrai que c’est la chose la plus importante qui soit arrivée dans cette île avant 1791.

Ce que le mot faisait dans la colonie

Il faut d’abord voir que « nègre », dans le vocabulaire colonial, n’était pas une description. C’était un statut.

Le Code Noir de 1685 range les esclaves parmi les meubles. Or les documents de la colonie n’emploient pas le même mot pour tous ceux qui ont la peau sombre : ils distinguent le « nègre » du « noir libre » et de l’« affranchi ». Autrement dit, le mot ne désignait pas une apparence — puisqu’il fallait un autre mot pour désigner la même apparence quand elle était libre. Il désignait une position, et cette position était la servitude.

C’est là toute l’efficacité du dispositif. En faisant coïncider un nom de couleur et un nom de condition, on obtenait que la condition parût découler de la couleur. L’esclavage cessait d’être ce qu’on avait fait à quelqu’un pour devenir ce que quelqu’un était.

Le raffinement de la chose se mesure à la nomenclature. Moreau de Saint-Méry, qui n’était pas un excentrique mais un juriste appliqué, a publié une arithmétique du sang divisant la population en cent vingt-huit parties, avec des noms pour chaque combinaison — sacatra, griffe, marabou, mulâtre, quarteron, métis, sang-mêlé. On ne construit pas une pareille machine pour décrire des gens. On la construit pour les classer, et pour que chacun sache d’avance ce qu’il peut attendre de la vie.

Voilà le mot que cette population entendait dix fois par jour, dans chaque ordre qu’on lui donnait et sur chaque papier qui la concernait.

Comment un mot change de camp

Une population qui s’entend nommer ainsi, sans relâche, pendant des générations, n’a que deux issues. Ou elle finit par se penser dans le mot des autres. Ou elle le prend.

Le prendre ne se décrète pas. Cela se fait par l’usage, et l’usage se fait là où le maître n’est pas celui qui parle : dans le jardin, au marché, à l’assemblée, entre gens qui n’ont pas à se rendre de comptes. À partir du moment où le mot est ce qu’ils se disent entre eux, il cesse de signifier ce que l’autre y mettait. Il ne désigne plus une marchandise classée : il désigne celui à qui l’on parle.

Et l’on peut vérifier que l’opération a réussi, par une preuve qui ne demande aucune archive.

Le mot a perdu sa couleur.

S’il signifiait encore « noir », un Haïtien clair de peau ne pourrait pas être un nèg, et il l’est. Mieux : le mot qui lui fait pendant a subi le même sort en sens inverse. En créole, blan ne désigne pas une peau mais un étranger — et l’on entend dire d’un étranger noir qu’il est un blan, ce qui, dans n’importe quelle langue coloniale, serait une contradiction dans les termes.

Le couple nèg / blan n’oppose donc pas le noir au blanc. Il oppose celui d’ici à celui du dehors. La langue a démonté la machine à cent vingt-huit parties et l’a remplacée par une distinction qui ne doit rien à la peau.

Trois tests que vous pouvez faire vous-même

Le premier est grammatical. On peut dire you nèg nwa, et ce n’est pas un pléonasme. On peut dire you nèg klè, et ce n’est pas une contradiction. Or si le mot portait la couleur, la première tournure serait redondante et la seconde impossible. Les deux se disent, et personne ne bronche : c’est que la couleur, s’il faut la préciser, doit être ajoutée.

Le deuxième pousse le premier jusqu’au bout. On dit you nèg blan — un homme blanc. La formule est courante et personne ne la relève. Or elle serait inaudible si le mot avait gardé la moindre couleur : ce serait dire un blanc noir. Un usage qui admet you nèg blan a fini son travail.

On demandera alors ce qui distingue encore nèg de moun. La différence est réelle, mais elle est de grammaire et non de sentiment. Nèg a un féminin, nègès ; moun n’en a pas et n’en a pas besoin. On dit you moun d’une femme ; on ne dit pas you nèg. Le premier nomme l’être humain, le second nomme un homme. Je n’en tirerai rien de plus : ce n’est pas assez pour faire de nèg un mot d’appartenance, et cela n’est pas nécessaire, puisque la couleur est déjà partie.

Le troisième est une expérience que beaucoup ont faite. Deux Haïtiens se rencontrent à Montréal, à Santiago ou à Miami ; l’un dit à l’autre qu’il a croisé un nèg. Le mot a franchi la mer sans rien perdre et sans rien demander au pays. Il continue de fonctionner loin du territoire — ce qui est précisément ce dont un peuple a besoin pour rester un peuple lorsqu’il se disperse.

Il faut mesurer ce que cela suppose de la part de gens qu’on décrit ordinairement comme dépourvus de pensée. Refaire le sens d’un mot est une opération plus difficile que d’en inventer un. Il faut que l’ancien sens s’use là où on ne le contrôle pas, dans des milliers de bouches, sur des dizaines d’années, et sans que personne n’ait donné l’ordre. Aucune institution ne peut faire cela. Seule une société le peut.

Ce que la Constitution en a fait

Vingt ans plus tard, ce travail se retrouve dans un texte de droit, et il est utile de le lire de près.

« Toute acception de couleur parmi les enfants d’une seule et même famille, dont le chef de l’État est le père, devant nécessairement cesser, les Haïtiens ne seront désormais connus que sous la dénomination générique de Noirs. » (article 14 de la Constitution du 20 mai 1805)

On y a souvent vu une revanche, un racialisme retourné contre ceux qui l’avaient inventé. C’est lire la phrase à l’envers.

La proposition principale vient en premier, et elle est sans ambiguïté : toute acception de couleur doit cesser. Le mot « Noirs » n’arrive qu’ensuite, et il arrive comme « dénomination générique » — c’est-à-dire comme le nom commun de tous, précisément parce qu’il ne doit plus servir à distinguer personne.

Les constituants n’ont pas choisi un mot neutre. Ils en avaient à leur disposition, et le texte s’en sert ailleurs : citoyens, Haïtiens, le peuple. Ils ont choisi celui-là même dont la colonie s’était servie pour marquer l’infériorité, et ils en ont fait le nom de tout le monde. C’est exactement l’opération que la langue avait déjà accomplie dans les jardins et sur les marchés. La Constitution ne l’invente pas : elle l’enregistre.

La preuve, et elle est dans le texte

On m’objectera qu’il s’agit d’une interprétation. Elle se vérifie, et par l’article qui précède.

« L’article précédent ne pourra produire aucun effet tant à l’égard des femmes blanches qui sont naturalisées haïtiennes par le gouvernement, qu’à l’égard des enfants nés ou à naître d’elles. Sont compris dans les dispositions du présent article, les Allemands et Polonais naturalisés par le gouvernement. » (article 13)

Le raisonnement tient en trois lignes.

— Les Polonais et les Allemands naturalisés sont haïtiens (article 13).— Les Haïtiens ne sont connus que sous la dénomination générique de Noirs (article 14).— Donc, dans la Constitution de 1805, un Polonais ou un Allemand est un Noir.

Un mot dont un Polonais ou un Allemand peut être le référent n’est pas un mot de couleur. C’est un mot d’appartenance — et l’on retrouve, dans le texte constitutionnel, la même chose que dans votre bouche ce matin.

Ceux qui ont suivi la série précédente reconnaîtront ces deux articles : ils y servaient à établir ce que l’article 12 ne voulait pas dire, et que l’interdiction faite au Blanc visait le maître et non la couleur. Ils servent ici dans l’autre sens, et c’est la moitié qui manquait : non plus ce que le mot ne désigne pas, mais ce qu’il désigne.

Ce que nous avons, et ce que nous n’avons pas encore

Faisons le point, car il ne faut pas conclure trop vite.

Le premier texte de cette série a montré une société : des règles du sol, une économie, une langue, une autorité, une parenté refaite, des morts déposés quelque part. Ce texte-ci y ajoute autre chose, et de différent : cette société se nomme. Elle a un mot pour dire qui elle est, ce mot est à elle puisqu’elle l’a repris à celui qui le lui infligeait, et ce mot ne dépend d’aucune couleur — il désigne l’appartenance, ce qui veut dire qu’on peut y entrer.

C’est considérable, et c’est insuffisant.

Car se reconnaître n’est pas encore agir ensemble. Des gens peuvent partager un nom, une langue et des institutions, et ne jamais se réunir. Le nom circule dans les habitations, mais chaque habitation reste séparée de sa voisine par une distance, une méfiance, un contremaître, et une chaîne de commandement conçue précisément pour que rien ne passe de l’une à l’autre.

Entre un peuple qui se sait un peuple et un peuple capable d’agir comme une seule force, il y a un pas — et ce pas a été franchi. Comment, et à quel moment, c’est l’objet du texte suivant.

Pour aller plus loin

— Jean Casimir, Le « Nèg », émergence en Haïti d’un « nou » par-delà la race. Texte préparé pour un Reader on Black Political Thought, qu’organise Catherine Walsh. 2026.— Le Code Noir, 1685, notamment l’article qui déclare les esclaves meubles.— Moreau de Saint-Méry, Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle Saint-Domingue, 1797, pour la nomenclature des cent vingt-huit parties.— Albert Valdman, Haitian Creole–English Bilingual Dictionary, Indiana University CreoleInstitute, 2007, aux entrées nèg, nègès, moun et blan.— Constitution impériale d’Haïti du 20 mai 1805, articles 13 et 14.

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« Ces plaquettes ont été établies avec l’assistance de Claude (Anthropic), employé comme secrétaire de documentation et de rédaction : dépouillement des textes, collation des articles, vérification des dates, mise au propre des versions successives. Les questions, les thèses, l’architecture des séries et les décisions de rédaction sont de l’auteur, ainsi que les erreurs qui subsistent. »

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Jean Casimir, doktè nan sosyoloji, ap anseye nan Fakilte Syans Imen, Inivèsite Leta Ayiti.

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