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Le jour où « nou » a pu parler | Jean Casimir

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QUI A FONDÉ L’ÉTAT DE 1805 ? Troisième de quatre textes

Gonaïves, le 1er janvier 1804. Quelques hommes sont réunis. L’un d’eux lit un texte rédigé la veille. Ce texte parle au nom de tous.

Posons la question que personne ne pose : au nom de qui, exactement ?

Que l’on m’entende bien. Il ne s’agit pas de contester l’acte, ni de suggérer qu’il aurait manqué de légitimité. Il s’agit de savoir ce qui la lui donnait — car ce n’était certainement pas un vote. Aucune urne n’avait été ouverte, aucun mandat n’avait été confié, et les hommes présents ce jour-là ne tenaient leur qualité d’aucune procédure. La déclaration a pourtant été tenue pour valable : dans l’île, et bientôt par des chancelleries qui n’avaient aucune envie de le faire.

Répondre à cette question, c’est répondre à celle qui donne son titre à cette série.

Se reconnaître n’est pas agir ensemble

Le texte précédent s’est arrêté sur une difficulté qu’il faut maintenant lever.

Une population peut partager une langue, des institutions et un nom, et n’être jamais capable du moindre acte commun. Des gens qui se savent semblables ne sont pas pour autant une force. Il y faut autre chose : que ce qui est décidé quelque part soit exécuté ailleurs, que ce qui est su ici soit su là-bas, et que des gens qui ne se sont jamais vus agissent le même jour dans le même sens.

Or l’ordre colonial était bâti précisément pour empêcher cela. Chaque habitation était un monde clos, avec son commandement, ses gardiens et ses distances. On surveillait les déplacements, on dispersait les groupes, on interdisait les rassemblements nocturnes. Le système savait parfaitement ce qu’il redoutait.

La question historique est donc celle-ci : comment une population que tout séparait est-elle devenue capable d’agir comme une seule force ?

La preuve est dans une date

Elle est donnée par un fait que tout le monde connaît et dont on ne tire jamais la conséquence.

Dans la nuit du 22 au 23 août 1791, dans la Plaine du Nord, des ateliers se soulèvent sur un très grand nombre d’habitations, dans un rayon considérable, et à peu près en même temps.

Arrêtons-nous là, avant toute interprétation. Une simultanéité de cette ampleur n’est pas un accident, et ce n’est pas non plus une contagion : une révolte qui s’étend de proche en proche met des jours, et on la voit venir. Pour que des dizaines de lieux séparés bougent la même nuit, il faut que la date ait été fixée, qu’elle ait circulé, qu’elle ait été comprise, et que ceux qui l’ont reçue aient tenu parole envers des gens qu’ils ne verraient peut-être jamais.

Autrement dit, le réseau existait avant le soulèvement. Le soulèvement ne l’a pas créé : il l’a révélé.

La réunion qui a préparé cette nuit-là est devenue emblématique, et les historiens discutent encore du détail de ce qui s’y est dit et de qui s’y trouvait. Cette discussion n’entame en rien ce qui nous occupe. Que le détail soit débattu ne change pas la conséquence du fait établi : quelque chose a coordonné des lieux que l’ordre colonial avait tout fait pour tenir séparés.

Et l’on sait par quoi cela passait, puisque le premier texte de cette série l’a décrit : les marchés du dimanche où l’on se rencontre, les parentés refaites qui traversent les habitations, les assemblées nocturnes qui rassemblent des gens venus d’ailleurs, et une langue commune que les maîtres ne parlaient pas. Ce qui avait été construit pour vivre a servi à s’organiser.

Douze années d’apprentissage

Ce qui suit est un apprentissage, et il faut le voir comme tel plutôt que comme une suite de batailles.

On apprend d’abord à tenir un territoire, puis à le ravitailler, puis à commander à des milliers d’hommes, puis à négocier, puis à conclure. Chaque étape suppose la précédente, et chacune agrandit l’échelle à laquelle la population est capable d’un acte unique.

Deux moments méritent d’être retenus, parce qu’ils sont d’une autre nature que les combats.

Le premier est la Constitution de Saint-Domingue de juillet 1801. Une colonie s’y donne à elle-même une loi fondamentale et y désigne son gouverneur, sans en avoir reçu la permission. Quel que soit le jugement qu’on porte sur son contenu, l’acte est un acte de souveraineté, trois ans avant l’indépendance. On ne rédige pas la constitution d’un territoire dont on n’estime pas disposer.

Le second est le congrès de l’Arcahaie, en mai 1803, où des chefs qui s’étaient combattus les uns les autres s’accordent sur un commandement unique et sur un drapeau. C’est l’opération la plus difficile de toutes : non pas se battre, mais cesser de se battre entre soi. Une population devient une force le jour où ses divisions internes cessent d’être exploitables par l’adversaire.

Six mois plus tard, la guerre s’achève par une capitulation négociée : une armée européenne traite de son évacuation avec l’armée qui l’a battue. Il faut mesurer ce que suppose une négociation. On ne négocie pas avec des révoltés ; on les réprime. Traiter, c’est reconnaître en fait une partie adverse — quoi qu’on en dise ensuite à Paris.

Ce qui rendait la déclaration valable

Revenons alors aux Gonaïves.

Ce qui donne sa validité à l’acte du 1er janvier 1804 n’est pas une procédure, et il est inutile d’en chercher une. C’est que la déclaration énonce une situation qui existe déjà : il n’y a plus, sur ce territoire, d’autre puissance que celle qui parle ; la population qui l’occupe l’a défendue, la tient, la travaille et y enterre ses morts ; et elle a démontré pendant douze ans qu’elle pouvait agir d’un seul mouvement.

Une déclaration d’indépendance ne crée pas la souveraineté. Elle la constate. Là où elle ne constate rien, elle ne vaut rien — le monde est plein de proclamations sans lendemain. Celle-ci valait parce qu’elle disait vrai.

C’est aussi la raison pour laquelle elle a fini par être prise au sérieux au-dehors. Les gouvernements qui refusaient de reconnaître Haïti n’en continuaient pas moins d’y faire commerce, d’y envoyer des navires et d’y traiter avec ses autorités. On peut refuser longtemps de reconnaître un État. On ne peut pas ignorer longtemps une puissance qui contrôle des ports.

L’article premier, lu à sa place

Seize mois plus tard, la Constitution impériale ouvre ainsi :

« Le peuple habitant l’île ci-devant appelée Saint-Domingue, convient ici de se former en État libre, souverain et indépendant de toute autre puissance de l’univers, sous le nom d’Empire d’Haïti. »

Trois choses, dans cette phrase, méritent qu’on s’y arrête.

Le verbe. « Convient » n’est pas « institue », ni « octroie », ni « décrète ». C’est le verbe d’un accord entre des parties qui se reconnaissent mutuellement la qualité de convenir. Un souverain qui donne une charte à son peuple n’écrit jamais cela.

Le sujet. « Le peuple habitant l’île. » Pas la nation, pas les citoyens, pas les vainqueurs : ceux qui habitent. Le sujet constituant est défini par l’occupation du sol. C’est une définition taillée pour une population qui vient précisément de prendre la terre, et elle rejoint ce que le premier texte de cette série appelait une règle du sol — le lien avec le lieu, plutôt que le titre.

L’ordre. Un peuple, puis un État, puis un nom. « Empire » n’arrive qu’à la fin, et il n’arrive pas comme une institution mais comme une appellation : « sous le nom d’Empire d’Haïti ».

La Constitution n’invente donc pas le sujet dont elle parle. Elle l’enregistre, comme l’article 14 enregistrait un mot que la langue avait déjà retourné.

L’objection, qui est sérieuse

Un lecteur attentif l’aura formulée avant moi, et il faut y répondre sans biaiser.

Dessalines était proclamé empereur depuis septembre 1804 et couronné depuis le 8 octobre. La Constitution de mai 1805 ne fait donc pas naître cet État : elle enregistre un pouvoir qui existe. Elle n’a été soumise à aucun corps électoral. Elle a été rédigée et signée par des généraux. Et l’acte du 1er janvier 1804 lui-même avait été rédigé par un secrétaire et proclamé par des chefs militaires.

Tout cela est exact, et rien de tout cela n’atteint l’argument — pour une raison qu’il faut énoncer clairement, car elle vaut pour la suite.

La souveraineté n’est pas un document. Elle est un état de fait : une population qui tient un territoire et dont aucune puissance rivale ne peut y disposer. Les textes viennent après, et ils enregistrent.

Mais il faut voir que cette réponse coupe des deux côtés, et qu’elle est aussi gênante qu’elle est solide.

Si la souveraineté appartient à la population qui tient le territoire, alors elle n’appartient pas à ceux qui signent. La signature des généraux ne les rend pas propriétaires de ce qu’ils enregistrent. Le « nou » qui fonde cet État en 1805 n’est pas l’état-major : c’est la société décrite au premier texte, qui s’est nommée au deuxième et qui vient d’agir comme une seule force au troisième.

Reste alors à savoir ce que les signataires ont bâti pour la protéger, et si ce qu’ils ont bâti lui ressemblait.

C’est l’objet du dernier texte.

Pour aller plus loin

— Acte de l’Indépendance, Gonaïves, 1er janvier 1804.
— Constitution de Saint-Domingue, juillet 1801.
— Constitution impériale d’Haïti, 20 mai 1805, article premier.
— Julia Gaffield, Haitian Connections in the Atlantic World, 2015, sur le commerce et les relations extérieures d’un État que l’on refusait de reconnaître.
« Ces plaquettes ont été établies avec l’assistance de Claude (Anthropic), employé comme secrétaire de documentation et de rédaction : dépouillement des textes, collation des articles, vérification des dates, mise au propre des versions successives. Les questions, les thèses, l’architecture des séries et les décisions de rédaction sont de l’auteur, ainsi que les erreurs qui subsistent. »

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Jean Casimir, doktè nan sosyoloji, ap anseye nan Fakilte Syans Imen, Inivèsite Leta Ayiti.

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