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Opinion | Qui façonne vraiment le konpa haïtien ?

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Depuis son apparition dans le paysage musical haïtien, le konpa et les célébrations festives sont intimement liés. Les bals, en particulier, apparaissent comme des espaces propices aux rencontres amoureuses et, par conséquent, à la formation de futurs couples

Il semblait admis que le konpa, en dépit de son ancienneté et de son ancrage profond dans la culture haïtienne, n’était pas perçu, de manière générale, comme un objet légitime de recherche.

C’est pourquoi il est frappant de constater que, depuis quelques années, un nombre important de chercheurs, tant en Haïti qu’à l’étranger, travaillent à combler ce manque de connaissances scientifiques. Les études consacrées à cette musique constituent désormais un champ de recherche en plein essor.

C’est dans la continuité de cette dynamique qu’Édric Richard Richemond a réalisé sa thèse à l’École doctorale de l’Université d’État d’Haïti (UEH), sous la direction des professeurs Obrillant Damus et Pierre-Eugene Sitchet.

Intitulée « Implication de l’amateur de musique en Haïti dans la construction de l’identité musicale konpa », cette thèse transdisciplinaire s’inscrit au croisement des sciences de la communication, de la sociologie et de l’ethnomusicologie.

Après sa soutenance réussie, le 13 avril 2025, le nouveau docteur et spécialiste de l’art haïtien, notamment du konpa, a partagé avec AyiboPost non seulement les grandes lignes de sa thèse, mais aussi sa perception de cette musique.

Richemond faisait déjà autorité dans la sphère académique haïtienne grâce à ses recherches sur l’art haïtien et à son enseignement, notamment à la Faculté des sciences humaines de l’UEH, depuis plus d’une décennie.

Avec ce dernier travail, il devient probablement le premier chercheur à avoir réalisé une thèse de doctorat spécifiquement consacrée au konpa. Son étude repose sur un corpus de trente récits de vie recueillis auprès de mélomanes résidant à Port-au-Prince, qu’il désigne dans sa thèse comme « des amateurs de konpa ».

Cette étude met en lumière trois dimensions essentielles de l’attachement des amateurs au konpa et de la construction de l’identité musicale qui lui est associée. En premier lieu, le chercheur s’intéresse à la catégorisation musicale du konpa, laquelle repose sur des critères tels que le rythme, le tempo et les différentes générations ayant marqué son évolution.

Vient ensuite l’éclectisme stylistique du konpa, qui témoigne de son ouverture aux influences étrangères, de sa capacité d’adaptation ainsi que de son dynamisme et de sa modernité. Enfin, le chercheur ouvre une fenêtre sur le rôle de cette musique dans l’esthétisation du quotidien, où elle accompagne non seulement les bals et les rituels amoureux, mais aussi les grandes célébrations festives, renforçant ainsi son ancrage social et culturel à travers diverses pratiques collectives.

Depuis son apparition dans le paysage musical haïtien, le konpa et les célébrations festives sont intimement liés. Les bals, en particulier, apparaissent comme des espaces propices aux rencontres amoureuses et, par conséquent, à la formation de futurs couples.

C’est d’ailleurs en s’inspirant de cette pratique que, dans le tube « Flannè Femèl » du groupe Zenglen, paru en 1999 sur l’album Easy Konpa, Gracia Delva laisse entendre que : « Yo di Zenglen s on relijyon moun damou, moun marye, fanatik pa negosye, se nan djaz sa a y ap chèche. »

La thèse de Richemond met en lumière cette dimension du konpa et, plus spécifiquement, celle des bals. Parmi les trente récits de vie recueillis, le chercheur dit avoir été particulièrement marqué par l’histoire d’un couple formé de deux personnes qui se sont rencontrées par hasard sur une piste de danse avant de se marier.

Selon lui, ce récit n’avait rien d’invraisemblable ni de romanesque. Toutefois, le fait qu’un amateur le lui ait raconté lui a paru particulièrement significatif.

« Ensuite, les approches anthropologiques de cette anecdote m’ont permis de constater que le mariage, dans les danses de couple comme le konpa, n’était pas un aboutissement atypique à notre musique », précise-t-il.

Outre sa capacité à faire naître des sentiments amoureux et, du même coup, des couples, le konpa se distingue également des autres styles du paysage musical haïtien par le mélange complexe d’éléments musicaux afro-haïtiens et d’approches musicales issues d’instruments et de traditions nés hors d’Haïti.

« Les Haïtiens se reconnaissent dans cette culture ou cette esthétique qui constitue une identité musicale », souligne le chercheur.

Il ajoute que la force du konpa réside également dans sa capacité à renouveler son fond sonore à chaque décennie. De plus, il met en évidence une forme d’hybridité sonore propre au genre.

Selon lui, cette musique a l’avantage d’avoir intégré des éléments du vodou, du rara et d’autres traditions qui lui permettent de circuler entre différentes communautés rurales et urbaines.

Toutefois, rappelle-t-il, « le konpa, le vodou, le rara sont toutes des composantes esthétiques et musicales qu’Haïti porte ».

La thèse révèle également que le konpa constitue une pratique musicale à travers laquelle la communauté haïtienne produit du sens, construit des catégories et conçoit des formes destinées tantôt à la danse rapprochée, tantôt à l’animation des foules lors des festivals.

Par ailleurs, l’importance des amateurs de musique pour le konpa n’est plus à démontrer. Tout porte à croire que c’est grâce à leur consommation de cette musique que les musiciens demeurent actifs, tant sur le plan artistique que personnel, dans un contexte où la situation sociopolitique du pays demeure particulièrement difficile.

Au-delà de cet apport économique, la recherche met en évidence une autre facette du rôle joué par les amateurs. Selon le chercheur, si les musiciens proposent continuellement de nouveaux éléments dans leurs créations, ce sont les amateurs qui décident, en définitive, de leur acceptation.

« C’est l’amateur qui a décidé, par exemple, que le gong (cloche à vache et caisse tom) devait rester pendant que des groupes majeurs voulaient le retirer. C’est aussi l’amateur qui a approuvé l’introduction de la basse mélodique en lieu et place du fameux un-deux originel de l’Ensemble Nemours Jean-Baptiste, avec les innovateurs comme Joseph Charles, Yves Abel, Ernst Vincent, etc. », explique-t-il.

Dans le même ordre d’idées, il souligne que, lorsque de jeunes chanteurs de groupes de konpa exécutent aujourd’hui plusieurs notes musicales sur une même syllabe, à la manière du R&B, cette influence provient de l’exposition des amateurs à ce style afro-américain des années 1990 et 2000.

« C’est le succès des chansons auprès des amateurs qui fait que certains éléments changent alors que d’autres demeurent pratiquement identiques, comme les rythmes et l’usage des percussions », souligne-t-il.

La thèse aborde également les problèmes auxquels le konpa est confronté. Malgré son enracinement profond dans la culture haïtienne, cette musique souffre, selon Richemond, de préjugés persistants ainsi que du manque de politiques publiques efficaces destinées à assurer sa reconnaissance et sa transmission aux nouvelles générations.

Sa recherche montre notamment que certaines élites politiques haïtiennes, propriétaires de grands restaurants, ne diffusent pas de musique haïtienne, en particulier du konpa. Il ajoute que, jusqu’à récemment, l’école haïtienne ignorait largement l’existence d’une tradition musicale nationale.

« Tous ces éléments empêchent, selon moi, les Haïtiens de valoriser à leur juste titre les anciennes gloires du konpa », déclare-t-il.

Dans la même perspective, le chercheur déplore l’absence frappante de la Télévision nationale d’Haïti lors des festivités rara ainsi que la marginalisation des musiques traditionnelles, notamment le konpa, le rara et les rythmes du vodou, dans le système scolaire.

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Selon lui, l’introduction de ces rythmes à l’école ne pourra se faire sans le développement de travaux en ethnomusicologie et sans la création d’un département universitaire consacré à cette discipline.

Il estime également que des recherches scientifiques et des formations pédagogiques seront nécessaires pour assurer la transmission de ces savoirs dans le cadre scolaire, même sous la forme d’une simple initiation au niveau fondamental et secondaire.

Le chercheur souhaite en outre la mise en place de formations universitaires centrées sur la médiation musicale et culturelle afin de former des professionnels capables de concevoir des activités mettant les musiques haïtiennes en relation avec le public, tant en Haïti qu’à l’étranger.

Par ailleurs, contrairement à certains puristes et conservateurs, Richemond accueille favorablement les influences étrangères dans le konpa.

« Ces influences font évoluer le konpa au fil des décennies plus que les autres styles musicaux de la Caraïbe. Cela permet à cette musique de renouveler son public auprès des jeunes », affirme-t-il.

Toutefois, il constate avec regret que, malgré l’attention soutenue que les jeunes accordent aux artistes et aux musiques étrangers, les anciennes gloires du konpa reçoivent relativement peu d’hommages.

À cet égard, sa recherche souligne l’urgence d’une valorisation accrue et d’une prise de conscience collective afin de garantir la pérennité et le rayonnement du konpa et de ses légendes, tant en Haïti qu’à l’international.

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Il convient également de souligner que cette thèse prépare déjà le terrain pour d’autres projets communautaires et scientifiques du chercheur au bénéfice du konpa et de la culture haïtienne.

« L’un de mes projets sera de travailler à la mise en place de formations dans ce domaine tout en continuant à encadrer des travaux de recherche en ce sens. Il s’agira surtout de concevoir des activités de recherche qui aboutiront à des publications scientifiques sur la musique et sur d’autres champs, comme la production audiovisuelle, entre autres », précise-t-il.

En définitive, la thèse de Richemond arrive à point nommé. Elle s’inscrit dans un contexte où le konpa est reconnu par l’Unesco comme patrimoine immatériel de l’humanité et où la ville de New York a adopté à l’unanimité la résolution 987, désignant officiellement le 26 juillet comme la « Journée du Konpa haïtien ».

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Nazaire Joinville est doctorant en sciences du langage à l’Université de Sherbrooke, avec une spécialisation en sociolinguistique. Il est titulaire d’une maîtrise en cultures et espaces francophones (option linguistique) ainsi que d’un baccalauréat en communication sociale à l'Université d'État d'Haïti.Ses travaux de recherche portent principalement sur les idéologies et représentations linguistiques, les dynamiques de contact de langues dans les contextes francophones et créolophones. Par ailleurs, il s’intéresse à la culture haïtienne, en particulier à la musique, qu’il aborde à travers une approche croisant ethnomusicologie et sociolinguistique.

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