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Ce qu’il faut pour faire un État | Jean Casimir

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QUI A FONDÉ L’ÉTAT DE 1805 ? Premier de quatre textes

Demandez à dix personnes ce qu’est l’État. Neuf répondront par une liste : les ministères, les tribunaux, la police, les impôts, les fonctionnaires, les papiers qu’il faut aller chercher et les bureaux où l’on fait la queue. C’est-à-dire par l’appareil.

Regardons alors le pays au lendemain du 1er janvier 1804.

Pas de cadastre. Pas de trésor digne de ce nom. Pas de système scolaire. Une administration civile réduite à presque rien, dans un territoire dévasté par treize ans de guerre. De toute la liste, un seul élément est solidement en place, et c’est l’armée.

Et pourtant, quelque chose commandait déjà. Quelque chose avait tenu treize ans, avait défait successivement trois armées européennes, avait décidé de brûler des villes plutôt que de les livrer, et venait de se déclarer indépendant sans demander l’avis de personne. Ce quelque chose n’était pas la liste.

Deux choses qu’on appelle du même nom

Il faut ici distinguer, et la distinction est simple.

D’un côté, l’appareil : ce qui exécute. Des bureaux, des agents, des règlements, une force publique. C’est un outil, et un outil s’achète, se copie, s’importe.

De l’autre, l’État proprement dit : ce qui fait qu’une population, sur un territoire, agit comme une seule force et se reconnaît dans ce qui la commande. Cela ne s’importe pas. Cela se construit, lentement, par la vie que les gens mènent ensemble.

Quand les deux coïncident, l’appareil ordonne et l’on obéit sans qu’il ait besoin de beaucoup insister. Quand ils ne coïncident pas, l’appareil ordonne encore, mais il n’obtient plus rien qu’en contraignant. Un appareil qui commande une population qui ne se reconnaît pas en lui, cela existe, et nous savons comment cela s’appelle : une occupation.

La question de ce texte est donc celle-ci. En 1804, l’appareil manquait presque entièrement. L’autre chose, était-elle là ? Et si oui, depuis quand, et faite de quoi ?

Le mot qui nous empêche de la voir

Nous avons un mot tout prêt pour désigner ce que faisaient les esclaves de Saint-Domingue avant 1791 : ils résistaient. Le mot est respectueux, il est répandu, on l’enseigne. Il est aussi ce qui nous empêche de trouver ce que nous cherchons.

Regardez la grammaire. Résister est un verbe qui suppose une action d’abord venue d’ailleurs. Le maître agit ; l’esclave résiste. Le sujet de la phrase a beau changer, l’initiative reste où elle était. Une population qu’on décrit ainsi n’a jamais rien commencé : elle réplique.

Et la conséquence n’est pas seulement morale, elle est scientifique. Si l’on cherche des refus, on trouve des refus : des fuites, des révoltes, des outils cassés, des empoisonnements, des enfants qu’on ne met pas au monde. Ce sont des faits réels et l’historiographie les a bien établis. Mais on ne trouvera jamais, en cherchant des refus, ce qui n’est pas un refus. Construire n’est pas refuser.

Or il y avait autre chose, et cette autre chose a un nom parfaitement ordinaire. Quand des gens règlent entre eux l’accès à la terre, la circulation des biens, les alliances, l’autorité, les conflits et les morts, on n’appelle pas cela de la résistance. On appelle cela une société.

De quoi elle était faite

Il ne s’agit pas d’une reconstitution hypothétique. Ce sont des institutions connues, décrites par les colons eux-mêmes, souvent parce qu’elles les inquiétaient.

Le jardin. Nourrir des milliers de captifs coûtait cher. Un peu partout dans la Caraïbe des plantations, les maîtres trouvèrent plus économique de concéder à chacun un lopin et quelques heures pour le cultiver. Le calcul était comptable. Le résultat ne l’est pas : au bout de quelques générations, une population sait faire vivre une famille sur une parcelle qu’elle a choisie de travailler, avec des cultures qu’elle a choisies. La plantation avait fabriqué elle-même, par économie, l’instrument de ce qui allait la défaire.

Le marché. Ce que le jardin donnait en trop se vendait, le dimanche. On y échangeait des vivres, des volailles, des paniers, des remèdes. Il y circulait de l’argent — assez, parfois, pour racheter quelqu’un. Les femmes y tenaient le commerce, comme elles le tiennent encore. Il faut mesurer ce que cela suppose : des prix, des mesures, des dettes, des accords tenus d’une semaine à l’autre, une confiance entre gens qui n’avaient aucun tribunal pour la garantir. Une économie fonctionnait à l’intérieur de l’économie qui les possédait.

La langue. C’est peut-être la preuve la plus complète, et la plus négligée. Une langue ne s’invente pas seule et ne se maintient pas sans une communauté qui la parle, la transmet aux enfants et la corrige. Le créole s’est formé dans la colonie, en quelques générations, hors du contrôle de quiconque commandait. Il a donné à cette population ce qu’aucune plantation n’avait prévu de lui laisser : la possibilité de se parler sans être comprise. Là où il y a une langue, il y a déjà un nous.

L’assemblée. Les réunions nocturnes que les colons redoutaient et interdisaient n’étaient pas que des divertissements. Elles avaient leurs règles, leur calendrier, leurs degrés, leurs desservants et leurs sanctions — c’est-à-dire tout ce qui fait une institution. Elles rassemblaient des gens venus de régions différentes de l’Afrique et les faisaient entrer dans un même ordre. Une autorité s’y exerçait, qui n’était pas celle du maître et qui obtenait ce que le maître n’obtenait qu’au fouet : qu’on vienne, qu’on se taise et qu’on tienne parole.

La parenté. Les liens du sang avaient été rompus par la traite. Ils furent refaits. Le lien entre ceux qui avaient traversé sur le même navire fut tenu, dans toute la Caraïbe, pour une parenté véritable, avec ses devoirs et ses interdits ; on l’étendait aux enfants. Une société qui reconstitue des familles là où on les a détruites n’est pas en train de réagir : elle est en train de se fonder.

Les morts. Enterrer quelqu’un quelque part, c’est établir un lien avec ce lieu que le titre de propriété ignore. Cette pratique deviendra, après l’indépendance, l’un des ressorts du lakou : une terre où les ancêtres sont couchés se transmet, mais se vend mal. Elle commence sous la plantation, sur une terre dont ceux qui y creusaient ne possédaient rien.

L’inventaire

Faisons alors le compte de ce que cette société avait, en propre, avant que le premier coup de feu ne soit tiré en 1791.

— une règle du sol, distincte de la propriété légale ;
— une économie, avec ses circuits, sa monnaie et ses créances ;
— une langue commune, que ses maîtres ne maîtrisaient pas ;
— une autorité reconnue, qui obtenait l’obéissance sans contrainte ;
— une parenté reconstruite, donc une transmission ;
— une mémoire, et des lieux où la déposer.

Retirez à un pays d’aujourd’hui ses ministères et ses tribunaux : il reste tout cela, et il continue de vivre. Retirez-lui tout cela et laissez-lui ses ministères : il ne reste qu’une administration qui gère un territoire. Ce qui manquait à Saint-Domingue avant 1791, ce n’était donc pas la substance d’un État. C’était sa forme.

Ce qui manquait, et qui n’était pas à l’intérieur

Il faut cependant se garder d’embellir. Cette société avait un défaut, un seul, et il était mortel.

Elle ne pouvait rien contre un navire.

Tout ce qu’elle avait construit tenait dans les interstices d’un ordre qui, à tout moment, pouvait le défaire : déplacer les gens, vendre les enfants, supprimer le jardin, interdire l’assemblée, brûler le quartier. Un maître pouvait détruire en une matinée ce que trois générations avaient patiemment monté. Et derrière le maître, il y avait la troupe ; derrière la troupe, la métropole ; derrière la métropole, une marine.

Ce qui manquait n’était donc pas intérieur. Il ne manquait à cette société ni cohésion, ni règles, ni autorité, ni mémoire. Il lui manquait une puissance capable d’empêcher qu’on vienne du dehors défaire tout cela.

C’est très exactement ce qu’on appelle un appareil d’État.

Ce qui vient ensuite

Nous voici donc devant une situation dont il faut mesurer l’étrangeté.

Il existait, dans la colonie la plus rentable du monde, une société entière que personne ne comptait comme telle — qui se nourrissait, se « plaçait » (se mariait), jugeait ses différends, enterrait ses morts et parlait sa langue, mais qui figurait dans les livres de comptes comme du matériel.

Cette société n’avait pas besoin qu’on lui apprenne la liberté. Elle en pratiquait déjà une, étroite, précaire, quotidienne. Ce qu’il lui fallait, c’était la mettre hors d’atteinte.

Restaient alors trois choses à faire, et elles occuperont les trois textes suivants. Il fallait que cette société se donne un nom qu’elle ait choisi elle-même. Il fallait qu’elle devienne capable d’agir comme une seule force, et pas seulement de vivre en parallèle du maître. Et il fallait qu’elle se dote enfin de l’appareil qui lui manquait.

Elle a fait les trois en treize ans. C’est la troisième opération qui a été la plus difficile — et c’est celle qui, deux siècles plus tard, ne s’est toujours pas achevée.

Pour aller plus loin

— Jean Casimir, Une lecture décoloniale de l’histoire des Haïtiens, 2018, sur la contre-plantation, le lakou et la société villageoise.
— Gabriel Debien, Les esclaves aux Antilles françaises, XVIIe-XVIIIe siècles, 1974, sur les jardins, les marchés et la vie quotidienne des habitations.
— Jean Fouchard, Les Marrons de la liberté, 1972.
— Moreau de Saint-Méry, Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle Saint-Domingue, 1797 — le regard d’un colon sur des institutions qu’il décrit d’autant mieux qu’elles l’inquiètent.

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Jean Casimir, doktè nan sosyoloji, ap anseye nan Fakilte Syans Imen, Inivèsite Leta Ayiti.

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