La gauche révolutionnaire face à François Duvalier, Jean Hénold Buteau, 2026, CIDIHCA
A pour Jean-Jacques-Dessalines Ambroise… B pour Gérald Brisson… G pour Phito Gracia… J pour Raymond Jean-François… L pour Rony Lescouflair et Guy Lominy… R pour Yanick Rigaud… S pour Daniel Sansaricq… T pour Auguste Thénor…. Morts au combat les armes à la main. Ou exécutés. Ou après maintes tortures et privations dans les geôles de la dictature. Ce ne sont là que quelques noms dans le trop riche abécédaire des jeunes (et des moins jeunes) qui ont perdu leur vie dans la lutte qui opposa la gauche révolutionnaire au régime de François Duvalier.
Le livre de plus de cinq cents pages de Jean Hénold Buteau est une sorte de dictionnaire amoureux consacré à ces centaines de jeunes, militants du PEP (Parti de l’entente populaire), du PPLN (Parti populaire pour la libération nationale) au début des années soixante, ou plus tard du PUCH (Parti unifié des communistes haïtiens), ou membres d’autres associations politiques, culturelles, affiliées ou non affiliées aux principaux partis.
Certains étaient encore des adolescents, la plupart de jeunes adultes qui avaient l’âge d’entamer ou de poursuivre leurs études universitaires, de bâtir un foyer, de commencer à se faire une carrière dans le monde du travail. Comment un lauréat de sa faculté, boursier ou fils de famille aisée parti étudier à l’étranger, se retrouve-t-il à se faire passer pour un ouvrier agricole en République dominicaine ? Comment une jeune catholique fervente se retrouve-t-elle à vingt-quatre ans à apprendre le maniement des armes ? Comment ont-ils pu oser face aux Breton Claude, Clément Barbot, Luc Désir, Albert Pierre et autres tortionnaires, face à une armée dite régulière et à une armée de macoutes ?
Il y avait à cette époque plus de mixité sociale, plus de contacts entre les différentes composantes de la société haïtienne. Ces garçons et ces filles n’étaient pas tous du même milieu, mais il existait des structures sportives, des institutions scolaires, des clubs, associations culturelles, des lieux où ils pouvaient se croiser, se parler…
Ce livre, c’est une entrée dans l’histoire de ces rencontres, des convictions, de l’abnégation et de l’esprit de sacrifice qui ont fait de ces enfants de l’ordinaire des êtres d’exception.
C’est aussi l’histoire de dizaines de victimes collatérales, parents, frères, sœurs, proches. La répression ne faisait pas dans la nuance. L’histoire de cette conjonction entre les mouvements culturels et l’engagement politique. Celle enfin de l’exil des cadres et du règne du silence. La victoire sanglante de Duvalier : Faire taire toute contestation.
Le livre est construit comme un long récit, passant d’un héros à l’autre, basé sur une multitude de témoignages oraux. (Il existe peu de documents écrits sur les violences de cette époque). Il reconstitue des scènes de vie, rapporte des propos… On y voit des corps, grands, maigres, costauds, marcher dans les rues. On y entend des voix, frêles, graves… On y perçoit des goûts, des tempéraments. La vie, la mort ne sont pas simples affaires de statistiques. Brisson en musicien. Tel autre en joueur de foot. Thénor en syndicaliste, amoureux et poète. Ces garçons et ces filles, derrière ou dans leur engagement, ils étaient des personnes. Le plus beau du livre peut être cette restitution de leur humanité, de leurs individualités concrètes.
On peut regretter que l’éditeur n’ait pas mieux fait : quelques coquilles, déficit de chapitrage, absence d’index. C’est comme un énorme cahier de notes et de petits récits pas toujours enchâssés. Mais le livre reste un bonheur de lecture qu’il faudrait offrir aux jeunes d’aujourd’hui de tous les milieux sociaux. Ceux que leurs parents ont éloigné des affaires haïtiennes, mises à part leurs affaires d’argent. Ceux qui rêvent de changement sans connaître l’histoire des luttes pour le progrès de la majorité. Ceux qui n’ont pas de repères théoriques pour guider leur volonté d’agir. Ceux qui croient que l’individualisme est leur porte de salut et peuvent constituer les nouveaux Roger Lafontant et Roger Mercier. (Car il y a eu aussi l’histoire des trahisons.)
Oui, lire « La gauche révolutionnaire face à François Duvalier ». Pour ne pas oublier. Pas pour prétendre refaire ce que ces jeunes ont fait à cette époque. Les exigences historiques et les combats à mener ne sont pas les mêmes. On peut même critiquer, c’est la mode, leur idéal révolutionnaire. Mais quelle leçon d’abnégation et de courage ! Et quelle croyance dans le bien-être collectif ! Ils méritent une place d’honneur dans nos souvenirs.
Par : Lyonel Trouillot
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