Un ami me faisait remarquer que tous les quatre ans, pour les fans du Brésil, l’Argentine devient le pays le plus raciste du monde. Une autre que c’est quand même fou que pour les semi finales, trois des quatre équipes en lice sont les versions modernes des trois plus vastes empires coloniaux et que des fans sont contre le quatrième parce qu’il est…raciste
Un grand sociologue écrivait que : « La sociologie des intellectuels est la sociologie de la rationalisation des affects ». Ce qui est vrai des intellectuels l’est sans doute aussi des fans de foot, à un niveau cent fois moins élevé. En ajoutant une ignorance crasseuse de l’histoire, plus exactement des processus historiques comme des réalités du moment.
Réalité du moment : Le Brésil d’aujourd’hui joue comme une équipe européenne de niveau moyen. Comment le pays des Garrincha, Pelé, Zico, Socrates en est-il arrivé là ? Jusqu’à ne produire qu’un seul geste « brésilien » sur quatre matchs, l’action de rêve de Vinicius qui se conclut par une passe idéale pourtant gâchée par le laborieux Hendricks. Tel grand entraîneur disait que, à te voir jouer dans la rue, t’amuser tout en excellant, ou dans les clubs de jeunes où tu progressais, c’est le football qui te choisissait. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Un investissement garanti et formaté.
Réalité du moment : Malgré les jérémiades et dénonciations de l’extrême-droite raciste, ce sont des enfants du monde entier qui jouent dans les équipes européennes. C’est un réservoir beaucoup plus riche que celui de la Côte d’Ivoire ou de l’Irak où ne se retrouvent pas les petits-fils et fils de milliers de personnes ayant dû fuir leur pays d’origine pour cause de misère ou de dictature. Les équipes nationales européennes, c’est le monde. Et c’est tant mieux pour elles.
La réalité mondiale du foot pourrait être un lieu où penser la réalité et la fiction des ancrages identitaires, de la relation entre l’individu et la communauté dans laquelle il se projette et à laquelle il s’identifie.
Mais revenons aux affects. Le comique dedans, c’est que ce sont souvent des héritages affectifs eux-mêmes fondés sur des rationalisations tordues ou ne correspondant plus à la réalité. Fan du Brésil parce qu’il joue le football samba ? Ou parce qu’il est « noir » ? Ou parce qu’il fait une belle place aux « noirs » ? Il faut croire que Casemiro occupe son poste de demi défensif avec l’élégance de Toninho Cerezo et que Bolsonaro et sa bande d’évangélistes travaillent pour la promotion des noirs et dansent le candomblé en priant Yemanja…
Un ami me faisait remarquer que tous les quatre ans, pour les fans du Brésil, l’Argentine devient le pays le plus raciste du monde. Une autre que c’est quand même fou que pour les semi finales, trois des quatre équipes en lice sont les versions modernes des trois plus vastes empires coloniaux et que des fans sont contre le quatrième parce qu’il est…raciste.
Que de bêtises ne dit-on pas ! C’en est une autre de dire que l’Argentine réussit parce que c’est le plus européen des pays d’Amérique.
Ce qu’il y a d’intéressant et de partagé, c’est le manque de confiance dans la FIFA. Comme quoi, il n’y a pas que les institutions internationales en politique qui inspirent la suspicion. Le monde actuel connaît ce qu’on peut appeler une crise de confiance envers les sujets institutionnels qui fait voir des complots réels et irréels, la défense d’intérêts particuliers derrière les beaux (de moins en moins beaux d’ailleurs) discours sur l’universel.
Dans quelques jours, ce sera fini. Et nous projetterons nos affects ailleurs. Il restera peut-être un espace pour une rationalité non truquée : le rôle des individus dans tout cela : joueurs, entraîneurs, dirigeants. Eloges à faire, comptes à rendre… A défaut de penser le rôle des structures dans l’histoire et de pouvoir interroger les processus historiques, peut-être nous sera-t-il plus facile de parler de crétins et de génies, de mauvais tacticiens et de grands stratèges, du rôle des individualités. Et même là, rien n’est sûr. Côté affect, on en trouvera bien pour comparer des artistes et des tâcherons…
Et tandis qu’on radote (le vocabulaire est violent et emprunte au langage de la violence politique et sociale : massacre, destruction, écrasement, anéantissement, rapt, vol…) sur un jeu à grands coups de formules lapidaires, de vrais massacres et de vrais problèmes sociaux qui ne prendront pas fin le dimanche 19 juillet.
Par : Lyonel Trouillot
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