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Lyonel Trouillot : Faire poème et faire pays 

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Ville des poètes, pas plus que d’autres, si on fait le bon compte des publications, des auteurs. Ville de toutes les violences aussi. Celle du préjugé de couleur, proche de la ségrégation. Celle de l’horreur duvaliériste, criminelle, assassine, comme réponse injuste à d’autres injustices

Festival Cité des poètes, 1ère édition du 11 au 14 juin 2026

Un festival Cité des poètes à Jérémie, rien de plus naturel dirait-on. Mais Marx et d’autres nous ont appris que dans le social tout ce qui prend allure de naturalisation cache une dimension idéologique, une construction-reconstruction de la réalité qui la nomme avec sa part de fausseté, la tête en bas, lui donne un sens choisi.

Ville des poètes, pas plus que d’autres, si on fait le bon compte des publications, des auteurs. Ville de toutes les violences aussi. Celle du préjugé de couleur, proche de la ségrégation. Celle de l’horreur duvaliériste, criminelle, assassine, comme réponse injuste à d’autres injustices.

Mais dans les locaux de l’Alliance française et les autres lieux du festival où il n’y a quasiment que des jeunes, personne ne semble connaître ce passé. Ici comme ailleurs en Haïti, tant de choses sont tombées dans un trou de mémoire d’où il faudra bien les sortir pour comprendre les processus. Par exemple celui de la dégradation, la part d’hier dans cet aujourd’hui de malheur, de misère pour beaucoup de ces jeunes. Cette jeune fille qui dit qu’elle ne viendra pas au théâtre ce soir parce qu’elle ne peut pas payer deux courses dans une même journée. Ce prof mal payé qui boit peut-être trop et connaît bien Brierre, Roumer et Philoctète. Et cette paysannerie qui produit moins qu’avant, dont les enfants s’en vont vers des ailleurs improbables.

Des retours aussi. Des gens de la diaspora en mode broken english ou langage élaboré de donneurs de leçon. Ils ont pris l’avion jusqu’à Jacmel ou Les Cayes pour faire le reste du trajet par la route. Nous, avec les collègues de l’Atelier jeudi Soir, nous avons pris l’avion jusqu’à Jacmel. Puis six heures de route pour arriver à Jérémie. La voiture privée ne toussote pas, mais il y fait chaud. Le conducteur, un ami d’un ami du festival, offre ainsi sa contribution.

Il conduit lentement et nous bombarde de compas. On ne peut pas tout avoir… Aucun moyen de parler, voire de parler poésie. Alors, pour ne pas s’éloigner totalement du langage, on se rabat sur les inscriptions. A Jacmel, la francophilie qui a caractérisé certains intellectuels prend des formes dégradées. L’hypercorrection d’un bazar où l’on vend : « savon, fable ».

Rien à voir, on comprend, avec Esope et La Fontaine. Fable pour le créole « fab ». D’autres merveilles tout le long du trajet. « La conscience de soi : savon Banda ». « Ti fizik oto parts ». « La prière positive, car wash ». Les hôtels, comme d’étranges promesses ou invitations : « Sakala », « All you want ».

Et un « Viens à Jésus » caché derrière des arbres. Il n’est pas précisé si on y chante des louanges ou qu’on y fait de préférence autre chose que la prière. Après tout, il existe bien sur une autre route, vers une autre ville, un « L’Eternel a bon dos, hôtel de luxe ».

C’est vrai que « L’Eternel », qui qu’il soit et quel qu’en soit l’usage, est partout. Jusque sur les ruines d’un fort transformé en aire de loisir. C’est le soir. Les jeunes discutent fort. « Fils-Aimé ne sait pas ce qu’il fait. » « Des élections, pour voter pour qui ? Les mêmes ? Pour les mêmes trafics et magouilles ? » « Dominique Dupuy, elle n’aurait pas cédé aussi facilement à la Fifa ». « Moi, je veux être une pasteure en dreads, avec un tatouage où ça se voit pas. Mais mon père, il n’aime pas l’idée. » confesse une jeune fille. « Pourquoi là où ça ne se voit pas ? Faut assumer. » lui rétorque un jeune homme. Quelque chose à assumer.

Des convictions arrêtées. Souvent sans références. Le besoin d’être. De faire. Avec la maladie du jeunisme. « Tirez-vous, les vieux ». Un jeune qui a un peu de mémoire dit quand même que le jean-claudisme et le PHTK, c’était pas mal de jeunes ». Ce que je garde de tout ce que j’entends, c’est une volonté diffuse, confuse souvent, de faire pays. D’être. De faire. Pour soi et un peu pour les autres. Un rêve d’Haïti. De dignité. « Il nous faut écrire le grand poème de la dignité », et l’on cite Brierre. « Et le pacte d’orgueil, de gloire et de souffrance Nous l’avons contracté pour hier et pour demain… ». Tout n’est pas oublié…

La sélection nationale, elle est le nom sportif de ce rêve. À l’alliance, après un débat, sur « faire poème en Haïti», place au match. Faire poème, se cache sans doute derrière l’intitulé quelque chose qui tient de l’obsession statutaire et d’une survalorisation de la poésie. Le rappel que Péguy, tout grand poète qu’il était, voulait quand même fusiller Jaurès. Que Dali a soutenu le franquisme. Et si c’était là la vraie question : quel poème faire, face aux malheurs du monde, du pays ? » Ca discute fort, mais on entend aussi le manque de références.

Le match d’Haïti, après celui du Brésil. Jamais le Brésil n’aura été autant moqué. Vinicius, pour cette fois, n’est pas haïtien. « Ti kriye, pleurnichard… » Nous, on a Dessalines. Mais l’Ecosse gagne. Un but, misérable dans sa finition, est venu mettre le rêve à mal. Et puis la faute à l’arbitrage. Sans doute lié à « la communauté internationale ». « Pour ce qu’elle fait à ce pays ». Le sentiment d’un héroïsme qui n’a pas d’amis. Quelqu’un parle de résilience. « Je t’emmerde avec ta résilience, nous c’est la résistance ». Rendez-vous au prochain match. Contre Vini, l’arbitre, le monde. Le sentiment qu’on doit faire tout tout seul.

Le littéraire, le foot, mais le social toujours présent. Les opinions les plus folles, les plus pertinentes aussi. Belle folie que ce festival (avec quelques défauts d’organisation qui sont le lot de ceux qui font les choses avec plus de bonne volonté que de moyens) dans cette cité qui se dit encore des poètes, même si personne ne semble trop croire à la légende. Une ville sans riches et sans aînés, c’est l’impression qu’on a. Pourtant, dans un hôtel au bord d’une plage, on en a vu défiler des voitures de luxe, des dames en tenue de soirée. Des armes aussi et des gardes du corps. C’est simplement que faire poème ou faire pays, ce ne sont pas forcément pas les préoccupations de ce beau monde.

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Poète, romancier, critique littéraire et scénariste, Lyonel Trouillot a étudié le droit.

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