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Lyonel Trouillot | Des buts et des mots

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On peut faire à la Coupe du monde, comme on nomme ici un premier-ministre, se saisit là d’un président, annonce la volonté de détruire une civilisation. La loi du plus fort n’épargne pas le foot, mais il y a quand même quelque chose de scandaleux dans l’émotion causée par un coup de téléphone de président à président dans une affaire de foot

Un Brésil dont le jeu n’a rien de brésilien. Les qualités historiques (haute technique, inventivité, magiciens des ailes, plaisir de jouer…), tout cela semble bien mort. Ce n’est plus par les entrées des artistes, la plage, la rue, qu’on arrive à la sélection du Brésil. Joueurs moyens, formatés sur fond de pragmatisme en mode Ancelotti. Au moins le temps d’un match, les artistes venaient du froid.

Un compliment aussi sublime que dérangeant : le Cap Vert héroïque. Héroïque, si l’on veut. En effet, personne ne les attendait là : les nuls contre l’Espagne et l’Uruguay, l’Argentine qui pour la première fois ne domine pas le jeu. Héroïque, mais que le compliment ne fasse pas oublier que le foot, tous peuvent le penser, y jouer, et bien. Ce n’étaient pas des fous courageux et incultes qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient. C’était du travail, une préparation, un système de jeu, quelque chose de pensé, d’élaboré. Il faut donner ça à cette équipe du Cap Vert et ne pas la considérer comme une bande de primitifs talentueux et surtout courageux.

Les préjugés, les injustices. L’arbitrage qui peut sembler à deux vitesses. Et dans quelles conditions a joué l’équipe d’Iran ? Et les surveillances, rejets et suspicions sur les supporters des équipes non occidentales. Et les prix. Un mondial pour les bourses de riches. Et le comble, un appel téléphonique qui révoque un carton rouge, soi-disant en différant son application.

On peut faire à la Coupe du monde, comme on nomme ici un premier-ministre, se saisit là d’un président, annonce la volonté de détruire une civilisation. La loi du plus fort n’épargne pas le foot, mais il y a quand même quelque chose de scandaleux dans l’émotion causée par un coup de téléphone de président à président dans une affaire de foot. Car il y a bien plus grave qui se fait dans le monde. C’est le destin d’un grand nombre de communautés humaines qui est soumis à cette loi du plus fort. Et cela ne provoque souvent que de l’indifférence.

Et le racisme que tous soudainement dénoncent. A ne plus savoir qui l’est vraiment. A n’en plus reconnaître les vraies manifestations. Pourtant il est bien là et structure encore, au moins en partie, la vie du monde. On fait les uns plus noirs qu’ils ne le sont ni ne veulent l’être. D’autres plus blancs, verts ou jaunes. Une grande absente : l’histoire. Pourquoi les choses sont-elles au point où elles sont pour chaque équipe ? A la place de cette réflexion, la présence des affects, des fanatismes qui se cherchent des rationalités.

C’est un bordel injuste et délirant, une parodie d’esprit d’équité et de fraternité que ce mondial. Même si, heureusement, il reste quelque chose d’un esprit de compétition saine. Et tout le travail qu’il faudra pour secouer les vieilles hiérarchies. Et la preuve, encore une, que tous ne partent pas à égalité. Ne serait-ce que l’impact de la migration sur la composition de certaines équipes.

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Poète, romancier, critique littéraire et scénariste, Lyonel Trouillot a étudié le droit.

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