Le concept permet de penser la condition haïtienne entre violence symbolique, résistance et émancipation
Dans cet article, j’entends élaborer, en prétendant lui apporter une intelligibilité originale, la bossalisation comme concept philosophique pour désigner le processus par lequel une société -et singulièrement la société haïtienne- se voit réduire à une condition de dépossession symbolique, de désordre ontologique et de violence structurelle héritée de la plantation. Distinct tant de l’usage que fait Jean Casimir du potentiel subversif du bossale que de la sociologie historique de la contre-plantation élaborée par Gérard Barthélémy, ce concept vise à opérer une percée théorique dans la compréhension de la phénoménologie haïtienne : il s’agit de penser ensemble la destruction des cadres symboliques, la dissolution des repères identitaires, la fracturation du lien social et la persistance d’un régime anthropophage qui dévore ses propres membres. L’article propose une exposition systématique du concept, de ses sources, de son statut de structure des sociétés postcoloniales fondée sur une triple logique d’infériorisation, de mise à mort et d’exclusion, du concept corrélatif de zoopolitique -donner la mort à petit feu comme modalité propre de la politique haïtienne-, de son articulation avec les grands fils de ce que j’ai tenté de mettre en œuvre depuis quelques temps, notamment mon analyse du rapport infériorisant que l’Haïtien exerce sur l’autre Haïtien-, et de ses implications pour une philosophie de l’émancipation articulée autour de l’imagination comme faculté des possibles, de la dignité humaine et de l’égalité comme principes fondateurs d’un monde politique haïtien nouveau.
Nommer ce qui résiste à être nommé
Il existe des concepts qui naissent de la nécessité de rendre visible ce que la langue ordinaire laisse dans l’obscurité. La bossalisation est l’un de ces concepts. Je l’ai forgé dans le sillage de mes travaux et a pris brusquement un sens plus précis dans mon discours d’investiture à la direction du LADIREP -Laboratoire Langue, Discours et Représentation. Ce terme ne se contente pas de décrire une réalité sociale : il constitue un acte philosophique, une intervention dans le champ de la pensée haïtienne.
« Philosopher à partir d’Haïti », c’est toujours déjà affronter la question du désordre (crise), de la souffrance et du sens. Non pas le désordre accidentel que des réformes institutionnelles suffiraient à corriger, mais un désordre ontologique, enraciné dans les conditions mêmes de la constitution du sujet haïtien. C’est précisément ce que cherche à saisir la notion de bossalisation : un processus de dégradation symbolique et sociale dont les effets se lisent dans la langue, dans les corps, dans les institutions, dans les manières d’habiter le monde.
Je me place ici à rebours d’une tradition philosophique qui, trop souvent, a tenté d’appliquer à la réalité haïtienne (caribéenne) des catégories élaborées ailleurs- en Europe ou en Amérique du Nord- sans interroger leur pertinence ni leur capacité à accueillir ce qui est propre à l’expérience haïtienne. En ce sens, la bossalisation est aussi un acte d’autonomie conceptuelle : elle revendique le droit de la pensée haïtienne à produire ses propres outils d’intelligibilité.
Généalogie d’un concept : entre histoire sociale et rupture philosophique
Le nouveau concept de bossalisation exige que je mobilise l’histoire sociale haïtienne -de Saint-Domingue à Haïti-, afin de mieux suivre son enracinement dans l’expérience historique et anthropologique de la vie socio-historique haïtienne. Ce détour me force à rencontrer des auteurs comme Jean Casimir et Gérard Barthélémy contre lesquels, je me propose de forger une compréhension empirique, moins abstraite offrant du même coup une meilleure théorisation de la vie sociale haitienne.
Dans l’histoire de Saint-Domingue et d’Haïti, le terme bossale désignait à l’origine les Africains nouvellement débarqués, non encore acclimatés à la réalité de la plantation, n’ayant pas encore « appris » les codes, les langues et les usages du système esclavagiste. À ce titre, le bossale représentait une figure de vulnérabilité extrême : privé de ses repères culturels et linguistiques antérieurs, confronté à la violence nue d’un système qui nie son humanité, il était réduit à l’état d’un être sans monde. C’est cette figure historique que les sciences sociales haïtiennes ont, chacune à sa manière, réinvestie -avec des conclusions fort différentes selon les présupposés mobilisés.
Jean Casimir a mobilisé cette figure dans ses travaux d’histoire sociale pour penser la résistance des classes populaires haïtiennes à l’ordre dominant. Dans son œuvre, le bossale est aussi celui qui, précisément parce qu’il n’a pas intégré les codes de la domination, porte en lui un potentiel de subversion. Casimir développe l’idée d’une contre-société bossale -un espace social parallèle, constitué par les esclaves puis les paysans haïtiens en marge du système de plantation-, dans lequel se seraient conservées des formes de solidarité et de mémoire culturelle que la plantation avait cherchées à détruire.
L’usage casimirien est donc fondamentalement valorisant : il retourne le stigmate en ressource, fait du bossale non plus l’emblème de la dépossession mais le dépositaire d’une culture de résistance. Cette lecture a le mérite d’opposer à l’histoire dominante un récit alternatif, celui des subalternes. Mais elle risque, de mon point de vue, de reconduire une idéalisation du « peuple » qui occulte la profondeur du désordre ontologique produit par la plantation et reconduit depuis lors sous d’autres formes. En plus de cela, elle gomme toutes les relations, au demeurant, tendues, entre le bossale et les plantations où celui-ci ravitaille souvent. En effet, il est difficile de sortir de ces relations sans contamination, c’est-à-dire, sans être affecté ou touché par la logique sociale du colon. Autrement, la pureté que semble revendiquer Casimir pour le bossale est une rêverie théorique sans assises historiques et sociales véritables.
Gérard Barthélémy offre une autre entrée, complémentaire mais distincte. Dans ses travaux sur la société haïtienne- notamment dans L’Univers rural haïtien et surtout dans Dans la splendeur d’un après-midi d’histoire-, il élabore le concept de bossale pour désigner la civilisation paysanne haïtienne née après l’indépendance : une organisation sociale fondée sur le refus de la plantation, sur la petite propriété familiale, sur la réciprocité communautaire et sur un rapport au territoire radicalement différent de celui qu’avait imposé le système colonial.
Pour Barthélémy, l’ordre bossale n’est pas un archaïsme ni un retard sur le chemin de la modernité : c’est une modernité alternative, produite par des hommes et des femmes qui ont délibérément choisi de construire un monde autre que celui de la plantation. La paysannerie haïtienne du 19e siècle incarne à ses yeux une réponse cohérente, créatrice et autonome à la violence de la colonisation. Ce faisant, Barthélémy réhabilite des formes de vie longtemps méprisées par les élites urbaines haïtiennes comme par les regards extérieurs.
L’apport de Barthélémy est décisif pour saisir la spécificité de mon geste théorique. Là où Barthélémy construit une sociologie historique de la résistance paysanne et de ses institutions propres, j’opère un déplacement philosophique : je m’interroge sur ce qui advient de cet ordre bossale positif lorsque les conditions qui le rendaient possible sont systématiquement démantelées- par les logiques néolibérales, par la destruction des économies rurales, par la centralisation urbaine et par la violence politique endémique. La bossalisation, telle que je la conçois, est en un sens le nom de cette défaite de l’ordre bossale décrit par Barthélémy : ce qui reste, comme déliaison et comme désordre, quand la contre-plantation a elle-même été vaincue.
En ce sens, j’entreprends une rupture décisive avec cet usage. Pour moi, la bossalisation n’est pas un état originel qui précéderait la formation sociale haïtienne- une condition que la résistance populaire aurait progressivement surmontée. Elle est un processus en cours, un mouvement continuel de dégradation symbolique et ontologique qui affecte la société haïtienne dans sa totalité, y compris dans ses couches les plus instruites, les plus intégrées aux réseaux du pouvoir.
La bossalisation, telle que je l’entends, est donc moins un héritage historique qu’une dynamique vivante. Elle dit comment une société peut se retrouver structurellement exposée à la destruction de ses propres cadres de sens, de ses propres capacités à se gouverner, à se représenter, à se raconter. En ce sens, elle est un concept phénoménologique avant d’être un concept historique. Elle ne peut être comprise qu’à partir du point de vue phénoménologique de la constitution, non depuis la sociologique historique de la formation sociale.
Le contenu philosophique du concept de bossalisation
Cette tentative de conceptualisation philosophique de la bossalisation, nourrie de la phénoménologie de la genèse ou de la constitution, laissant apparaître l’institution de la tension de la « structure » et de la « genèse », de la formation d’un reste, qui peut être source de libération ou de conditionnement, dans la mise en place du sens.
Au cœur de la bossalisation se trouve l’expérience de la dépossession symbolique. Être bossalisé, c’est se trouver privé des ressources symboliques qui permettent de se situer dans le monde, de se reconnaître soi-même et d’être reconnu par les autres dans sa dignité propre. C’est perdre accès aux récits, aux codes, aux valeurs qui structurent une existence habitée par l’ « ordre de discours » infériorisant.
Cette dépossession opère à plusieurs niveaux. Au niveau de la langue, d’abord : quand la langue de la domination coloniale supplante les langues vernaculaires comme instrument de légitimité, elle installe une dissociation entre la parole intime et la parole publique, entre la pensée et son expression reconnue. La question linguistique n’est jamais une simple question pédagogique ou culturelle : elle est une question ontologique, une question de pouvoir sur les conditions de l’énonciation.
Au niveau des institutions ensuite : quand les appareils de reproduction sociale -l’école, l’université, l’État, la religion- sont configurés pour reproduire des logiques importées plutôt que pour élaborer des réponses adéquates aux problèmes propres à la société haïtienne, ils participent activement du processus de bossalisation. Ils forment des sujets déconnectés de leur propre réalité, aptes à circuler dans des réseaux intellectuels transnationaux mais inaptes à construire et habiter productivement leur propre monde.
Tel que je l’entends, la bossalisation produit un désordre ontologique : une situation dans laquelle les catégories qui organisent le rapport au monde ont été perturbées de manière si profonde que le sujet ne sait plus à partir de quoi se repérer ou du moins, se repérer à partir d’idéaux ou de normes auxquelles il n’attache aucune conviction. Ce n’est pas simplement la pauvreté, ni la violence physique, ni même l’injustice sociale qui caractérisent cette condition- c’est quelque chose de plus fondamental : la disruption des structures de sens qui rendent possibles la confiance en soi, la projection vers l’avenir, le sentiment d’appartenir à une communauté de sens.
La philosophie de Heidegger rend cette situation plus explicite : le Dasein haïtien ne dispose pas, dans les conditions de la bossalisation, d’un monde au sens heideggérien- c’est-à-dire d’un tissu de significations partagées à partir duquel les choses peuvent apparaître comme significatives, les projets comme réalisables, les autres comme interlocuteurs. La bossalisation est le nom de ce déficit de mondéité.
D’un autre côté cette difficulté à faire advenir un monde est corrélative de la difficulté à se souvenir, se raconter et constituer une identité assumée et authentique. La bossalisation désigne ce moment où l’identité narrative- la capacité à se raconter, à tenir ensemble passé, présent et futur dans un récit cohérent- se défait sous les coups répétés de la violence et de la fissure symboliques. Le sujet bossalisé, si tant qu’il est encore pertinent de parler de « sujet » dans ce cas, est un sujet dont la temporalité a été fracturée, trouée, dont l’herméneutique de soi a été rendue problématique par l’affectation de l’ordre colonial dé-subjectivant.
La bossalisation est en premier lieu un acte de langage tronqué : bossaliser l’autre, c’est décréter que sa parole n’est qu’un bruit ou une pulsion, et non un discours. C’est lui refuser l’accès au symbolique -le droit, la raison, la dignité- pour le réduire à sa dimension biologique : la force de travail, la chair, le cri. L’asymétrie est radicale : celui qui bossalise se place du côté de celui qui sait, du côté du cuit, de la culture ; celui qui est bossalisé est renvoyé au côté de celui qui est, du côté du cru, de la nature brute.
Le cru, nouveau concept que j’élabore pour comprendre la dynamique de résistance, au moyen de la phénoménologie du cru tend à devenir un nouveau pilier de ma pensée. Il désigne l’état de ce qui n’est pas encore passé par la cuisson de la symbolisation, de la loi, du respect mutuel -l’énergie pulsionnelle, la force nue. Bossaliser l’autre, c’est le renvoyer systématiquement au cru pour se réserver à soi-même le privilège du cuit. C’est l’acte de refuser la cuisson symbolique à son prochain, de maintenir l’autre dans l’ « animalité » afin de préserver son propre statut de sujet cultivé. On maintient, sans s’en rendre compte, la bêtise et fissure constamment par ce même geste l’ordre symbolique, à chaque fois, manqué.
Dans cette perspective, le LADIREP -Laboratoire Langue, Discours et Représentation, où j’ai entrepris un nombre important de mes travaux depuis 2014- n’est pas une institution neutre dans ce cadre : son nom même dit la centralité accordée au langage comme lieu d’enjeux existentiels et politiques et le sens de l’inscription de mes travaux. La bossalisation s’opère toujours à travers et dans le discours.
Le discours n’est pas un simple reflet de la réalité sociale : il la configure, la reproduit, la légitime ou la conteste. Un des mécanismes les plus puissants de la bossalisation consiste précisément à occuper le discours, à faire en sorte que les représentations dominantes soient celles qui circulent dans l’espace public, que les catégories avec lesquelles on pense soient celles qui conviennent à la reproduction de l’ordre établi, et que les voix ou les pratiques qui pourraient articuler une alternative restent inaudibles ou se voient dénigrées comme non savantes, non légitimes, non philosophiques. Le discours reste fondamental, il éclaire mieux que les structures qu’il légitime, la dynamique de la bossalisation, et oriente la recherche vers des empiries cette fois-ci observables. Il était difficile, voire impossible, d’opérationnaliser les concepts de « bossale » ou de « créole » de Barthélémy et de Casimir. Faille impardonnable pour ceux qui croient pratiquer les sciences sociales. D’un autre point de vue, surtout chez Barthélémy, on avait affaire davantage à des « figures » qu’à des concepts construits. Selon la Logique, le concept contient des aspects d’extension et de compréhension qui ne sont pas repérables dans les figures de « bossale » et de « créole ». Placer la perspective au niveau du discours permet, par cognition, de saisir les stratégies que mettent en place les individus dans leur procès de distinction. En effet, ils se distinguent à partir du discours colonial et se situent au moyen de valences liées au système de légitimation imposé par la colonisation.
La résistance à la bossalisation passe donc nécessairement par un travail sur et dans la langue : diagnostiquer les contaminations des imaginaires par le discours colonial, repérer les syntaxes de ce discours dans les prises de position, les pratiques culturelles et sociales, produire des concepts, élaborer des catégories propres, construire, par « pas de côté », des récits qui rendent justice à la complexité de l’expérience haïtienne. Ce travail de diagnostic me conduit au constat que la bossalisation ne concerne pas une catégorie sociale ou sociologique ayant des caractéristiques précises et repérables dans la vie sociale. Elle est au contraire l’élément structurant de la société haïtienne. Elle permet de mieux dégager la ligne transversale qui traverse, de part en part la société, indépendamment de ce que certains sociologues travaillant sur Haïti ont compris comme « classe » sociale. Sans nier la pertinence de la grille de lecture par les « classes sociales », l’observation plus fine montre que la bossalisation apporte une logique stratégique de positionnement indépendant des appartenances à une classe sociale quelconque.
C’est peut-être ici que réside ma contribution la plus originale -et la plus dérangeante- : la bossalisation n’est pas seulement une relation entre une société dominée et une puissance extérieure. Elle est d’abord et avant tout un rapport interne, une structure de mépris que l’Haïtien exerce sur l’autre Haïtien. Le colonisateur n’est plus nécessaire : la violence infériorisante a été intériorisée au point de se reproduire spontanément au sein même de la société haïtienne, entre compatriotes, entre voisins, entre membres d’une même communauté.
Ce retournement est philosophiquement décisif. Dans les pensées classiques de la domination coloniale -de Fanon à Memmi-, la violence symbolique se lit principalement dans le rapport entre le colonisé et le colonisateur, entre le dominé et dominant ou la puissance extérieure qui l’écrase. La bossalisation déplace ce schéma : elle montre que la domination coloniale a produit un résidu intérieur, une structure psychique et sociale par laquelle le dominé reproduit sur son semblable le geste même de l’infériorisation qu’il a subi. L’Haïtien bossalise l’autre Haïtien.
Ce processus prend des formes concrètes et multiples. C’est le citadin qui méprise le paysan, le francophone qui écrase le créolophone, le détenteur d’un diplôme étranger qui disqualifie le savoir produit localement, l’élite qui traite le « peuple » comme une masse inculte et dangereuse. (Dans le discours politique, on parle de « masse populaire » pour désigner cette réalité sociale compacte, brute, puissante, obscure, dont on cherche à manipuler la force brute en sa faveur. Toute l’histoire politique haïtienne est le déploiement de toutes les formes de manipulation ou séduction de cette « masse » au profit de politiciens se croyant « civilisés » porteurs de civilisation, etc. Le grand hiatus, à l’origine de la bossalisation dans sa dimension politicienne, est dans ce prétendu malentendu concensuel entre politicien bossalisant et « masse » à créoliser)
C’est aussi, plus subtilement, l’Haïtien de la diaspora qui revient avec le regard de l’extérieur, regard qui, même sans le vouloir, reconduit l’étalon de l’ailleurs comme mesure de toute valeur. C’est aussi, du point de vue macrologique, la relation de l’État haïtien avec la société, de la société avec l’État qu’elle rend possible sans pouvoir s’en défaire. Dans tous ces cas, la bossalisation opère comme une hiérarchisation intérieure qui mimétise la hiérarchie coloniale : il y a toujours, dans cette logique, un autre Haïtien jugé trop bossale, trop arriéré, trop attaché à ses pratiques propres et donc indigne de pleine reconnaissance et passible d’une stratégie de créolisation : la stratégie qui consiste à se poser face à l’autre comme la mesure de la civilisation et moyen de civiliser.
La dialectique du maître et de l’esclave trouve dans ce phénomène une illustration tragique. Mais l’angle d’approche par la bossalisation me permet d’aller plus loin que Hegel, car ce n’est pas simplement une dialectique de la reconnaissance entre deux sujets : c’est une structure qui s’est cristallisée collectivement, institutionnellement, au point de sembler naturelle. L’Haïtien qui infériorise son compatriote ne perçoit pas nécessairement qu’il accomplit un geste colonial : il croit simplement « voir les choses telles qu’elles sont ». C’est en cela que la bossalisation est aussi une aliénation au sens où la domination a réussi à se faire passer pour le simple bon sens.
On retrouve ici quelque chose de l’analyse Fanon, dans Peau noire, masques blancs : le colonisé qui a intériorisé les catégories du colonisateur et se juge lui-même -et juge ses semblables- à partir de ces catégories étrangères. Mais la bossalisation est plus spécifique encore : elle ne vise pas tant le rapport au Blanc ou à l’Occident qu’elle ne décrit le mécanisme par lequel ce rapport a été transposé à l’intérieur même de la société haïtienne, transformant chaque interaction sociale en un champ de bataille symbolique où il s’agit de ne pas être le plus bossale l’un de l’autre.
Ce phénomène est lié à ce que j’appelle le ratage du père ou crise du tiers symbolique. Dans la colonie, la figure du père -au sens de la fonction symbolique d’autorité- était le maître-colon, une figure de pur caprice et de violence. Haïti a hérité d’un espace où la Loi n’est pas là pour protéger mais pour punir ou exclure. Sans un tiers (une loi égale pour tous), les relations sont régies par le désir immédiat et la pulsion. La bossalisation est l’étiquette qu’on colle sur celui que l’on veut dominer et simultanément un système de défense agressif : on bossalise pour ne pas être bossalisé soi-même. Elle fait signe à l’insistance de la « Référence » occidentale au nom de laquelle les altérités non chrétiennes ou blanches sont asservies, bestialisées et vampirisées. Donc, elle cesse d’être seulement un système de marqueurs coloniaux pour s’imposer comme structure des pratiques sociales, politiques, économiques et culturelles.
La bossalisation comme structure de la condition postcoloniale
Jusqu’ici, la bossalisation a été décrite comme un processus, un mouvement de dégradation symbolique et ontologique qui s’opère dans le temps, à travers des mécanismes identifiables. Dans cette section, je franchis un pas supplémentaire, et c’est ce pas qui en fait la radicalité propre : la bossalisation n’est pas seulement un processus qui affecte la société haïtienne de l’extérieur ou de manière contingente. Elle en est la structure, c’est-à-dire la forme d’organisation profonde, le principe d’agencement des rapports sociaux, la logique qui règle la manière dont les individus et les groupes se positionnent les uns par rapport aux autres et se traitent mutuellement.
Cette distinction entre processus et structure est philosophiquement capitale. Un processus peut être interrompu, corrigé, renversé par des interventions ciblées. Une structure, en revanche, se reproduit d’elle-même : elle informe chaque pratique particulière, elle prédispose chaque acteur à se comporter d’une certaine manière, elle rend naturel et invisible ce qui est en réalité contingent et historiquement construit. Dire que la bossalisation est la structure de la société haïtienne, c’est dire que ses effets -l’infériorisation, le mépris, la violence symbolique entre compatriotes- ne sont pas des accidents de parcours mais le mode ordinaire de fonctionnement de la vie sociale, institutionnelle et politique haïtienne.
Ce constat est d’une sévérité que la pensée ne peut pas esquiver par des consolations. Il signifie que la bossalisation est présente non seulement dans les comportements des individus mal éduqués ou violents, mais dans les pratiques des institutions réputées progressistes, dans les discours des élites prétendument éclairées, dans les gestes de ceux-là mêmes qui se croient affranchis de ses effets. Nul ne se situe en dehors de la structure : on peut la comprendre, la nommer, s’y opposer, mais on ne peut pas simplement en sortir par un acte de volonté individuelle.
Dans Les Damnés de la terre, Fanon analyse la société coloniale comme un espace structurellement divisé, dont les deux zones -la zone des colons et la zone des colonisés- sont régies par des logiques radicalement hétérogènes. La zone colonisée n’est pas simplement une zone pauvre : c’est une zone de non-droit, un espace où les corps sont exposés à la violence, où la mort peut survenir sans que cela constitue vraiment un crime, où l’existence ne reçoit pas la protection et la reconnaissance que le droit accorde, en principe, à tout être humain.
Cette analyse fanonienne de la zone éclaire d’une lumière crue ce que j’entends par structure de la bossalisation. La logique qui organise les rapports dans la zone colonisée fanonienne n’est pas simplement une logique d’exploitation économique : c’est une triple logique d’infériorisation, de mise à mort et d’exclusion. L’infériorisation : certains êtres sont traités comme étant, par nature ou par culture, d’une valeur moindre que d’autres. La mise à mort : l’exposition différentielle à la mort -physique, symbolique, sociale- selon l’appartenance à telle ou telle zone, à telle ou telle catégorie. L’exclusion : l’organisation systématique de l’espace social de manière à maintenir certains en dehors des lieux où se produisent la reconnaissance, la légitimité, le pouvoir.
Ma contribution à cette question est de montrer que cette triple logique -infériorisation, mise à mort, exclusion- ne disparaît pas avec la fin de la colonisation formelle. Elle se recompose, se réinstitue, se renouvelle sous de nouvelles formes au sein même de la société postcoloniale. La bossalisation est précisément le nom de cette persistance structurelle : la logique coloniale s’est détachée de ses acteurs originels pour s’incorporer dans les institutions, les discours, les pratiques et les représentations que les Haïtiens eux-mêmes ont héritées et reconduites. Le colonisateur est parti ; la structure coloniale, elle, est restée et elle s’est endogénéisée ou a seulement subi des variations.
Ce qui vaut pour Haïti vaut, avec des variations significatives, pour l’ensemble des sociétés postcoloniales. La bossalisation, entendue comme structure qui organise les rapports sociaux selon la triple logique, n’est pas une particularité haïtienne : elle est la marque que la colonisation a imprimée dans le corps social de toutes les sociétés qu’elle a traversées, et dont elles n’ont pas encore fini de se défaire.
Dans chaque société postcoloniale, on retrouve la même architecture fondamentale : une hiérarchie implicite qui distingue ceux dont l’existence est pleinement reconnue et protégée de ceux qui sont structurellement exposés à l’infériorisation et à l’exclusion ; une valorisation des savoirs, des langues et des pratiques issus du centre colonial au détriment des savoirs, langues et pratiques locaux ; une tendance des dominés à reproduire sur leurs semblables le geste de la domination qu’ils ont subi. La bossalisation est le nom philosophique de cette architecture. Ce qui la rend précieuse, c’est qu’elle désigne non pas des comportements individuels déviants mais une forme de vie collective, une manière d’être-ensemble qui a été produite par la colonisation et que seule une transformation symbolique profonde peut défaire.
Les conséquences éthiques et politiques de cette analyse sont considérables. Si la bossalisation est avant tout un rapport du (post)colonisé à un autre (post)colonisé selon la syntaxe coloniale d’infériorisation, de mise à mort et d’exclusion, alors aucune politique d’émancipation qui ne s’attaquerait qu’aux structures externes -à la domination internationale, à l’impérialisme économique, à la dépendance institutionnelle- ne saurait suffire. Il faut aussi, et peut-être d’abord, une transformation du regard que les (post)colonisés (les Haïtiens) portent les uns sur les autres : une révolution symbolique intérieure, un travail sur les représentations, les catégories de valeur, les hiérarchies implicites qui règlent la reconnaissance mutuelle. C’est à cette tâche que la philosophie, le discours et la langue sont appelés à contribuer tout en s’attachant à suivre les diverses variations de la bossalisation dans les pratiques politiques.
Articulations conceptuelles : bossalisation, zoopolitique et capitalisme
La notion de bossalisation ne peut être pleinement saisie qu’en la situant dans le réseau conceptuel plus large de mes travaux, seul ou en collaboration avec des collègues. L’un des fils conducteurs les plus importants est celui du vampirisme, du cannibalisme ou de l’anthropophagie, non pas au sens littéral, mais comme métaphore philosophique d’un système qui dévore ses propres membres.
La bossalisation, comme structure de dépossession symbolique et d’infériorisation mutuelle, appelle un concept corrélatif pour penser sa dimension proprement politique : la zoopolitique. Là où la bossalisation décrit le processus de dégradation symbolique du sujet et la structure qui la perdure, la zoopolitique en désigne l’aboutissement politique, la modalité par laquelle la politique haïtienne gère la vie et la mort de ses membres, non pas par une mise à mort brutale et spectaculaire, mais par un abandon lent, systématique, une mort différée, distillée dans les conditions d’existence.
La formule est dense : donner la mort à petit feu. Elle désigne un régime de pouvoir qui ne supprime pas la vie frontalement mais qui laisse mourir par la privation de soins (la mourance), par l’exclusion des circuits de redistribution, par l’absence d’institutions capables de protéger, par la désorganisation délibérée ou consentie des services fondamentaux. Ce n’est pas la violence de l’exécution : c’est la violence de l’abandon.
Il convient de marquer avec précision la différence d’avec la nécropolitique d’Achille Mbembe. Pour Mbembe, la nécropolitique désigne le pouvoir de décider qui peut vivre et qui doit mourir. Elle est une extension du biopouvoir foucaldien vers les territoires de la mort, les guerres, les camps, les zones d’exception. La nécropolitique est une politique de la mort exercée du dehors sur des populations désignées comme ennemies ou superflues.
La zoopolitique se distingue sur plusieurs points. D’abord, elle est proprement interne : ce n’est pas une puissance extérieure qui décide de la mort, mais la structure même de la société haïtienne, ses institutions défaillantes, ses mécanismes de reproduction de l’exclusion. Ensuite, elle est diffuse et non spectaculaire : elle ne passe pas par des exécutions mais par des abandons, des négligences, des désorganisations qui accumulent leurs effets mortifères. Enfin, elle est liée à la bossalisation comme à son fondement symbolique : c’est parce que l’autre a été bossalisé, réduit à une existence infra-humaine, renvoyé au cru, qu’il devient possible de le laisser mourir sans que cela suscite indignation ni révolte.
La zoopolitique est la traduction politique de la bossalisation. Ou, formulé autrement : la bossalisation est la condition symbolique qui rend la zoopolitique possible et tolérable.
Ce concept permet de comprendre pourquoi la crise haïtienne n’est pas réductible à une crise de gouvernance ou à un déficit d’institutions. Elle est une crise du politique lui-même : une situation dans laquelle le politique, au lieu d’être le lieu où se gère et se protège la vie collective, est devenu le dispositif par lequel la mort est distribuée. Quand l’État ne gouverne plus mais bossalise, quand les institutions ne protègent plus mais abandonnent, on est en régime zoopolitique.
La zoopolitique n’est pas séparable de l’effacement de la médiation symbolique. Sans un tiers -une loi protectrice, une autorité que tous reconnaissent parce qu’elle reconnait tous-, les relations sociales se réduisent à un corps à corps sans tiers protecteur. La zoopolitique est le nom de ce corps à corps érigé en système. Le phénomène de gangstérisation qui entrave la vie sociale et politique haïtienne apporte l’illustration parfaite à la dynamique et structure de bossalisation.
La journée internationale d’études que le LADIREP a organisée autour du thème « L’Anthropophagie : le vodou, le capitalisme et la question de l’éthique » offre un cadre précieux pour comprendre comment la bossalisation s’articule avec les logiques du capitalisme mondial. Le capitalisme, dans cette lecture, n’est pas seulement un système économique : c’est une forme de vie, un régime de vérité, une civilisation qui produit ses propres modes de subjectivation. Et ces modes de subjectivation sont précisément ceux qui renforcent la bossalisation : ils déconnectent les sujets de leurs ancrages culturels et symboliques, ils réduisent l’existence à la logique de l’échange et de la compétition, ils substituent à la réciprocité éthique la logique prédatrice de l’accumulation.
Pour saisir pleinement la profondeur du concept, il faut le mettre en dialogue avec l’oeuvre de Cornelius Castoriadis, et singulièrement avec son concept d’imaginaire instituant. Pour Castoriadis, toute société se constitue à travers un imaginaire instituant, un ensemble de significations imaginaires sociales par lesquelles une société se donne à elle-même ses propres institutions, ses propres valeurs, ses propres représentations de ce qui est désirable et possible.
La bossalisation peut être lue, dans cette perspective, comme la destruction de l’imaginaire instituant propre à la société haïtienne. Non pas que cet imaginaire n’existe pas- il existe, riche, complexe, nourri des traditions populaires, du vodou, de la langue créole, des pratiques de solidarité communautaire. Mais il a été systématiquement disqualifié, bossalisé, renvoyé du côté du « sauvage » et de l’archaïque par une « élite » qui s’est donné pour tâche d’importer des modèles institutionnels étrangers. Le résultat est un imaginaire instituant fracturé, incapable de produire des institutions légitimes parce qu’il n’est plus reconnu comme sien par l’ensemble de la société.
Là où Castoriadis voit dans l’imaginaire instituant la puissance créatrice d’une société, je montre comment la bossalisation est précisément ce qui entrave cette puissance : elle empêche la société de se reconnaître dans ses propres créations symboliques, de faire confiance à ses propres ressources, d’imaginer à partir de ce qu’elle est. La bossalisation est une castration de l’imagination.
La bossalisation et « Le Problème haïtien » : vers une éthique de la résistance
J’ai intitulé l’un de mes ouvrages Le Problème haïtien, un titre qui, à lui seul, indique l’ambition : non pas décrire des problèmes partiels auxquels Haïti serait confrontée, mais saisir ce qui fait problème dans la constitution même de la société haïtienne comme totalité. La bossalisation est au cœur de ce problème.
Le problème haïtien n’est pas soluble par des recettes techniques : il ne s’agit pas d’un déficit d’infrastructures, d’un manque de capitaux ou d’un défaut d’institutions qu’il suffirait de corriger par des réformes bien ciblées. Il s’agit d’un problème de fond, qui touche à la manière dont la société haïtienne se rapporte à elle-même, à son histoire, à ses propres ressources symboliques. Une société bossalisée ne peut pas se gouverner elle-même, car les conditions symboliques de la gouvernance -la confiance, la légitimité, le récit partagé, la capacité à projeter un futur commun- ont été sévèrement endommagées.
C’est pourquoi la philosophie a ici un rôle irremplaçable : non pas pour proposer des solutions clé en main, mais pour élaborer les conditions d’une intelligibilité nouvelle, pour reconstruire les cadres conceptuels à partir desquels une pensée politique haïtienne autonome devient possible. Le concept de bossalisation est lui-même un acte dans ce sens.
Si la bossalisation opère d’abord dans et par le discours, c’est dans et par le discours que doit s’organiser la résistance. Produire des concepts capables de nommer la condition haïtienne dans toute sa complexité, refuser l’importation de catégories inadéquates, construire un vocabulaire philosophique ancré dans l’expérience haïtienne, tel est le premier geste d’une éthique de l’émancipation.
Ce travail n’est pas purement académique : il a des implications politiques directes. Car une communauté qui ne dispose pas des mots pour se penser elle-même est une communauté vulnérable à toutes les formes de manipulation, d’instrumentalisation et de domination. La production philosophique n’est donc pas un luxe intellectuel : elle est une nécessité vitale pour les sociétés qui entendent s’affranchir de la bossalisation.
En pensant à Levinas et Ricoeur, on peut dire que la résistance à la bossalisation passe par une éthique de la reconnaissance, une disposition à accueillir l’autre dans sa singularité irréductible, sans le réduire à une catégorie préétablie, sans l’absorber dans les logiques dominantes. L’anthropophagie symbolique que produit le capitalisme, et qui est à l’oeuvre dans la bossalisation, est précisément le contraire de cette éthique : elle dévore l’autre, elle le transforme en ressource, elle nie sa résistance.
Une éthique de l’émancipation doit donc articuler deux mouvements : d’un côté, la critique radicale des conditions qui produisent la bossalisation ; de l’autre, la construction positive de formes de vie, de pratiques discursives et d’institutions capables de soutenir une existence non bossalisée. Le vodou, dans cette perspective, n’est pas simplement un objet d’étude : il est un interlocuteur philosophique, porteur d’une sagesse éthique et cosmologique qui mérite d’être prise au sérieux.
La créolisation comme horizon
Dans mon autre ouvrage, L’ère du métissage, prolonge cette réflexion dans une direction différente : non plus la description du processus de dégradation, mais l’exploration des formes de composition, de mélange, de rencontre qui résistent à la logique destructrice de la bossalisation. La créolisation, entendue non comme simple mélange biologique ou culturel, mais comme opération symbolique complexe, représente une manière d’habiter la multiplicité sans en faire un facteur de dissolution.
Il y a ici une convergence, mais aussi une tension productive, avec la pensée d’Édouard Glissant sur la créolisation. Je reconnais dans la créolisation glissantienne une intuition fondamentale : celle que les cultures caribéennes sont irréductibles à leurs composantes d’origine, qu’elles constituent des réalités nouvelles nées de la rencontre, de la relation, de la créativité née de la contrainte. Mais il interroge aussi les limites politiques de cette vision, ses difficultés à articuler une pensée de l’émancipation qui soit autre chose qu’une célébration de la complexité.
La révolution symbolique que requiert la résistance à la bossalisation ne peut être conduite par la seule critique. La critique, si indispensable soit-elle, reste tributaire de ce qu’elle nie : elle dit ce qui ne va pas, elle démonte les mécanismes de la domination, elle expose les failles du présent, mais elle ne peut, par elle-même, ouvrir un monde. Pour cela, il faut une autre faculté : l’imagination.
L’imagination, dans la tradition philosophique, a souvent été tenue dans une position subalterne, simple reproduction d’images, auxiliaire de la mémoire ou du désir, puissance trompeuse que la raison doit surveiller et corriger. C’est précisément ce statut qu’il s’agit de renverser. L’imagination n’est pas la faculté de reproduire le réel sous une autre forme : elle est la faculté de rompre avec le réel donné, de percevoir ce qui n’est pas encore, de tracer les contours d’un possible que ni l’expérience ni l’habitude ne permettent d’anticiper.
Encore une fois, Cornélius Castoriadis apporte un cadre théorique stimulant pour mon travail de théorisation. Sa distinction entre l’imaginaire instituant et l’imaginaire institué éclaire d’une lumière nouvelle la problématique de la bossalisation. L’imaginaire institué, c’est l’ensemble des représentations, des normes et des significations qui structurent une société donnée et que celle-ci tend à reconduire comme si elles étaient naturelles ou inévitables. La bossalisation est précisément une forme d’emprise de l’imaginaire institué -ici, l’imaginaire colonial et néocolonial- sur les capacités créatrices de la société haïtienne. L’imaginaire instituant, en revanche, est la puissance de création sociale radicale, la capacité d’une société à se donner à elle-même, depuis le cru, de nouvelles significations, de nouveaux cadres, de nouvelles institutions- à partir d’elle-même et non plus à l’imitation d’un modèle extérieur.
Ce pouvoir de l’imagination est aussi présente chez Ricœur, en particulier dans L’Idéologie et l’Utopie : l’utopie -souvent méprisée comme rêverie irresponsable- est en réalité la fonction sociale de l’imagination qui maintient ouverte la possibilité du différent, qui empêche l’ordre présent de se refermer sur lui-même comme si aucun autre monde n’était concevable. La bossalisation est aussi, en ce sens, une destruction de la fonction utopique : une société bossalisée est une société qui a perdu la capacité de se représenter autrement qu’elle n’est, qui a intériorisé sa propre fixité comme un destin.
Réhabiliter l’imagination, c’est donc restituer à la société haïtienne sa puissance de se projeter vers un avenir qui ne soit pas la simple reconduction du passé. Ce geste n’est pas naïf : il ne s’agit pas de nier les contraintes structurelles, les pesanteurs historiques, les inégalités réelles. Il s’agit de refuser que ces contraintes épuisent le champ du possible. L’imagination comme faculté des possibles est la condition de toute action politique authentiquement émancipatrice, car on ne lutte que pour ce que l’on est capable, d’abord, d’imaginer.
C’est que la révolution symbolique trouve son horizon le plus précis : non pas simplement une transformation des discours ou des représentations, mais une reconquête de la capacité imaginante elle-même. Une société qui réapprend à imaginer -à imaginer autrement ses institutions, ses rapports sociaux, ses modes de reconnaissance mutuelle- est une société qui a commencé à sortir de la bossalisation.
Ce monde nouveau n’est pas sans contenu. L’imagination émancipatrice n’est pas une pure forme vide que n’importe quelle société pourrait remplir à sa guise : elle est orientée par des exigences éthiques fondamentales. Au centre de la vision politique se trouvent deux principes qui ne sont pas des ornements rhétoriques mais des impératifs constituants : la dignité humaine et l’égalité.
La dignité humaine, d’abord. La bossalisation est, dans son essence, une négation de la dignité : elle est le processus par lequel un être humain se voit traité -et en vient à se traiter lui-même, et à traiter ses semblables- comme un être de moindre valeur, comme un être dont l’existence ne mérite pas pleine reconnaissance. La contre-force de la bossalisation est donc, au fond, l’affirmation inconditionnelle de la dignité de chaque personne humaine, indépendamment de son origine, de sa langue, de son appartenance sociale, de ses pratiques culturelles. Cette affirmation n’est pas une abstraction : elle doit se traduire dans des pratiques concrètes, dans la manière dont on parle à l’autre, dont on l’écoute, dont on reconnaît la valeur de son expérience et de son savoir.
La politique authentique est ce qui se produit dans l’espace public, où des êtres différents se reconnaissent mutuellement comme capables de parole et d’action, comme porteurs d’une perspective irremplaçable sur le monde commun. La bossalisation est la destruction de cet espace : elle exclut, elle hiérarchise, elle rend certaines voix inaudibles et certains corps invisibles. La politique de l’émancipation est donc, en premier lieu, une politique de la réouverture de l’espace public, un espace où l’Haïtien peut apparaître devant l’autre Haïtien comme son égal en dignité.
L’égalité, ensuite, et non pas l’égalité formelle que proclament les constitutions tout en laissant intactes les hiérarchies réelles, mais une égalité substantielle qui concerne la distribution effective des ressources symboliques, des capacités d’expression, des possibilités de reconnaissance. Une société qui a surmonté la bossalisation est une société dans laquelle il n’existe plus d’Haïtien qui soit trop bossale pour mériter d’être écouté, reconnu, respecté. C’est une société dans laquelle la pluralité des expériences, des langues, des savoirs et des cosmologies est vécue non comme un déficit à combler mais comme une richesse à cultiver.
Ce passage de la critique à l’horizon normatif fait de ma pensée une philosophie politique à part entière, et non simplement une sociologie critique ou une phénoménologie de la souffrance. La bossalisation dit ce contre quoi il faut lutter ; la dignité et l’égalité disent pour quoi on lutte. Et c’est l’imagination, cette faculté des possibles, qui tient ensemble le diagnostic et l’horizon, le présent et l’avenir, la critique et la construction.
Nommer, imaginer, instituer
Nommer la bossalisation, c’est déjà résister à la bossalisation. Car la dépossession symbolique opère d’abord en privant les sujets des outils conceptuels qui leur permettraient de la reconnaître et de la nommer. Produire un concept, c’est rompre ce silence imposé, c’est réintroduire une puissance d’intelligibilité dans un espace qui a été structurellement organisé pour la neutraliser. Mais nommer ne suffit pas : le concept n’est qu’un premier geste -il faut, ensuite, imaginer.
L’imagination, telle que je la convoque, n’est pas la rêverie qui fuit le réel : c’est la faculté qui refuse que le réel présent soit le seul réel possible. Elle est ce par quoi une société bossalisée peut commencer à se concevoir autrement, à entrevoir des formes d’existence sociale où la dignité n’est pas une exception accordée à quelques-uns mais l’air même que respire la vie politique. L’imagination est la charnière entre le diagnostic et l’horizon, entre la critique de ce qui est et la construction de ce qui doit advenir.
Au terme de ce parcours, deux principes se dégagent comme le fond normatif irréductible de toute politique digne de ce nom : la dignité humaine et l’égalité. Non pas comme des idéaux lointains que les circonstances rendraient inaccessibles, mais comme des impératifs pratiques et immédiats -des critères à partir desquels on peut évaluer chaque institution, chaque discours, chaque rapport social. Une société qui a engagé la lutte contre la bossalisation est une société qui a décidé que plus aucun de ses membres ne sera traité comme un être de moindre valeur par un autre ; que la pluralité des langues, des savoirs, des cosmologies et des expériences est une richesse à reconnaître et non une hiérarchie à imposer.
La bossalisation n’est pas le dernier mot sur la condition haïtienne. Elle est le nom d’un présent à dépasser -et c’est précisément pourquoi elle mérite d’être pensée avec toute la rigueur et toute l’audace que requièrent les grandes questions philosophiques. Nommer ce qui opprime, imaginer ce qui libère, instituer ce qui est digne- telle est la triple tâche que la pensée haïtienne se donne, à travers ce concept, pour elle-même et pour le monde.
Par : Edelyn DORISMOND
Philosophe
Ladirep-UEH_CHCL
Campus Henry Christophe de Limonade -Université d’État d’Haïti
Directeur du LADIREP
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