Opinions

Perspective | Ce gouvernement fait-il les bons choix pour nous ? Première partie

0

Vu que nous recyclons les mêmes erreurs, j’aime regarder dans l’histoire pour relever des parallèles avec ce que nous vivons aujourd’hui. Remontons au temps de l’Occupation américaine de 1915 à 1934. Toutes les présidences qui ont pactisé avec l’Occupation — Philippe Sudre Dartiguenave (1915-1922), Louis Borno (1922-1930), Louis Eugène Roy (1930), banquier de profession, puis Sténio Vincent — étaient issues de cette élite urbaine acquise aux intérêts du capital et des affaires

Je suis né en Haïti en période de transition, et depuis, ce pays a connu jusqu’à une dizaine de transitions politiques sans instaurer la stabilité politique ni initier les réformes nécessaires pour l’égalité des chances, la prospérité et la souveraineté. Quoique je me réjouisse de ne pas avoir connu la dictature des Duvalier, je ne me réjouis point du spectacle de la mauvaise gouvernance de ces trente-sept dernières années, à quelques exceptions près. La transition politique commencée en 2021, dont il faut se débarrasser, ne conduira probablement pas à une nouvelle ère de stabilité politique, encore moins avec des élections fantoches avec les mêmes acteurs, tant locaux qu’internationaux.

Les errements des autorités de transition, dont certains décrets en trompe-l’œil ne sont que l’illustration, risquent de compromettre l’avenir du pays si des changements et des corrections ne sont pas apportés.

Des décrets en trompe-l’œil

Dès l’accession au pouvoir des « officiels » de ces transitions, les choix de décrets et les méthodes de gouvernance n’ont jamais suscité l’unanimité. Mais un fil commun les traverse : c’est pendant leur cours que les dirigeants veulent modifier des dispositions légales à leur avantage. Ou en adopter d’autres, en prétendant que ces lois antérieures « freinaient le développement » , tout aussi pour ouvrir la voie à des mainmises en catimini en signant des contrats opaques à l’encontre de l’intérêt national. C’est le propre de certaines transitions : faire semblant de gouverner pour nous, mais sans vraiment nous consulter. La présente transition n’en est pas exempte.  

Ce fut le cas du gouvernement d’Ariel Henry qui a supprimé brutalement les subventions sur les carburants en septembre 2022.  C’est encore le cas avec le gouvernement actuel qui, malgré l’opposition écrite des partis politiques et d’organisations de la société civile, veut modifier la constitution au cours des prochaines élections ; et a fait publier un décret liberticide contre la presse sous les auspices du feu Conseil présidentiel de transition malgré les objections des organisations de la société civile et les appels du Comité international de protection des journalistes. Qui pis est, des contrats sécuritaires et douaniers de plusieurs dizaines de millions de dollars seraient conclus dans la confidentialité, dont l’existence a dû être révélée par la presse étrangère et les organisations de droits humains ; sans oublier les modifications de privilèges même après la fin de mandat pour s’assurer une retraite dorée… et la liste ne cesse de s’allonger.

La méthode est toujours la même : adopter des textes sans rien expliquer au commun des mortels. En transition, le gouvernement fait ce qu’il veut. Tout semble aller pour le train de vie gouvernemental. Le carburant est cher, pas pour eux. Les prix des besoins fondamentaux reconnus par l’ONU ou de base sont élevés (eau, nourriture, loyer, vêtements, accès à la santé), pas pour eux. Les communiqués mettent en avant « son excellence », les patrouilles font crier les sirènes pour « leur excellence », mais, dans les faits, ce sont les décisions prises à huis clos qui nous ont empêtrés dans ce merdier où nous sommes, et qui vont nous enfoncer davantage dans l’impunité, l’illégalité et l’inégalité pour de longues années. Cela doit cesser ; ou du moins, tout doit être noté pour les prochains tests de transparence et de constitutionnalité.

Car si ce gouvernement ne gouverne pas pour nous et avec nous, pour qui gouverne-t-il ?

Des décisions à l’encontre de l’intérêt national

Primo. La formule de 1915 : le secteur privé avant toute chose.

Vu que nous recyclons les mêmes erreurs, j’aime regarder dans l’histoire pour relever des parallèles avec ce que nous vivons aujourd’hui. Remontons au temps de l’Occupation américaine de 1915 à 1934. Toutes les présidences qui ont pactisé avec l’Occupation — Philippe Sudre Dartiguenave (1915-1922), Louis Borno (1922-1930), Louis Eugène Roy (1930), banquier de profession, puis Sténio Vincent — étaient issues de cette élite urbaine acquise aux intérêts du capital et des affaires. Ce n’est pas pour rien que les États-uniens les propulsaient. Car entre capitalistes guerriers et hommes d’affaires exploiteurs, le contrôle des douanes et des privilèges était bien acquis. Dès 1915, Washington avait pris directement le contrôle des douanes et des finances publiques haïtiennes.

Par un malheureux hasard, nous nous retrouvons, en 2026,  dans un scénario presque similaire. Cela s’entend : il n’y a pas d’occupation d’Haïti par les Américains. À la différence qu’aujourd’hui, le gouvernement américain n’a pas de soldats dans nos rues et nos campagnes, ni ne réclame un contrôle des douanes. Si entre 1915 et 1934, ils y étaient avec les bateaux de guerre accostés dans les rades de Port-au-Prince, aujourd’hui, il y a une mission multinationale financée notamment par eux ; et les bateaux de guerre ratissent large dans les Caraïbes. Certes, l’administration ne met pas sous coupe les douanes et recettes… mais les entreprises américaines n’y sont pas loin.

En 2025, Erik Prince, de la firme privée de mercenaires, Vectus Global, ne s’est pas gêné pour annoncer la possibilité  d’un contrat de dix ans avec l’État haïtien, incluant la sécurisation du territoire et un rôle dans la perception des recettes douanières à la frontière dominicaine. Alors que l’on croyait qu’il n’était question que de drones avec Prince, il avançait déjà des pions de contrôles douaniers. Nous ne savons pas si ce plan de contrôle sur dix ans est déjà opérationnel : l’État ne nous a rien dit, mais le contrat de largage de drones qui peinent à mettre les gangsters hors d’état de nuire, était bel et bien opérationnel.

Plus tard, nous apprenons que c’est le consortium Evergreen/Ense qui prévoit d’« aider » l’État à moderniser les contrôles à la frontière. Le consortium est lié selon la Fondasyon Je Klere à Vectus Global, avec 13,6 millions de dollars d’avance et un pourcentage sur les recettes douanières pendant dix ans. Serait-ce donc le plan que vantait Erik Prince même avant que cette fondation n’ait publié son rapport ? Une autre firme américaine devrait participer à la construction de prisons. Trois contrats totalisants au moins 137 millions de dollars, dénoncés par la FJKL comme portant atteinte à la souveraineté nationale. Sans Parlement, le gouvernement ne se prive pas de sa toute-puissance, ni de son aveuglement antinational, ou peut-être sommes-nous si désespérés que nous ne refusons rien, « so help us God » ? Mais comment penser à laisser la gestion de ses frontières et l’emprisonnement de ses citoyens à des firmes étrangères ?

Certes, nous avons un sérieux problème avec nos douanes. Mais pourquoi, diantre, tout faire en catimini, sans aucun débat public, comme si nous n’étions pas concernés au premier chef? Les Haïtiens n’ont pas été consultés. Cela se fera sans «nous ». Le hic, c’est que les contrats de ce genre ne sont jamais signés pour la durée initiale, même avec la mention « non renouvelable par tacite reconduction ». Quand j’étais au collège, on nous disait en 2004 que la Minustah allait rester deux ans. Une dizaine de milliards de dollars plus tard, elle est restée 13 !

Deuxio. Importer sans s’adapter.

Dans tous ces contrats d’envergure, il est fondamental que les dirigeants n’importent pas tout des États-Unis, surtout pas le modèle de gestion de prison. Les Américains eux-mêmes le critiquent, le dénoncent et n’en sont pas fiers — sauf ceux qui en tirent des gains financiers.

 Les États-Unis détiennent le taux d’incarcération le plus élevé des grandes démocraties, avec près de 2 millions de personnes derrière les barreaux ; les Noirs américains y sont incarcérés à un taux environ cinq fois supérieur à celui des Blancs (voir The Sentencing Project ; Prison Policy Initiative). Déjà en 2014, le rapport de la National Academy of Sciences, The Growth of Incarceration in the United States, conclut que l’incarcération de masse a produit des coûts sociaux immenses pour des bénéfices sécuritaires incertains.  L’industrie carcérale privée, CoreCivic, GEO Group, a fait de l’enfermement un marché boursier. Sans parler des récents efforts de cette administration pour emprisonner des immigrants qu’elle considère illégaux. D’ailleurs, combien de compatriotes ont séjourné dans ces prisons après les rafles de la police de l’immigration américaine ?  Est-ce ce modèle-là que nous voulons faire construire chez nous par des firmes étrangères ?

Qu’il s’agisse de prisons pour les membres de gangs qui, vraisemblablement, ne verront pas les barreaux, car ils se comportent comme des terroristes prêts à se sacrifier en pratiquant la politique de terre brûlée face aux forces de l’ordre. Qu’il s’agisse de simples larbins et d’autres condamnés. Le modèle américain de prison n’est aucunement à adopter en Haïti. Car il va à l’encontre même de la formation d’Haïti. Le système de prison américain est antithétique aux idéaux qui nous ont donné notre indépendance. Les « officiels » devraient le savoir.

Ce que nous devons plutôt regarder du côté du Royaume-Uni, paradoxalement, de la France et du Canada : des mécanismes indépendants de contrôle des lieux de détention (le HM Inspectorate of Prisons britannique, le Contrôleur général des lieux de privation de liberté en France, l’Enquêteur correctionnel au Canada) ; des services de probation et de peines alternatives qui désengorgent les prisons ; une philosophie correctionnelle orientée vers la réinsertion plutôt que vers la seule punition. Certains diront que nous n’avons pas ces ressources. Mais ce sont des dispositifs adaptables à nos moyens et à notre droit, hérité justement de la tradition civiliste française.

Tercio. Penser que le secteur privé seul va ramener le retour à la stabilité sans être honnête avec nous.

Le récent chargé d’affaires américain, Henry T. Wooster, dans un entretien accordé à AyiboPost et enregistré le 10 avril 2026, nous a invité à ne pas « diaboliser » le secteur privé. Le diplomate pouvait dire ce qu’il pensait, mais surtout pas nous dire quoi penser de la frange du secteur privé qui a contribué à nous mettre à genoux. Le secteur qui a contribué à l’armement des gangs en voulant se protéger des gangs eux-mêmes : les enquêtes du New York Times et les rapports du Groupe d’experts des Nations Unies ont documenté comment des armes importées par des membres de l’élite économique, officiellement pour leur propre sécurité, ont alimenté les arsenaux des groupes armés. C’est ce même constat qui a conduit le Canada, dès novembre-décembre 2022, à sanctionner des figures de proue de cette élite pour soutien financier et opérationnel aux gangs armés. L’on comprend le propos du chargé d’affaires lorsqu’on fait le lien au fait que ce fut un des membres de cette élite qui aurait introduit Erik Prince en Haïti, selon le Miami Herald. Mais que dire du Congrès américain lui-même qui, en décembre 2025, a voté le Haiti Criminal Collusion Transparency Act, obligeant le Département d’État à enquêter et à sanctionner les membres des élites politiques et économiques haïtiennes en collusion avec les gangs ? Les Américains ne peuvent pas, d’un côté, légiférer sur la collusion des élites et, de l’autre, nous sommer de cesser de les « diaboliser ».

Celui-là même qui, contrairement à ce que croient les Américains (ou font semblant de ne rien y voir), vit de l’État plus que les citoyens lambda et démunis eux-mêmes : voyez les contrats, les franchises douanières des vingt dernières années, les taxes impayées, les prêts bancaires, les surfacturations, l’impunité corroborée… Si nous critiquons ce secteur privé, c’est en connaissance de cause. Ce n’est pas par envie de diaboliser. Est-ce que tout le secteur privé est diabolique ? Non, cela s’entend. Mais à chaque gouvernement, c’est ce même secteur privé qui a fermé les yeux sur les gabegies administratives, soutenu les politiciens véreux, importé des produits nocifs à la santé — bref, pour ne défendre que ses intérêts financiers.

Cependant, dès qu’on ferme les yeux, qu’on évite le respect des normes administratives, qu’on cesse de demander des comptes, qu’on ne lit pas les détails des contrats… ce secteur privé devient gourmand au mépris de l’égalité des chances.

Qu’on se le tienne pour dit : personne, dans la société civile, ne demande la disparition de l’entreprise privée. Nous demandons des règles du jeu égales pour tous, des appels d’offres publics, des contrats publiés, des impôts payés, la fin des monopoles dans les ports, terrestres ou aériens. Un secteur privé qui prospère par la compétence plutôt que par la capture de l’État est notre allié naturel. Celui qui prospère par le monopole, la franchise et l’impunité est notre problème historique.

Mais est-ce que le gouvernement est en train de prendre les bonnes décisions en ce qui nous concerne ? Au regard des derniers événements en Haïti : ce n’est plus une question rhétorique.

Yvens Rumbold | Directeur exécutif de Policité

Par : 

Couverture |  Conseil Présidentiel de Transition (CPT)

► AyiboPost s’engage à diffuser des informations précises. Si vous repérez une faute ou une erreur quelconque, merci de nous en informer à l’adresse suivante : hey@ayibopost.com


Gardez contact avec AyiboPost via :

► Notre canal Telegram : cliquez ici

► Notre Channel WhatsApp : cliquez ici

► Notre Communauté WhatsApp : cliquez ici

Contributeur Ayibopost

Comments