Opinions

Un État contre la plantation ? | Jean Casimir

0

POURQUOI « IMPÉRIALE » ? Partie 3

Troisième de trois textes sur la Constitution du 20 mai 1805

Il existe un mot que nous employons tous, sans y penser, pour désigner le monde rural haïtien : « arriéré ». On parle aussi de retard, survivance, archaïsme. Des gens que le siècle aurait oubliés.

Demandons-nous une seule fois ce que ce mot suppose.

Il suppose une route unique, avec des gens plus avancés devant et des gens en retard derrière. Il suppose que l’on sait où mène la route. Et il suppose surtout ceci, qu’on ne dit jamais : que la plantation était la voie normale, et que ceux qui s’en sont détournés ne sont pas allés ailleurs — ils sont restés en arrière.

Or ils ne sont pas restés. Ils sont partis.

Ce que les nouveaux libres ont construit

Ce que fait la population rurale haïtienne dans les décennies qui suivent l’indépendance n’est pas un défaut d’organisation. C’est une organisation, et elle répond à une question précise, que ces hommes et ces femmes étaient mieux placés que quiconque pour poser : à quoi sert la terre ?

La plantation avait une réponse. La terre sert à produire une marchandise pour un marché lointain. Le travail y est commandé, la récolte part, et l’accumulation se fait ailleurs. Tout le dispositif — le droit, l’administration, le port, le fouet — existe pour que cela fonctionne.

La contre-plantation répond autrement. La terre sert à faire vivre ceux qui l’habitent : nourrir, loger, se placer (marier), enterrer, transmettre. L’unité n’est plus l’habitation avec son maître et ses ateliers, mais le lakou, avec ses parents, ses morts et ses voisins. Ce qui est produit passe d’abord par-là, et ce qui en sort ensuite, en sort par surcroît.

Regardons la chose de près, car elle est trop souvent évoquée en général. Dans le lakou, la terre n’est pas d’abord un bien qu’on vend : elle est tenue par le groupe familial, les maisons sont disposées autour d’une cour commune, les morts sont enterrés sur place, et la transmission se fait sans découper le sol en parcelles négociables. Le travail se règle par l’entraide plutôt que par le salaire. Le jardin nourrit d’abord la maison ; ce qu’il donne en trop part au marché, où les femmes tiennent le commerce. Rien de tout cela n’est le résidu d’un système défait. Ce sont des institutions, avec leurs règles, leur droit coutumier de la terre, leur calendrier, leurs sanctions — et elles ont tenu deux siècles, ce que peu d’institutions haïtiennes peuvent revendiquer.

Ce n’est pas un retard sur la plantation. C’est une réponse concurrente à la même question, et ce fut, du point de vue de ceux qui la firent, la seule réponse compatible avec ce qu’ils venaient de conquérir. On ne sort pas de treize années de guerre contre le travail forcé pour se remettre volontairement en rang dans les cannes.

Le mot « arriéré » ne décrit donc pas ce monde. Il décrit le point de vue depuis lequel on le regarde — celui de la plantation, devenue norme du progrès sans que personne ait eu à voter là-dessus.

La difficulté, qu’il ne faut pas escamoter

Arrive alors la question que ce texte doit affronter, et elle est désagréable pour la thèse que je défends.

La Constitution de 1805 va-t-elle dans le sens de la contre-plantation ?

Ce n’est pas évident. Sur le travail et sur la terre, elle va plutôt dans l’autre sens, et il vaut mieux le dire nettement que le laisser découvrir.

L’article 9 du corps énonce que « nul n’est digne d’être Haïtien s’il n’est bon père, bon fils, bon époux, et surtout bon soldat ». L’article 11 prescrit que « tout citoyen doit posséder un art mécanique ». L’article 21 des Dispositions générales place l’agriculture sous l’honneur et la protection de l’État. Ce n’est pas le vocabulaire d’un État qui laisserait les cultivateurs disposer d’eux-mêmes : c’est celui d’un État qui prescrit le travail et qui en surveille l’exécution.

La pratique du régime confirme le texte. Dessalines maintient la grande propriété productive et l’encadrement militaire des cultivateurs. L’exportation reste l’horizon, et il faut bien des bras pour la soutenir.

Un lecteur pressé conclurait que la Constitution impériale n’a rien à voir avec la contre-plantation, et il aurait raison si l’on ne regardait que la politique agraire. Mais ce n’est pas là que 1805 agit.

Ce que l’Empire ferme, et ce que cela ouvre

Reprenons ce que nous avons établi au texte précédent. L’article 12 du corps interdit au Blanc d’entrer « à titre de maître ou de propriétaire » et de jamais acquérir de propriété. Les articles 24 à 26 des Dispositions générales admettent le commerce étranger, le garantissent, et le soumettent aux règlements et coutumes du pays.

Ces dispositions ne disent rien de la manière dont les Haïtiens travailleront la terre. Elles disent une autre chose, et une seule : que la terre haïtienne cesse d’être disponible pour la propriété étrangère, et que le commerce ne pourra pas servir de véhicule à son retour.

Or c’est précisément la condition matérielle sans laquelle la contre-plantation était impossible.

Imaginons un instant l’inverse. Une Haïti indépendante mais où les anciens propriétaires, ou de nouveaux, peuvent acquérir librement la terre : les habitations se reconstituent en quelques années, le capital revient, la main-d’œuvre est recrutée par le salaire ou par la dette, et la population rurale se retrouve, sans esclavage, dans le rapport de la plantation. Ce n’est pas une hypothèse d’école : c’est ce qui s’est passé ailleurs dans la Caraïbe après l’abolition. À la Jamaïque, à Trinidad, en Guyane britannique, la plantation ne disparaît pas avec l’esclavage — elle se refinance, et va chercher au loin, en Inde principalement, une main-d’œuvre sous contrat pour remplacer celle qui vient d’être libérée. La liberté juridique y fut accordée sans que la terre change de mains ; la plantation y survécut à ceux qui l’avaient subie.

Ce que l’Empire verrouille, c’est la porte par où la plantation serait revenue. Ce qu’il laisse alors sans surveillance suffisante, c’est ce que la population fait de la terre à l’intérieur — et c’est là, dans cet espace mal gardé, que le lakou s’installe.

La formule que je propose est donc étroite, et je préfère qu’elle soit étroite et vraie : l’Empire de 1805 a protégé la contre-plantation sans la vouloir.

Sa politique extérieure et foncière lui a fait de la place ; sa politique agraire la combattait. Il n’y a là aucun paradoxe mystérieux. Les États produisent régulièrement des effets qu’ils ne visaient pas ; l’historien n’a pas à leur prêter l’intention de ce qu’ils ont rendu possible.

On mesure d’ailleurs à quel point la question foncière était brûlante en se rappelant comment finit Dessalines. Sa politique de vérification des titres de propriété — qui remettait en cause bien des acquisitions faites pendant la tourmente, notamment par des anciens libres — lui valut des inimitiés que les historiens comptent parmi les causes immédiates de Pont-Rouge. On ne meurt pas pour une querelle de cadastre. On meurt quand la question posée est : à qui la terre appartient-elle désormais ?

Pourquoi nous ne l’avions pas vu

Revenons, pour finir, à ce qui nous occupe depuis le premier texte.

Rien de ce que nous avons lu n’était caché. La Constitution de 1805 est publique depuis deux siècles ; ses Dispositions générales sont imprimées à la suite du reste ; l’article 13 se trouve entre l’article 12 et l’article 14, à la place où l’on range les articles. Il n’a jamais fallu d’archive pour les trouver. Il a fallu les lire.

S’ils n’ont pas été lus, ce n’est donc pas faute d’information. C’est que nous les abordions avec des catégories qui décidaient d’avance de ce qu’on pouvait y trouver. Si l’on tient pour acquis que ces hommes imitaient sans comprendre, on ne cherche pas leur pensée dans leur texte : on cherche la trace du modèle, on la trouve, et on referme. Si l’on tient pour acquis que le monde rural est un retard, on ne cherche pas ce qu’il a construit : on mesure ce qui lui manque.

Voilà le mécanisme, et il est plus coûteux qu’il n’y paraît. Une définition qui nous rabaisse ne fait pas que nous blesser : elle rend certaines questions impensables, donc certains faits invisibles. Nous nous privons nous-mêmes de notre objet. Ce n’est pas d’abord une question de dignité — c’est une question de méthode, et c’est pourquoi elle concerne toutes les disciplines et pas seulement l’histoire.

Reprendre le mot « impériale » à la lettre, comme nous l’avons fait, n’a donc rien d’une réhabilitation. Dessalines n’a pas besoin d’être défendu. Il s’agissait de vérifier si nous étions encore capables de lire un texte haïtien sans savoir d’avance ce qu’il contient. Il se trouve que le texte contenait autre chose.

Et après

Un dernier mot, qui excède la période et que je ne développerai pas ici.

La Constitution de 1805 posait une question : comment empêcher que la circulation des marchandises redevienne un instrument de domination ? Elle y répondait par la terre — en interdisant à l’étranger de la posséder.

Vingt ans plus tard, la domination est revenue, et elle n’a pas eu besoin d’un seul carreau de terre. En 1825, l’ordonnance de Charles X reconnaît l’indépendance d’Haïti contre une indemnité de cent cinquante millions de francs, acceptée sous la menace d’une escadre. Pour payer, l’État emprunte à des banques françaises ; pour rembourser, il gage ses recettes douanières ; et pour servir la dette, il lui faut exporter — donc produire pour l’extérieur, donc peser sur ceux qui cultivent.

Aucun maître n’a débarqué. L’article 12 a tenu. La domination est simplement passée par où l’on ne l’attendait pas : par le crédit.

C’est l’histoire du siècle suivant, et elle commence là.

Pour aller plus loin

Jean Casimir, Une lecture décoloniale de l’histoire des Haïtiens, 2018, sur la contre-plantation et la société villageoise.
Benoît Joachim, Les racines du sous-développement en Haïti, 1979.
Michel-Rolph Trouillot, Haiti: State against Nation, 1990, sur le rapport entre l’État et le monde rural.
Ordonnance de Charles X du 17 avril 1825, et les travaux récents sur la dette de l’indépendance.

Par : 

AyiboPost s’engage à diffuser des informations précises. Si vous repérez une faute ou une erreur quelconque, merci de nous en informer à l’adresse suivante : hey@ayibopost.com


Gardez contact avec AyiboPost via :

► Notre canal Telegram : cliquez ici

►Notre Channel WhatsApp : cliquez ici

►Notre Communauté WhatsApp : cliquez ici

Jean Casimir, doktè nan sosyoloji, ap anseye nan Fakilte Syans Imen, Inivèsite Leta Ayiti.

    Comments