POURQUOI « IMPÉRIALE » ? Partie 1
Premier de trois textes sur la Constitution du 20 mai 1805
Faites l’expérience à voix haute. Dites : « l’Empire romain ». Puis : « l’Empire britannique ». Puis : « l’Empire ottoman ». Rien ne bouge. Ce sont des objets d’étude.
Dites maintenant : « l’Empire d’Haïti ».
Quelque chose s’est produit. Peut-être un sourire. Peut-être l’envie immédiate d’expliquer — « c’était l’époque », « Dessalines imitait Napoléon », « il ne savait pas lire ». Peut-être seulement une gêne brève, dont on ne fait rien parce qu’elle passe vite.
Cette gêne mérite qu’on s’y arrête, car elle est instructive. Elle n’est pas dans le mot : le mot est le même dans les quatre cas. Elle est en nous.
Et remarquons la dissymétrie. Personne n’explique l’Empire britannique en disant que les Britanniques imitaient les Romains — alors que c’est exact, que le modèle est explicite, que le vocabulaire est directement emprunté et que les Britanniques eux-mêmes le revendiquaient. Chez eux, l’emprunt ne disqualifie rien : il atteste une filiation, une culture, une ambition. Chez nous, le même emprunt supposé devient la preuve d’une naïveté.
C’est de cette dissymétrie, et non encore de la Constitution de 1805, que traite ce premier texte. Avant de demander ce que le mot « impériale » signifie, il faut demander pourquoi nous sommes si pressés de le trouver embarrassant.
D’où vient la gêne
Elle ne vient pas de nous. Elle a une date, un lieu et des auteurs.
Le 17 octobre 1806, Dessalines est tué au Pont-Rouge. Le 27 décembre de la même année, une nouvelle Constitution institue la République et transfère l’essentiel du pouvoir au Sénat. Entre les deux, il a fallu expliquer. Un régime qui succède par la violence à un régime qu’il a abattu doit produire la raison pour laquelle celui-ci devait tomber.
Cette raison a été produite, et elle est simple : 1805 était un despotisme. Dès lors, 1806 n’est plus un coup d’État, c’est un retour à l’ordre. L’Empire devient l’anomalie dont la République est la correction.
Mesurons ce qui se joue là. Si l’Empire est une aberration, il n’y a rien à y comprendre. On peut le raconter — le couronnement, les habits, le sabre — sans jamais l’examiner. La qualification dispense de la lecture. C’est exactement ce qui s’est passé : la Constitution du 20 mai 1805 est l’un des textes les plus cités et les moins lus de notre histoire.
Un demi-siècle plus tard, l’histoire savante fixe ce récit. Thomas Madiou publie son Histoire d’Haïti en 1847-1848 ; Beaubrun Ardouin, ses Études sur l’histoire d’Haïti à partir de 1853. Ce sont des travaux considérables, et nous leur devons presque tout ce que nous savons de ces années. Mais ils sont écrits depuis un lieu : celui de la République de 1806 et, pour Ardouin, celui des anciens libres dont il défend la place dans la nation. Ce lieu n’est pas une faute. C’est une position, comme toute position.
La difficulté n’est pas qu’ils aient eu un point de vue. Elle est que nous ayons hérité de leur point de vue sans hériter de l’information qu’il en était un. Ce qui était chez eux une thèse est devenu chez nous le fond neutre sur lequel les thèses se détachent. Nous ne discutons plus la lecture de 1806 : nous discutons à l’intérieur d’elle.
Le service que rend l’imitation
L’explication par l’imitation de Napoléon a une qualité rare : elle satisfait tout le monde.
Elle satisfait les héritiers de 1806, parce qu’elle fait de Dessalines un homme sans pensée propre — ce qui justifie qu’on lui ait pris le pouvoir.
Elle satisfait le regard européen, parce qu’elle ramène la Révolution haïtienne au rang d’une conséquence : les Noirs de Saint-Domingue auraient appris la liberté à Paris, puis la souveraineté chez Napoléon. Le soulèvement le plus radical de l’Atlantique devient une copie de province.
Et elle nous satisfait nous-mêmes, ce qui est plus grave, parce qu’elle nous dispense d’une question difficile. Si le mot est emprunté, il n’y a rien à interpréter. S’il est choisi, il faut demander pourquoi — et l’on entre alors dans un texte de cinquante-trois articles suivis de vingt-huit dispositions générales, qu’il faudra lire.
Or voyons ce que la version paresseuse suppose. Elle suppose que des hommes et des femmes sortis de treize années de guerre, ayant défait successivement les armées espagnole, britannique et française, ayant arraché ce qu’aucune population asservie n’avait jamais arraché, se seraient trouvés, au moment de nommer leur État, sans idée à eux — et auraient regardé du côté de Paris pour savoir comment s’appeler.
C’est ici, très exactement, qu’une définition qui nous vilifie a été endossée sans qu’on s’en aperçoive. Elle ne se présente jamais comme un jugement sur nos capacités. Elle se présente comme un fait de chronologie : Napoléon d’abord, Dessalines ensuite.
Or la chronologie ne dit pas cela
La séquence française comporte trois moments, et il faut les distinguer si l’on veut comparer quelque chose.
Le 18 mai 1804, un sénatus-consulte confère à Napoléon Bonaparte la dignité impériale. Le mot demande une explication, car il ne désigne pas un vote populaire ni même un vote de députés. Le sénatus-consulte est un acte du Sénat conservateur, assemblée instituée par la Constitution de l’an VIII et composée de membres nommés à vie ; ses actes dits organiques avaient force constitutionnelle et pouvaient modifier la constitution sans passer par le corps législatif. Le titre impérial est donc d’abord conféré par un corps qui se recrutait lui-même.
Le texte est ensuite soumis à ratification populaire, et le résultat du plébiscite est proclamé en novembre 1804.
Enfin, le 2 décembre 1804, le sacre a lieu à Notre-Dame.
Dessalines, lui, est proclamé empereur par son état-major en septembre 1804, et couronné au Cap le 8 octobre 1804.
Le couronnement de Dessalines précède donc les deux derniers moments de la séquence française. Seul le premier lui est antérieur.
Soyons précis, car c’est le genre de fait dont on abuse facilement. Cela ne prouve pas que Dessalines ait ignoré la nouvelle du titre pris à Paris au printemps : elle avait eu le temps de traverser. L’emprunt reste donc possible, et rien ici ne l’exclut.
Mais cela défait l’image. Car ce que nous avons dans la tête quand nous disons « imitation », ce n’est pas un acte de sénat : c’est une cérémonie, une couronne, un peintre. Or cette scène-là, à Notre-Dame, n’avait pas encore eu lieu lorsque Dessalines fut couronné au Cap. L’imitation que nous croyons voir est, dans sa forme même, chronologiquement impossible.
Ce qu’ils ont lu, et ce qu’ils en ont fait
Il faut aller plus loin, car il existe une preuve que le texte français a bien été consulté — et c’est cette preuve qui règle la question.
« Le gouvernement de la République est confié à un Empereur, qui prend le titre d’Empereur des Français. » (sénatus-consulte du 18 mai 1804, article premier)
« Le gouvernement d’Haïti est confié à un premier magistrat qui prend le titre d’empereur et chef suprême de l’armée. » (Constitution du 20 mai 1805, article 19)
La formule est presque mot pour mot. Il serait vain de le nier, et plus vain encore d’en tirer la conclusion attendue.
Regardons en effet ce que chacun des deux textes fait une fois la formule posée. Le sénatus-consulte, à son article 3, déclare la dignité impériale héréditaire dans la descendance directe, naturelle et légitime de Napoléon Bonaparte, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, et à l’exclusion perpétuelle des femmes.
La Constitution haïtienne, à son article 23, tient en une phrase entière :
« La couronne est élective et non héréditaire. »
Là où les deux textes se touchent, c’est dans une tournure de rédaction. Là où ils décident, ils sont opposés.
On ne peut donc pas soutenir que les constituants de 1805 aient copié sans comprendre. Ils avaient le texte français sous les yeux — l’article 19 le prouve — et ils ont refusé la disposition qui en fait tout le sens. Un empire héréditaire fonde une dynastie ; un empire électif n’en fonde aucune. C’est le point sur lequel un régime se joue, et c’est précisément là qu’ils ont écrit l’inverse.
Ce n’est pas de l’imitation. C’est une réponse.
Ce que les captifs apportaient
Il faut maintenant dire une chose que l’histoire officielle ne dit pas, parce que sa géographie ne le lui permet pas.
Dans son récit, la pensée politique vient d’Europe et se diffuse. Les esclaves de Saint-Domingue reçoivent 1789, comprennent plus ou moins, et appliquent. Ce schéma a une conséquence qu’on ne remarque jamais : il suppose qu’avant l’arrivée du navire il n’y avait pas de pensée politique — que les Africains déportés apportaient des bras, des maladies et des chants, mais pas d’idée de l’État.
C’est faux, et c’est faux de manière documentée.
Les captifs débarqués à Saint-Domingue dans les dernières décennies de la colonie venaient en très grande part de l’Afrique centrale occidentale — du royaume du Kongo et de ses marges — et du golfe du Bénin, où le Dahomey et Oyo étaient des États constitués. Ce ne sont pas des sociétés sans souveraineté que l’on transporte : ce sont des gens qui savent ce qu’est un roi, une cour, une armée, un tribut, une succession contestée, une frontière. Le Kongo entretenait avec l’Europe une correspondance royale et des relations diplomatiques depuis la fin du XVe siècle. Les hommes et les femmes embarqués n’avaient pas à apprendre en Amérique qu’un pouvoir peut commander à un territoire.
Et ils ne le pensaient pas comme on le pensait à Paris. Dans les traditions dont ils venaient, le souverain ne commande pas à une somme d’individus : il commande à des lignages, à des villages, aux morts autant qu’aux vivants. La souveraineté y est un rapport entre un pouvoir et des collectivités, non un contrat entre des atomes. On relève d’ailleurs, dans la documentation coloniale, des chefs marrons qui reconnaissaient plusieurs rois à la fois — celui de France et celui du Kongo — sans y voir la moindre contradiction, parce que la souveraineté n’était pas pour eux une chose exclusive.
Qu’on ne se méprenne pas sur ce que j’avance. Je ne dis pas que Dessalines aurait imité l’Afrique plutôt que la France. Ce serait déplacer l’imitation sans la mettre en cause, et retomber dans le même travers : chercher à tout prix le modèle dont la pensée haïtienne serait la copie.
Je dis quelque chose de plus simple. Le vocabulaire du commandement souverain était disponible dans cette population par plusieurs voies à la fois. Le choix d’un mot n’indique donc, par lui seul, aucun modèle. Pour savoir ce que « Empire » veut dire en 1805, il est inutile de chercher d’où le mot vient. Il faut regarder ce qu’on lui fait dire dans le texte.
Ce que le mot veut dire
Reste un dernier malentendu, purement linguistique celui-là, et il tient en un paragraphe.
« Empire » vient du latin imperium, qui vient de imperare : commander. Dans la Rome républicaine, l’imperium n’est pas un territoire : c’est la puissance légale de commandement dont certains magistrats sont investis, particulièrement en matière militaire et judiciaire. On détient l’imperium comme on détient une charge. Ce n’est que plus tard, et par extension, que le mot en vient à désigner l’ensemble des terres sur lesquelles Rome commande.
Autrement dit, le noyau du mot ne répond pas à la question « quelle étendue ? ». Il répond à la question « qui commande ? ».
Cette précision, qu’on trouve dans n’importe quel dictionnaire, déplace tout le problème. Nous lisons « Empire d’Haïti » et nous entendons une prétention à la grandeur : une petite île qui se donne un grand nom. Mais si le mot dit d’abord le commandement, il ne prétend à aucune grandeur. Il répond à une question.
Et pour une population qui sortait à peine d’un ordre où tout lui était commandé par d’autres — la terre, le travail, le corps, le nom —, cette question n’est pas une question parmi d’autres. C’est la seule.
La question rouverte
Nous n’avons rien démontré sur la Constitution de 1805. Ce n’était pas le but.
Trois choses seulement ont été établies, et elles suffisent pour la suite.
La question reste donc entière — mais elle est désormais posée dans les bons termes. Si « impériale » ne qualifie ni une ambition territoriale ni un emprunt de vestiaire, que qualifie-t-elle ? Qui commande, à quoi, et contre quoi ?
La réponse n’est pas dans les commentaires. Elle est dans le texte : cinquante-trois articles, puis vingt-huit dispositions générales que presque personne ne lit, et où l’on trouve, entre autres surprises, une hiérarchie explicite entre la terre et le commerce, des tribunaux de commerce composés de négociants, et un article 13 qui rend inintelligible tout ce qu’on nous a raconté sur l’article 12.
C’est ce texte que nous lirons ensemble, et de bout en bout.
Pour aller plus loin
Par : Jean Casimir
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