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Lyonel Trouillot | Choisir son actualité

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Il ne s’agit pas de faire silence sur la place du pire dans le jour qui se fait, mais de lui donner son statut de pire, et d’accorder plus d’attention à ce que nous faisons de beau et de bien. Décanter, différencier, critiquer, saluer, c’est aussi une forme de lucidité politique

 

Aujourd’hui je n’ai aucune envie de parler d’un projet de décret qui menace l’indépendance d’un Conseil électoral qui n’inspire déjà pas confiance à tous. Ni des jérémiades et voltefaces de signataires d’un pacte qui ne pouvait être qu’un jeu de dupes. Ni des missions qui n’ont servi à rien, des autres qui arrivent et ne serviront pas à grand-chose. Ni des experts, diplomates, consultants étrangers qui nous fabriquent des premiers ministres à la criée pour après se plaindre de leur inefficacité tout en préparant de nouveaux plans foireux. Ni de certains officiels qui prononcent « zéros » pour « héros », la prétendue offrande virant vite à l’outrance.

Ce qu’il me reste de drapeau, ce n’est pas dans les parades vides de sens que je le porte ou le sens flotter. C’est dans ces groupes de réflexion et d’action culturelle que mettent en place des jeunes vivant dans des conditions qui devraient faire d’eux des clients pour l’adhésion aux gangs.

C’est dans la révolte que j’entends et lis dans une nouvelle poésie de qualité inégale (mais que de mauvais poètes on nous aura forcés d’aimer à l’école) : L’Etat, les riches, l’international, les institutions qui n’auront servi qu’à entériner la domination.

C’est dans les efforts de penseurs haïtiens pour articuler cette révolte en une pensée politique, sans la haine et la démagogie qui ont caractérisé le duvaliérisme et l’aristidisme.

Je me demande parfois s’il ne faut pas donner plus d’échos à ces démarches, plutôt que de se faire l’écho des mascarades annoncées.

Face aux pactes truqués, aux de facto, aux Embassy Clubs, ne convient-il pas, tout en surveillant ce monde d’un œil et en dénonçant ses échecs, ne convient-il pas de parler entre nous de ceux que font celles et ceux qui ont encore confiance dans la viabilité de ce pays, et qui savent qu’il ne se construira qu’avec moins d’inégalités et de dépendance.

Ce n’est pas un reproche que j’adresse à mes confrères et à moi-même. Juste une inquiétude citoyenne. Nous ne donnons pas assez d’échos et de visibilité à ce qui se fait en contre. Or il y a beaucoup de choses qui se font en contre. Ne serait-ce qu’une école qui éduque les enfants au sens de l’égalité et de la dignité. Ne serait-ce que quatre gamins d’un quartier pourri qui se réunissent pour discuter de leur condition. Ne serait-ce qu’une formation politique qui pense le social et ne se précipite pas dans une course folle au pouvoir sans vision de la société.

Oui, j’ose croire qu’il y a une autre actualité que Fils-Aimé et consorts, l’ambassade des Etats-Unis et sa suite, les affairistes qui magouillent, les revenants du PHTK…

Il ne s’agit pas de faire silence sur la place du pire dans le jour qui se fait, mais de lui donner son statut de pire, et d’accorder plus d’attention à ce que nous faisons de beau et de bien. Décanter, différencier, critiquer, saluer, c’est aussi une forme de lucidité politique. Il s’agit de choisir ce qui mérite un mot de ma bouche, une goutte de mon encre, et de se rappeler que, heureusement, tous ici ne font pas les mêmes choses.

Par : 

Couverture | Les spectateurs regardent un Haïtien s’élancer au saut en longueur, l’une des épreuves de la « Journée sportive pour la paix » Photo : UN Mission

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Poète, romancier, critique littéraire et scénariste, Lyonel Trouillot a étudié le droit.

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