SOCIÉTÉ

Une seule toilette publique pour 800 000 personnes à Pétion-Ville et à Delmas

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AyiboPost a visité l’ensemble de ces installations ainsi que les toilettes du local principal de la mairie entre le début du mois d’avril et la fin du mois de mai. Toutes, y compris celles du local principal de la mairie, choquent par leur saleté, à l’exception du bloc sanitaire de la Place Boyer

 

Attention : certaines images de cet article peuvent heurter la sensibilité des lecteurs.

Environ 800 000 citoyens habitent Pétion-Ville, la zone résidentielle de Port-au-Prince, et Delmas, la localité commerciale.

Pourtant, une seule des toilettes publiques de la première commune ne révulse pas par sa saleté.

Un constat qui contraste avec les déclarations du maire assesseur de Pétion-Ville, Staco Amazan. Lors d’un entretien, il avait indiqué l’existence dans sa commune de deux toilettes publiques respectivement sur la Place Saint-Pierre et la Place Boyer, une à la gare routière de la commune et un urinoir « au dos de l’église Saint-Pierre ».

AyiboPost a visité l’ensemble de ces installations ainsi que les toilettes du local principal de la mairie entre le début du mois d’avril et la fin du mois de mai. Toutes, y compris celles du local principal de la mairie, choquent par leur saleté, à l’exception du bloc sanitaire de la Place Boyer.

Toilette publique de la Place Saint Pierre. Photo : AyiboPost

À Delmas, aucune des trois places publiques visitées — Delmas 31, Delmas 33 et la place Jeudy de Delmas 75 — ne dispose d’installations sanitaires pour les usagers.

AyiboPost a contacté sans succès la mairie de Delmas par courriel, messages WhatsApp et appel téléphonique.

Le manque de disponibilité et le défaut d’hygiène dans les toilettes publiques comportent d’importants enjeux pour la santé.

Pour le gynécologue Baby Alténor, retenir l’urine ou uriner à même le sol ou dans des récipients sales comporte des risques sanitaires pour les femmes.

« L’urine, lorsqu’elle reste longtemps dans la vessie, favorise la prolifération des germes dans l’appareil et provoque des risques d’infections urinaires », explique le docteur Alténor, directeur du complexe médical de Pivert. Ces risques, dit-il, sont encore plus élevés chez les femmes enceintes, car les infections urinaires peuvent leur causer des contractions au niveau de l’utérus.

La Direction de la Promotion de la Santé et de la Protection de l’Environnement au ministère de la Santé publique et de la Population intervient dans l’élaboration et l’application des normes sanitaires applicables aux toilettes publiques et institutionnelles, dans la promotion de l’hygiène, la surveillance des maladies hydrofécales, et appelle les mairies à la construction et au bon entretien des toilettes publiques.

Le directeur de cet entité, Francisko Noël, reconnaît le manque de toilettes publiques dans les marchés, les gares routières, dans les centres urbains et les lieux de grand passage. Il appelle les collectivités territoriales et « les partenaires techniques à investir de manière structurée dans la construction et l’entretien de blocs sanitaires publics aux points stratégiques des villes ».

Les médecins encouragent aussi les autorités à construire des toilettes publiques et à assurer leur meilleur entretien afin de protéger la santé des citoyens.

Uriner dans des sanitaires non hygiéniques provoque des infections urinaires et vaginales, en raison des contacts possibles avec les microbes qui prolifèrent dans les cuvettes de toilettes non nettoyées. Retenir l’urine ou uriner dans la rue peut également provoquer des infections urinaires, voire des infections rénales chez les hommes, avertit l’urologue Délex Saintidor.

Urinoir de Pétion-Ville. Photo : AyiboPost

Depuis janvier 2012, le parlement haïtien a ratifié le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels qui, en son article 11, reconnaît l’accès à l’assainissement comme un droit humain, au même titre que tout autre droit humain.

Le droit à l’assainissement, détaché du droit à l’eau et reconnu comme un droit à part entière par la résolution du 17 décembre 2015, implique non seulement que des installations sanitaires soient disponibles en quantité suffisante pour tous, à un coût abordable, mais aussi que leur hygiène soit garantie et qu’elles assurent l’intimité et l’intégrité des utilisateurs.

Selon l’actuelle coordinatrice générale a.i. de la Direction nationale de l’Eau potable et de l’Assainissement, Edwige Petit, la construction et l’entretien de toilettes publiques relèvent de la responsabilité des mairies.

En tant que régulateur au niveau national, la DINEPA a un rôle réglementaire, normatif et incitatif. Selon Petit, l’institution devrait s’assurer, conformément au principe d’accessibilité, que les tarifs fixés pour l’utilisation des toilettes soient abordables.

Mais très peu de toilettes publiques existent dans les grandes villes d’Haïti.

Haïti n’opte pas pour des toilettes publiques autonomes en raison du coût d’entretien et a plutôt recours, en général, à des installations sanitaires dans les « gares », sur les « places publiques » et dans les « stations-service », analyse Petit.

Installations sanitaires au local principal de la mairie de Pétion-Ville

Le 13 avril 2026, vers 11 heures du matin, au local principal de la mairie, à l’entrée du bloc sanitaire, des objets de toutes sortes s’empilaient dans le coin gauche, dont un panier contenant des piments.

À l’intérieur d’une des cabines pour femmes, une cuvette souillée d’excréments non évacués, un carrelage humide et l’absence d’aération lorsque la porte se ferme provoquent le haut-le-cœur. Aucun papier hygiénique n’a été trouvé. À la sortie, ni eau ni savon pour le lavage des mains.

L’espace des blocs sanitaires du local principal de la mairie, le 13 avril 2026. Photo : AyiboPost

L’espace des blocs sanitaires du local principal de la mairie, le 13 avril 2026. Photo : AyiboPost

Gare routière de Pétion-Ville

Au dos de l’église du Sacré-Cœur, en face de la gare, un écriteau signale l’existence des installations sanitaires de la gare routière de Pétion-Ville.

L’espace des blocs sanitaires du local Gare routière de Pétion-Ville, le 13 avril 2026. Photo : AyiboPost.

L’espace des blocs sanitaires du local Gare routière de Pétion-Ville, le 13 avril 2026. Photo : AyiboPost.

L’entrée est inondée d’eau et de boue. La cuvette est sale et la poubelle déborde de papiers hygiéniques usagés. Aucun dispositif de lavage des mains n’existe. Une odeur d’humidité, des portes rouillées, des murs sales et toutes sortes d’objets hétéroclites empêchent de reconnaître qu’il s’agit d’installations sanitaires : vêtements et haillons étendus sur la clôture, mallettes, piles de livres… et même des chiots.

L’espace des blocs sanitaires de la Gare routière de Pétion-Ville, le 13 avril 2026. Photo : AyiboPost.

Place Saint-Pierre de Pétion-Ville

La toilette publique de la Place Saint-Pierre se situe au bureau des Affaires politiques de la mairie : un modeste bâtiment plutôt délabré dans l’un des coins de la place. La miction est facturée 25 gourdes et la défécation 50 gourdes.

Au seuil de la porte d’entrée, une bâche suspendue dissimule la petite pièce qui ressemble davantage à une décharge. Au fond, un W.-C. dont le mécanisme de chasse d’eau ne fonctionne pas. À côté, un fût en plastique hermétique. Le moyen d’évacuer ses excréments est à deviner — exercice que le dernier usager ne semblait pas avoir réussi, ce qui pourrait expliquer l’état écœurant du fond de la cuvette.

Toilette publique de la Place Saint Pierre. Photo : AyiboPost

Toilette publique de la Place Saint Pierre. Photo : AyiboPost

Urinoir au dos de l’église Saint-Pierre de Pétion-Ville

Le maire assesseur de Pétion-Ville a informé AyiboPost de l’existence d’un urinoir au dos de l’église Saint-Pierre de la commune.

À la façade, des pictogrammes femmes et hommes sont apposés. Pourtant, pour satisfaire son besoin d’uriner, la journaliste d’AyiboPost a été invitée à s’asseoir sur une marmite en plastique, puis à jeter le contenu dans l’urinoir.

Urinoir au dos de l’église Saint-Pierre de Pétion-Ville. Photo : AyiboPost

Pas la moindre goutte d’eau. Une couche de poussière recouvre le lavabo.

Molière est le gardien qui gère le patrimoine de la commune. Il raconte à AyiboPost qu’il ne perçoit plus de salaire depuis deux ans.

« Une fois, il y avait une paie et je suis allé chercher la mienne, on ne m’a rien donné. Depuis, c’est avec ce que je reçois des usagers que je m’organise pour faire le nettoyage », regrette Molière.

Bloc sanitaire de la Place Boyer de Pétion-Ville

Le bloc sanitaire de la Place Boyer coexiste avec le bureau des Affaires culturelles et de l’organisation d’événements de la mairie.

À l’entrée du bloc, une femme de ménage assure un nettoyage régulier.

Cependant, le transport de l’eau à partir des fûts pour la chasse n’empêche pas de se retrouver sur un carrelage parfois sale et glissant.

Bloc sanitaire de la Place Boyer de Pétion-Ville. Photo : AyiboPost

Bloc sanitaire de la Place Boyer de Pétion-Ville. Photo : AyiboPost

Par ailleurs, l’urinoir n’offre aucune intimité aux hommes. « Quand tu urines là, les gens ne cherchent pas à te voir — ils te voient. Ce n’aurait pas dû être comme ça », déplore le Dr Yves André Pierre, qui venait d’être aperçu par une femme sortant d’une cabine. Celle-ci avait elle-même dû maintenir un fil accroché à la serrure défaillante de sa porte de cabine pendant toute la durée de sa présence à l’intérieur, afin de préserver son intimité.

Installations sanitaires au marché de Pétion-Ville

Les deux toilettes publiques du marché de Pétion-Ville sont actuellement hors service, selon le maire assesseur de la commune, Staco Amazan.

Toilette publique (sous gestion de particuliers) au marché de Pétion-Ville. Photo : AyiboPost

Toilette publique (sous gestion de particuliers) au marché de Pétion-Ville. Photo : AyiboPost

Dans l’après-midi du 27 avril 2026, AyiboPost a pu visiter l’une des toilettes payantes privées auxquelles certains marchands et acheteurs ont recours : 25 gourdes pour la miction et 75 gourdes pour la défécation.

L’entrée de l’espace est jonchée d’immondices et de boue.

En longeant l’espace, une salle s’apparentant à une déchetterie s’offre au regard. On y aperçoit également des paniers de denrées alimentaires. Une autre porte au fond donne accès à une cabine dont la porte ne se ferme pas.

Place Wilson Jeudy de Delmas 33

Suffra Céné fréquente la Place Wilson Jeudy depuis plus d’un an. Le plombier, lorsqu’il ne travaille pas, vient se détendre sur la place publique de Delmas 33. Toutefois, se soulager, ne serait-ce que d’un simple besoin d’uriner à cet endroit, relève du cauchemar.

Place publique de Delmas 33. Photo : AyiboPost

« Si quelqu’un a envie d’uriner, il doit se rendre derrière ce toboggan que tu remarques, trouver une assiette jetable ou une bouteille en plastique usagée, uriner dedans, puis jeter le récipient plein d’urine sur le trottoir, devant la place. Pour la défécation, aucun moyen », explique le plombier à AyiboPost.

« Parfois j’ai honte. N’oublions pas que c’est dans une bouteille que je suis en train d’uriner et là [derrière le toboggan] on peut me voir, déclare le plombier. En plus, après, je dois marcher avec le récipient plein d’urine à la main pour aller le jeter sur le trottoir. »

Place publique de Delmas 75

La réalité n’est pas différente pour les jeunes qui fréquentent la Place publique de Delmas 75.

Place publique de Delmas 75. Photo : AyiboPost

Place publique de Delmas 75. Photo : AyiboPost

Les hommes urinent sans pouvoir déféquer, s’ils en ont besoin, directement sur la place, à même le sol.

Les femmes, quant à elles, doivent se cacher derrière un arbre sur le côté gauche de l’entrée du parc. Aucun moyen pour la défécation non plus.

Place Delmas 31

Place Delmas 31. Photo : AyiboPost

Les flamboyants ne privent certes pas d’ombre les usagers. Il y a des bancs et des poubelles pour se débarrasser de ses déchets, mais si un besoin d’uriner ou de déféquer se présente, il faut quitter la place, même si l’heure de fin de sieste n’a pas encore sonné.

Par : Doroty Derat

Pascal Nancy André a participé à ce reportage.

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