Dix ans après le passage de l’ouragan Matthew, qui a fait près d’un millier de morts en Haïti et ravagé une grande partie de la Grand’Anse, les 40 000 habitants de Dame-Marie risquent de se retrouver totalement coupés du reste du département
La commune de Dame-Marie, située sur la côte du département de la Grand’Anse, s’apprête à célébrer, le 22 juillet 2026, le 250e anniversaire de sa fondation.
Pour marquer cette date, plusieurs activités sont prévues, notamment des visites guidées, une cérémonie religieuse à l’église Notre-Dame de la Nativité, des parades dans le centre-ville ainsi que des ateliers de réflexion autour de l’histoire de cette ancienne cité héritée de l’époque coloniale.
Mais derrière les festivités, une autre réalité préoccupe la zone.
Dix ans après le passage de l’ouragan Matthew, qui a fait près d’un millier de morts en Haïti et ravagé une grande partie de la Grand’Anse, les 40 000 habitants de Dame-Marie risquent de se retrouver totalement coupés du reste du département.
Lire aussi : L’autre bilan du passage de l’ouragan Matthew en Haïti
Cette menace d’isolement est incarnée par le pont qui enjambe la rivière de Dame-Marie et relie le centre-ville à la route nationale menant vers Jérémie, selon une demi-douzaine d’habitants interrogés par AyiboPost.
Chaque jour, des centaines de personnes empruntent ce pont pour rejoindre le chef-lieu du département et accéder aux services administratifs, de santé ou commerciaux.
Mais l’état de délabrement de cet ouvrage construit en 2003 inquiète.
« Le pont de Dame-Marie devrait être reconstruit. Il représente un danger aussi bien pour les personnes qui le traversent en véhicule que pour les piétons », affirme à AyiboPost Robenson Saint-Yles, ingénieur civil ayant grandi dans la commune.
Lorsque les pluies font gonfler la rivière, la situation devient encore plus préoccupante.
« Lorsque la rivière est en crue, certaines personnes tentent malgré tout de la traverser. Elles sont parfois emportées par les eaux et y laissent leur vie », poursuit-il.
Durant ces périodes, des habitants restent parfois bloqués pendant un ou deux jours de l’autre côté de la rivière avant de pouvoir regagner la ville.
« Le pont de Dame-Marie devrait être reconstruit. Il représente un danger aussi bien pour les personnes qui le traversent en véhicule que pour les piétons », affirme à AyiboPost Robenson Saint-Yles, ingénieur civil ayant grandi dans la commune.
Le danger ne se limite pas au pont.
Le tronçon routier reliant Dame-Marie à Jérémie est lui aussi fortement détérioré, compliquant davantage les déplacements des habitants.
Pour le maire principal de Dame-Marie, Guerlince Michel, contacté par AyiboPost, la municipalité ne dispose ni des ressources financières ni des compétences nécessaires pour entreprendre la reconstruction de l’ouvrage.
« Cette responsabilité revient aux autorités centrales ou aux organisations internationales », explique le responsable.
Cette dégradation contraste avec le passé de la commune.
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, Dame-Marie prospérait grâce à l’exportation du cacao qui impliquait des investisseurs français et allemands.
La commune demeure aujourd’hui encore le principal bassin de production cacaoyère de la Grand’Anse.
« Lorsque la rivière est en crue, certaines personnes tentent malgré tout de la traverser. Elles sont parfois emportées par les eaux et y laissent leur vie »
Ses plages, ses montagnes et sa végétation luxuriante lui confèrent également un important potentiel écotouristique, largement sous-exploité.
Mais cette prospérité a été mise à rude épreuve au fil des catastrophes naturelles.
L’ouragan Hazel, en 1954, avait déjà détruit une grande partie de la ville et porté un coup sévère à son économie.
Plus récemment, l’ouragan Matthew a aggravé des infrastructures déjà fragiles.
Au-delà des routes, les habitants font également face à un déficit chronique en services essentiels.
Depuis près de dix ans, Dame-Marie est plongée dans le noir.
La centrale électrique de la commune, équipée d’environ six génératrices, est hors service.
Les habitants qui en ont les moyens se tournent vers des panneaux solaires pour alimenter leurs maisons.
Stivens Exama, administrateur et technicien agricole travaillant comme agent de crédit à Fonkoze, se souvient pourtant d’une autre époque.
« Lorsque j’étais enfant, la ville de Dame-Marie avait un système électrique qui fonctionnait. À cette époque, nous étions encore sous la tutelle de la commune d’Anse-d’Hainault », raconte-t-il à AyiboPost.
Le maire révèle qu’un projet de centrale solaire, piloté par les ministères de l’Économie et des Finances ainsi que des Travaux publics, est en préparation avec l’organisation EarthSpark International, une institution implantée en Haïti depuis 2008 se spécialisant dans la mise en place des systèmes électriques.
Selon le maire Michel, un citoyen de la commune a mis environ un terrain d’environ un carreau à disposition du projet estimé à quatre millions de dollars américains.
Aucune date de réalisation n’a toutefois été annoncée.
Les difficultés des dame-mariens ne s’arrêtent pas là.
Depuis le passage de Matthew en octobre 2016, le système d’alimentation en eau potable de la commune n’a jamais été rétabli.
Privés de ce service, de nombreux habitants utilisent l’eau de la rivière pour leurs besoins quotidiens.
« Lorsque j’étais enfant, la ville de Dame-Marie avait un système électrique qui fonctionnait. À cette époque, nous étions encore sous la tutelle de la commune d’Anse-d’Hainault », raconte-t-il à AyiboPost.
Selon Rosena Jean, infirmière à l’Hôpital communautaire de Dame-Marie, cette situation favorise la recrudescence des cas de fièvre typhoïde notamment en 2025.
« Certains habitants utilisent la rivière comme dépotoir ou pour leurs besoins physiologiques. Malgré cela, d’autres continuent à utiliser cette eau pour les tâches ménagères », explique-t-elle à AyiboPost.
« Les riverains ne peuvent même plus passer près de la rivière tellement l’odeur est désagréable », ajoute l’infirmière.
Pour les habitants, l’absence d’infrastructures s’accompagne également d’un manque de services publics.
La commune ne dispose ni d’un bureau de l’immigration, ni d’une succursale des Archives nationales, ni d’une agence de la Banque nationale de crédit (BNC), ni d’un bureau déconcentré du ministère des Affaires sociales.
« Il n’y a pas à Dame-Marie de bureau de l’immigration où les citoyens peuvent obtenir un passeport », souligne de son côté Jimmy Saint-Louis, coordonnateur du comité chargé de l’organisation du 250e anniversaire de la commune.
Faute de ces services, les habitants sont contraints de se rendre à Jérémie pour effectuer la plupart de leurs démarches administratives.
Un déplacement qui dépend d’un pont dont plusieurs redoutent aujourd’hui l’effondrement.
Par : Djouly Mombrun
Couverture | Église Notre Dame de la Nativité de Dame-Marie. Vendredi 17 juillet 2026. Photo : Michel Max Donald.
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