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Carlos Ruiz Massieu : « Nous ne sommes pas en Haïti pour régler les problèmes à la place des Haïtiens »

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Le chef du BINUH en Haïti répond aux questions d’AyiboPost

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Dans cette interview accordée à AyiboPost, le chef du Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH), Carlos Ruiz Massieu, revient sur les relations entre les Nations unies et les autorités de transition haïtiennes, les critiques visant la présence internationale en Haïti, la question sécuritaire, les élections, les droits humains ainsi que les efforts de désarmement et de réinsertion dans le pays.

Diplomate mexicain de carrière, Ruiz Massieu dirige le BINUH depuis 2025 après avoir occupé plusieurs fonctions au sein des Nations unies, notamment comme représentant spécial de l’ONU en Colombie chargé du suivi de l’accord de paix avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie – Armée du peuple ( FARC-EP ). Il cumule plus de trente ans d’expérience dans la diplomatie et les affaires multilatérales.

Cette interview a été légèrement éditée pour des raisons de clarté.

Que fait actuellement le BINUH en Haïti ?

Ce que je peux dire, c’est que nous disposons d’un mandat précis du Conseil de sécurité, qui consiste essentiellement à soutenir le processus politique, les préparatifs électoraux, ainsi que les efforts de DDR — c’est-à-dire le démantèlement, le désarmement et la réinsertion —, notamment à travers l’élaboration de stratégies et leur mise en œuvre. Nous travaillons également sur le suivi et le rapportage des violations des droits humains.

Mais, plus globalement, la raison de notre présence ici — et c’est pourquoi nous nous estimons privilégiés —, est de tenter de contribuer à l’amélioration de la situation. Nous sommes ici pour apporter notre contribution. Nous espérons qu’elle pourra être positive et permettre une amélioration générale de la situation dans le pays.

Et c’est probablement à ce niveau que se situe notre ambition. Au final, la responsabilité, mais aussi l’appropriation des processus, appartiennent aux Haïtiens. Mais nous sommes ici pour les soutenir de toutes les manières possibles.

Le BINUH a-t-il pris part aux négociations ayant conduit à la prolongation du mandat du gouvernement de transition actuel ?

Nous n’avons pas participé à des négociations à proprement parler. En revanche, dans le cadre des bons offices du Secrétaire général des Nations unies, nous avons échangé avec différents acteurs afin de comprendre la position des différents secteurs, des acteurs politiques, des membres du CPT à l’époque, ainsi que du Premier ministre d’alors, sur les scénarios envisagés après le 7 février et sur ce qui pouvait constituer la meilleure solution pour la prochaine phase de la transition.

L’idée était de réfléchir à la meilleure orientation pour le pays, compte tenu du fait que la transition devait se poursuivre au-delà du 7 février, contrairement à ce qui avait été initialement prévu. C’est dans ce cadre que nous avons agi.

Nous avons donc interagit avec différents acteurs. Nous avons essayé de les aider à avancer vers une prise de décision.

Mais, au bout du compte, il revenait aux différents acteurs, à travers leurs propres mécanismes, de prendre les décisions nécessaires — qu’ils aient réussi ou non à le faire est une autre question. Mais oui, nous avons eu des échanges.

Cependant, je ne dirais pas que nous avons négocié à proprement parler.

L’un des principaux mandats du gouvernement de transition est l’organisation des élections. Comptez-vous continuer à soutenir ce gouvernement même si les élections ne sont pas organisées à la fin de l’année, comme prévu ?

Nous ne sommes pas ici pour soutenir un gouvernement en particulier. Nous sommes ici pour travailler avec les autorités afin de mettre en œuvre notre mandat et d’appuyer leurs actions dans ce cadre. Nous continuerons donc à travailler sur les élections et sur leur organisation.

Comme vous l’avez souligné, il existe deux dimensions essentielles du mandat des autorités de transition : l’organisation des élections et l’amélioration de la sécurité.

Concernant les élections en particulier, nous travaillons avec le CEP, le Conseil électoral, ainsi qu’avec le Premier ministre et son cabinet afin de faire avancer les préparatifs électoraux. Nous coordonnons l’assistance électorale des Nations unies et collaborons également avec d’autres acteurs internationaux, comme l’OEA, qui participent ou contribuent au processus électoral.

Nous considérons que les élections constituent l’un des principaux objectifs du gouvernement de transition et nous pensons évidemment qu’elles auront lieu. Il y aura probablement certains ajustements du calendrier électoral à l’avenir. Des discussions sont également en cours concernant certains aspects du cadre électoral, notamment à travers des décrets électoraux — nous pourrons y revenir.

Mais nous continuerons à travailler avec ce gouvernement sur de nombreuses questions, en particulier celles qui relèvent du mandat du BINUH, comme l’assistance électorale.

Quel bilan faites-vous de la présence des Nations unies en Haïti alors que la crise multidimensionnelle persiste ?

Écoutez, nous pensons que des circonstances différentes nécessitent des réponses différentes. Dans ce cas précis, le Conseil de sécurité a choisi une architecture de soutien international différente, mais probablement adaptée à la situation actuelle.

D’un côté, il existe un mandat du Conseil de sécurité pour une force chargée de lutter contre les gangs. Il ne s’agit pas d’une force onusienne comme cela a pu être le cas dans le passé, mais plutôt d’un effort multinational destiné à faire face à la présence, à l’influence, voire au contrôle exercé par les gangs sur certains quartiers de la capitale et dans certains départements du pays.

Parallèlement, il y a le BINUH, la mission politique, qui doit compléter les efforts sécuritaires à travers son mandat : soutien à l’organisation des élections, exercice des bons offices du Secrétaire général, mais aussi des aspects qui pourraient devenir très importants à l’avenir, comme la stratégie de démantèlement, de désarmement et de réinsertion des membres des gangs, notamment les enfants, afin de leur offrir des voies de sortie sûres.

À cela s’ajoute l’équipe-pays des Nations unies, c’est-à-dire l’ensemble des agences, fonds et programmes qui travaillent sur la situation humanitaire — que nous savons extrêmement grave aujourd’hui — et qui soutiennent également des activités davantage orientées vers le développement afin de compléter l’approche sécuritaire et les efforts politiques que nous menons.

Il s’agit donc d’une présence très particulière des Nations unies dans le pays.

Il est probablement difficile d’en mesurer l’efficacité dès maintenant. Mais j’espère qu’avec le temps, grâce aux efforts fournis pour rendre cette force plus efficace, au travail politique que nous menons et aux activités de l’équipe-pays, nous pourrons être satisfaits de ce que nous aurons apporté au pays.

Mais je tiens à souligner qu’en définitive, la responsabilité de sortir de cette crise — tout comme le mérite d’y parvenir — revient avant tout au pays lui-même. C’est votre pays, le pays des Haïtiens, le pays des autorités haïtiennes. Et tout progrès positif que nous espérons voir dans un avenir proche viendra avant tout de décisions et d’actions haïtiennes, soutenues par nous, par les Nations unies et par d’autres partenaires.

Il est important de rappeler que, lorsque nous regarderons cette période dans quelques mois ou quelques années — et j’espère que ce sera dans un meilleur scénario —, le mérite reviendra aux Haïtiens. Mais nous espérons aussi que les Nations unies auront apporté leur contribution à l’amélioration de la situation.

La population attend ce «  meilleur scénario » depuis maintenant, disons plus de vingt ans. Que répondez-vous à ceux qui estiment que toutes ces interventions internationales en Haïti n’ont produit aucun résultat concret ?

Je peux comprendre la frustration. Je peux comprendre le désespoir. Je peux comprendre que la situation ne se soit malheureusement pas améliorée au fil des années comme beaucoup l’espéraient.

Mais aujourd’hui, nous devons penser à l’avenir. Nous devons tous assumer nos responsabilités : les Haïtiens, les autorités en premier lieu, mais aussi la société civile, les différents acteurs nationaux et, espérons-le, le peuple haïtien dans son ensemble, aux côtés de la communauté internationale. Nous devons travailler collectivement pour améliorer la situation actuelle.

Je suis convaincu que face à des besoins aussi immenses, dans un grand pays peuplé de grandes personnalités mais plongé dans une situation aussi difficile, notre meilleure chance de réussir réside dans un travail commun entre acteurs nationaux et internationaux, avançant dans la même direction.

Je pense donc qu’il faut regarder le présent et penser à l’avenir. Je comprends la frustration et peut-être même le scepticisme. Mais nous devons tirer les leçons du passé : comprendre ce qui a fonctionné afin de le reproduire si les circonstances le permettent, mais aussi reconnaître nos erreurs et ce que nous aurions pu mieux faire afin de corriger ces insuffisances et augmenter ensemble nos chances d’obtenir de meilleurs résultats et un avenir meilleur.

Que répondez-vous à ceux qui considèrent la présence de l’ONU ou l’intervention internationale en Haïti comme une forme d’ingérence étrangère déguisée ?

Nous pensons justement qu’il faut veiller à ce que cela ne soit pas le cas. Nous devons nous assurer que tout ce que nous faisons de l’extérieur vise à soutenir les efforts nationaux.

Il est essentiel que le pays soit dirigé par les Haïtiens, que les principales décisions reviennent aux Haïtiens. Et nous devons agir dans cet esprit, tant dans notre comportement que dans notre manière de contribuer.

Nous devons démontrer, à travers nos actions, nos décisions et nos messages, que c’est bien notre objectif. Nous ne sommes pas ici pour régler les problèmes à la place des Haïtiens. Nous sommes ici pour aider les Haïtiens à les résoudre.

Nous ne sommes même pas ici pour améliorer les choses seuls. Nous sommes ici pour contribuer à leur amélioration, sous leadership haïtien, avec des acteurs nationaux aux commandes.

Comme je l’ai dit, il est important qu’au final, les secteurs nationaux, la société civile — qui reste très dynamique malgré les difficultés —, les partis politiques, le secteur privé, bref l’ensemble des acteurs haïtiens, soient ceux qui conduisent les décisions et les actions concrètes en faveur de l’amélioration du pays.

Mais nous sommes là pour apporter notre soutien de toutes les manières possibles. Et les Haïtiens, tout comme le peuple haïtien, peuvent compter sur nous à cet égard.

Donc, selon vous, il n’y a pas d’ingérence de la communauté internationale en Haïti ?

Il existe toujours des perceptions différentes quant à la frontière entre le fait de contribuer et celui de devenir trop intrusif dans les processus de décision d’un pays.

Il y a toujours des interprétations possibles. La frontière est parfois fine. Mais nous devons justement veiller, nous la communauté internationale, à rester de ce côté-là de la ligne.

Nous devons rester dans une logique de contribution, autant que possible, autant qu’on nous le permet, autant qu’on nous le demande. Mais toujours sous conduite haïtienne. C’est ce que nous devons faire en permanence. Nous devons aussi être attentifs à cela de notre côté. Et je suis certain que les Haïtiens feront également leur part.

Comment travaillez-vous actuellement avec la Police nationale d’Haïti ?

Nous sommes en contact permanent avec elle, au quotidien, à travers nos collègues de la mission. Mais le Conseil de sécurité a récemment modifié le mandat du BINUH lors de son dernier renouvellement en janvier.

Comme je le disais plus tôt, toute l’idée est d’avoir différentes composantes du système des Nations unies, mais aussi différents acteurs de la communauté internationale, qui remplissent des rôles et des responsabilités complémentaires, tout en évitant les duplications.

Par le passé, nous travaillions évidemment avec la police pour recueillir des informations sur les différents incidents et la situation sécuritaire dans le pays. Nous participions également au renforcement des capacités de la police, avec l’espoir qu’à terme les autorités haïtiennes puissent pleinement prendre en charge leurs propres besoins en matière de sécurité.

Mais avec l’arrivée de la nouvelle force et le renforcement de la MSS, ainsi qu’avec les efforts fournis par des partenaires bilatéraux comme les États-Unis, le Canada, la France et d’autres en matière de formation de la police, il a été décidé — et je pense que c’était une décision judicieuse — que le BINUH ne devait plus continuer à intervenir dans ce domaine puisque d’autres acteurs le font déjà.

Ainsi, même si nous entretenons des échanges quotidiens afin d’évaluer l’évolution de la situation, notre responsabilité consiste désormais à rendre compte de la situation sécuritaire et à coordonner nos actions avec les autres acteurs impliqués dans l’amélioration de la sécurité, comme la FRG ou certains États partenaires.

Nous entretenons donc de très bonnes relations avec la PNH. Mais, comme je l’ai dit, le mandat du BINUH a quelque peu évolué récemment.

D’un autre côté, nous avons aussi la responsabilité de documenter, sous l’angle des droits humains, toutes les violations commises contre la population, qu’elles proviennent des activités des gangs ou des opérations des forces de sécurité. Nous devons donc également interagir avec les autorités pour recueillir des informations et formuler des recommandations afin d’améliorer leurs interventions.

La Police nationale d’Haïti a été impliquée ces dernières années dans de nombreux cas de violences et d’exécutions extrajudiciaires. En 2025, par exemple, le BINUH a publié un rapport documentant des dizaines de violations des droits humains impliquant des policiers. Observez-vous toujours la même tendance aujourd’hui ? Et estimez-vous que les autorités policières font suffisamment d’efforts pour sanctionner les agents accusés d’abus ?

Oui, nous avons documenté les cas que vous mentionnez et nous continuerons de le faire. Je pense qu’il s’agit d’un rôle important que nous devons continuer à assumer.

Mais, comme vous l’avez souligné, nous voulons aussi voir des actions concrètes pour répondre à ces situations, tant en matière de responsabilité que de prévention, afin d’éviter, de réduire et, nous l’espérons, d’éliminer les cas que nous documentons dans nos rapports sur les droits humains ainsi que dans les rapports du Secrétaire général au Conseil de sécurité.

Nous avons observé une certaine réceptivité de la part des autorités. Nous avons également vu des mesures correctives être prises pour répondre à ces problèmes. Mais, évidemment, nos attentes sont beaucoup plus élevées en matière de mesures concrètes.

Nous voulons constater une baisse réelle des exécutions extrajudiciaires et des abus commis par ceux dont la mission première est justement de protéger la population.

Comme je l’ai dit, nous constatons des réponses positives et certaines actions ont déjà été entreprises. Mais le pays a besoin que toutes les mesures possibles soient prises afin de réduire puis d’éliminer totalement ces abus.

Et nous espérons y parvenir progressivement.

Compte tenu des difficultés d’accès à certaines zones, comment le BINUH continue-t-il de mener ses enquêtes et de produire ses rapports sur la sécurité et les droits humains ?

Nous travaillons, à travers nos différentes sections — notamment la section des droits humains — avec différents segments de la population ainsi qu’avec des organisations locales qui nous aident à recueillir des données.

Nous croisons ensuite ces informations avec d’autres sources afin de vérifier les faits dans les zones auxquelles nous n’avons pas directement accès.

Il s’agit d’une relation importante que nous avons construite au fil des années : une relation de confiance qui nous permet de continuer à nous appuyer sur les informations qu’ils nous fournissent.

Nous pouvons ensuite les confronter aux données officielles ou à d’autres sources afin d’obtenir les informations les plus fiables possibles sur ce qui se passe réellement sur le terrain.

Cela concerne aussi bien les violences liées aux activités des gangs — qui, comme nous le savons, causent d’immenses souffrances à la population — que les conséquences de certaines opérations sécuritaires menées par les autorités, lesquelles peuvent parfois provoquer des dommages collatéraux affectant la population.

Ces situations doivent également être documentées et prises en compte afin de réduire au maximum les risques pour les civils.

Entre janvier et mars 2026, l’ONU a recensé 1 642 personnes tuées en Haïti, dont 69 % des décès et des blessés liés aux opérations des forces de l’ordre. Comment l’organisation répond-elle à cette situation qu’elle considère déjà comme préoccupante ?

Comme je l’ai dit, nous disposons de plusieurs moyens pour tenter de provoquer des changements positifs et encourager des mesures concrètes afin d’améliorer la situation.

La première étape consiste à recueillir les données, puis à sensibiliser à travers nos rapports.

Mais nous transmettons également ces informations aux auteurs de ces opérations ou à ceux dont les activités entraînent de telles conséquences, afin qu’ils prennent des mesures pour prévenir, atténuer, réduire ou éliminer ces dommages collatéraux.

Nous agissons donc publiquement à travers nos rapports, qui incluent des informations concernant les activités de la PNH. À l’avenir — espérons que cela ne sera pas nécessaire — ces rapports pourraient également inclure des informations concernant la FRG si des incidents de cette nature venaient à se produire.

Nous transmettons également ces informations au gouvernement, au bureau du Premier ministre, à la direction générale de la PNH et, éventuellement, au représentant spécial de la FRG.

Nous partageons aussi notre expertise afin de proposer des mesures correctives ou des protocoles susceptibles de réduire ou d’éliminer les conséquences sur la population lors des opérations.

Ensuite, nous évaluons les progrès réalisés.

Encore une fois, notre objectif est que ces dommages causés à la population — et plus particulièrement aux enfants — soient éliminés à terme, ou du moins fortement réduits.

Nous continuerons donc à recueillir des données, sensibiliser, transmettre les informations, proposer certaines mesures correctives et évaluer l’évolution de la situation afin que les communautés puissent vivre dans de meilleures conditions, y compris vis-à-vis de ceux qui sont censés les protéger.

Vous avez évoqué plus tôt le programme CNDDR. À quel niveau le BINUH est-il impliqué dans le programme actuel de désarmement et de réinsertion soutenu par la CNDDR et d’autres partenaires ?

Nous sommes fortement impliqués dans l’accompagnement de la CNDDR.

Sur la base de la stratégie qu’elle a élaborée, la commission travaille actuellement sur un plan d’action et une feuille de route.

Elle procède à d’importantes réflexions concernant les voies possibles pour le désengagement et la sortie sécurisée des enfants associés aux gangs.

Elle réfléchit également aux perspectives futures pour certaines catégories de personnes une fois que la FRG et les forces nationales auront mené leurs opérations.

Au-delà des personnes arrêtées, jugées et condamnées, il faut aussi penser aux segments de la population — en particulier les enfants — auxquels il faudra offrir une possibilité réelle de réintégration dans la société.

Comme vous le savez, Haïti dispose de ce qu’on pourrait appeler un avantage démographique, avec une population très jeune. Normalement, cela représente un véritable atout pour le développement du pays.

Mais dans la situation actuelle, nous sommes en train de perdre une partie de cette génération à cause des gangs, qui recrutent et enrôlent de nombreux jeunes.

Haïti doit réussir à récupérer cette génération.

Dans le cadre du DDR, nous apportons donc une assistance technique, en partageant non seulement notre connaissance du contexte haïtien et de notre expérience dans le pays, mais aussi les leçons tirées d’autres expériences internationales qui pourraient être adaptées à la réalité haïtienne.

Nous continuerons à travailler dans cette direction.

Cela pourrait aussi ouvrir la voie à une amélioration durable de la situation à Port-au-Prince et dans d’autres départements, par des moyens pacifiques.

S’il existe une volonté de certains groupes de libérer des enfants, nous devons être prêts à accompagner ce processus.

Nous devons également être préparés à d’éventuels désengagements volontaires, et pas uniquement à des sorties liées à des affrontements avec les forces de sécurité.

Le CNDDR est fondamental dans cette perspective.

Mais cela nécessite aussi davantage de soutien de la communauté internationale, davantage d’investissements et davantage de ressources.

Nous avons besoin de programmes, d’activités génératrices de revenus pour les communautés victimes des gangs, mais aussi pour permettre au programme CNDDR de fonctionner efficacement.

Et surtout, il faut que les autorités haïtiennes s’approprient ce processus.

Comme je l’ai déjà dit, il s’agit du pays des Haïtiens, et les autorités ainsi que les ressources nationales doivent être investies dans ces initiatives qui peuvent être extrêmement bénéfiques pour les communautés et pour le pays.

Elles pourraient contribuer à une solution plus durable et plus soutenable à la crise actuelle, et non à une amélioration temporaire.

Nous voulons améliorer la situation, rendre le pays plus sûr, plus stable et plus sécurisé.

Mais nous voulons aussi que ces progrès soient durables.

Nous ne voulons pas voir une amélioration aujourd’hui pour retomber dans la même situation dans quelques années.

Les gangs armés réclament régulièrement une amnistie totale malgré les exactions commises dans le pays. Pensez-vous que le gouvernement devrait dialoguer avec eux ou envisager une forme d’amnistie ?

Les autorités ont été très claires dans leur décision de ne pas négocier avec les gangs. Et, encore une fois, il s’agit d’une décision haïtienne qu’il faut respecter.

Cela dit, à mesure que les opérations sécuritaires progresseront, que des membres de gangs seront arrêtés, détenus — et malheureusement que certaines personnes perdront aussi la vie — si des groupes expriment une volonté de se démobiliser, de se désarmer et d’abandonner leurs activités, alors je suis certain que le gouvernement écoutera.

Reste à savoir s’il y aura ensuite une réponse positive visant à favoriser une démobilisation pacifique d’un grand nombre de membres de gangs.

Je pense qu’il ne faut jamais fermer complètement cette porte.

Mais il est clair qu’il ne s’agit pas d’une négociation.

Ces groupes ont commis des crimes terribles contre les communautés.

La décision de les arrêter, de les poursuivre et de les juger est très claire.

Mais si de tels signaux émergent, je suis certain que les autorités réagiront en conséquence.

La possibilité d’écouter doit toujours exister.

Et les Nations unies seront également disponibles pour écouter et voir si elles peuvent contribuer d’une manière ou d’une autre.

Les portes restent donc ouvertes…

Pour écouter, oui.

Ensuite, il faudra voir si quelque chose peut être fait.

Car si une partie importante des gangs acceptait de se démanteler, de remettre ses armes et de permettre aux communautés de retrouver une vie normale, ce serait évidemment une opportunité positive.

Mais cela ne signifie pas le début d’une négociation.

Il s’agit simplement d’être disposé à écouter les messages qui pourraient être envoyés.

Et si une opportunité de ce type se présente, il sera important de l’examiner.

Avez-vous connaissance d’initiatives allant dans ce sens ?

Pas actuellement. Je n’ai pas connaissance de démarches précises.

Mais je pense qu’il existe un potentiel.

Je suis convaincu que, même individuellement, certaines personnes enrôlées dans les gangs — parfois très jeunes, parfois sous la contrainte ou en raison de leurs circonstances personnelles — souhaiteraient aujourd’hui pouvoir quitter ces groupes.

Je pense que beaucoup aspireraient à une nouvelle vie et à de nouvelles opportunités.

C’est pourquoi il est important de maintenir des canaux d’écoute ouverts.

Cela ne veut pas dire que les autorités réagiront favorablement à chaque fois.

Elles ont une ligne très claire sur la manière d’aborder cette question.

Mais nous devons rester prêts à écouter et à réagir de manière appropriée si cela se produit.

Pour l’instant, comme je l’ai dit, la position officielle reste claire : pas de négociations en tant que telles.

Mais cela ne signifie pas que nous refusons d’entendre ce qui pourrait être proposé.

Quel est l’objectif des sanctions imposées par les Nations unies ?

Je pense qu’on peut résumer cela en deux ou trois objectifs principaux.

D’abord, il s’agit de sanctionner les individus ou organisations — membres de gangs, réseaux criminels, voire acteurs privés — impliqués dans des activités contraires à la loi, notamment le financement des gangs ou d’autres formes de soutien à des activités illégales.

Cela fait évidemment partie du problème et ces pratiques doivent être stoppées.

Sanctionner ces individus est donc important.

Mais ces sanctions envoient également un message plus large à la société afin de modifier certains comportements.

Elles doivent faire comprendre à ceux qui envisagent de soutenir ces activités — ou qui y participent déjà — que leurs actes n’auront pas lieu dans l’impunité et qu’il y aura des conséquences.

L’objectif est donc à la fois de sanctionner ceux qui commettent ces actes et d’encourager un changement de comportement.

Évidemment, l’efficacité de ces sanctions varie selon les cas.

Je parle ici des sanctions des Nations unies, qui diffèrent des sanctions unilatérales prises par certains États.

Mais l’idée générale reste la même : modifier les comportements d’individus ou d’organisations.

Les Nations unies ont principalement sanctionné des chefs de gangs. Comment évaluez-vous l’impact de ces sanctions jusqu’à présent ?

Je pense qu’elles ont été importantes.

Il était essentiel d’envoyer un message clair aux chefs de gangs sanctionnés ainsi qu’aux autres acteurs.

Les effets concrets restent peut-être plus limités.

Mais il faut aussi comprendre que le mécanisme des sanctions onusiennes repose sur une décision collective des États membres au sein d’un comité des sanctions.

C’est un mécanisme différent d’autres régimes de sanctions.

Cela reste néanmoins un outil important.

Et il continuera probablement à évoluer.

Il est possible que davantage d’individus ou d’organisations soient ajoutés à l’avenir.

Je sais que plusieurs États membres souhaitent justement élargir la liste des personnes sanctionnées.

Nous verrons donc comment le comité évoluera.

Mais, au final, il s’agit toujours de sanctionner des activités illégales et d’essayer, avec les outils dont nous disposons, de modifier des comportements nuisibles afin d’améliorer la situation générale du pays.

Pourtant, les gangs continuent d’obtenir des armes et des munitions, de recruter des enfants et d’attaquer la population. Que répondez-vous à ceux qui estiment que ces sanctions sont inefficaces ?

Il y a plusieurs aspects à considérer.

D’abord, certains relèvent directement du régime de sanctions, notamment l’embargo sur les armes.

Je pense aussi qu’il existe des perspectives importantes dans les prochains mois.

Lorsque la FRG et la police intensifieront leurs opérations — ce qui devrait arriver dans les semaines et mois à venir — les saisies d’armes et de munitions devraient augmenter.

Cela est important non seulement parce que ces armes seront retirées aux gangs, mais aussi parce qu’il sera alors possible de retracer leur provenance.

Il faudra ensuite voir si des mesures supplémentaires doivent être prises pour renforcer l’application de l’embargo sur les armes et des autres dispositions du régime de sanctions.

Et si certaines armes ou munitions proviennent de l’intérieur même du pays, alors cela devra également faire l’objet d’une réflexion nationale.

Les sources d’approvisionnement des gangs peuvent être multiples, internes comme externes.

Et il faut fermer toutes ces voies.

Car si vous privez les gangs de munitions, leurs capacités d’action diminueront considérablement.

Cela ne dépend pas uniquement des opérations sécuritaires, mais aussi de leur capacité matérielle à continuer leurs activités.

C’est pourquoi il est essentiel de couper ces circuits.

L’embargo sur les armes constitue évidemment un outil important dans cette stratégie.

Et si les armes viennent de l’extérieur, des mesures supplémentaires devront être prises.

Si elles proviennent de l’intérieur, il faudra également agir auprès des acteurs concernés.

Quelles obligations juridiques ces sanctions imposent-elles dans un pays comme Haïti, dans un contexte marqué par l’impunité et les dysfonctionnements du système judiciaire ?

C’est effectivement un défi.

Normalement, lorsqu’une instance comme les Nations unies sanctionne une personne, on s’attend ensuite à ce qu’un processus judiciaire national prenne le relais.

Les autorités judiciaires devraient alors utiliser les informations et les preuves recueillies afin d’engager des poursuites.

Mais lorsque le système judiciaire rencontre des difficultés de fonctionnement, cela complique évidemment le suivi.

Haïti n’est pas le seul pays confronté à ce problème.

Beaucoup de pays soumis à des régimes de sanctions connaissent des défis similaires.

Cela dit, concernant certains crimes — crimes de masse, crimes financiers ou violences sexuelles — des pôles judiciaires spécialisés sont pratiquement opérationnels.

Des magistrats ont déjà été désignés et les infrastructures existent.

Nous espérons donc que, grâce au soutien de la communauté internationale ainsi qu’au travail de nos collègues des Nations unies dans les domaines des droits humains et de l’ONUDC, ces structures permettront de renforcer le système judiciaire.

Ces crimes font justement partie des éléments qui ont conduit le comité des sanctions à sanctionner certains individus et organisations.

Il faut donc continuer à renforcer ces pôles judiciaires.

Nous espérons qu’ils deviendront pleinement opérationnels très prochainement.

Cela ne résoudra peut-être pas tous les problèmes, mais cela permettra au moins d’assurer un suivi judiciaire des sanctions.

Car, dans un État de droit, les sanctions devraient normalement être suivies d’enquêtes, de procès et, le cas échéant, de condamnations.

Selon Human Rights Watch, près d’un millier de personnes, dont des enfants, ont été tuées par des frappes de drones en Haïti entre mars 2025 et janvier 2026. Qui devrait être tenu responsable de ces violations : le gouvernement haïtien ou Vectus Global — la compagnie de sécurité privée qui opère actuellement  les drones à charge explosive dans le pays ?

Je pense que, d’abord, il est essentiel de continuer à documenter ces situations et à sensibiliser sur ce qui se passe.

Nous travaillons d’ailleurs étroitement avec Human Rights Watch sur les questions de collecte de données et d’informations.

Lorsque nous transmettons ces informations aux autorités haïtiennes, c’est parce qu’il s’agit d’un mécanisme utilisé par le gouvernement pour lutter contre les gangs.

Il revient donc au gouvernement de s’assurer que toutes les mesures prises — même à travers une entreprise privée — réduisent au maximum les risques pour la population.

Je pense qu’il faut aussi des enquêtes claires pour déterminer les responsabilités.

L’important est de définir précisément qui est responsable de quoi, notamment dans le cadre d’opérations conjointes entre la FRG et la PNH.

Mais surtout, il faut empêcher que de telles situations se reproduisent.

Le Bureau des droits humains des Nations unies et l’UNICEF ont été particulièrement préoccupés par les informations concernant des enfants touchés lors d’opérations sécuritaires.

Tous les acteurs impliqués doivent donc faire leur part afin de limiter et de réduire autant que possible ces risques.

Des inquiétudes ont été exprimées concernant la transparence de la liste électorale en vue des prochaines élections. Les Nations unies soutiendraient-elles un audit indépendant et transparent avant le scrutin ?

Il faut toujours trouver un équilibre entre la nécessité de garantir un processus aussi transparent et légitime que possible et les contraintes pratiques auxquelles le pays fait face.

Je dis cela notamment parce que cette question est liée aux discussions budgétaires actuelles.

Nous comprenons qu’il faut un budget important pour garantir les conditions nécessaires à des élections crédibles et représentatives.

Mais, dans un pays confronté à autant de besoins, il faut également veiller à ce que les dépenses restent raisonnables afin que d’autres ressources puissent être utilisées pour répondre à d’autres urgences de la population.

Concernant l’audit, nous ne serons jamais opposés, par principe, à un audit indépendant.

La question est surtout de savoir combien de temps cela prendrait et quel en serait le coût, afin d’éviter de retarder davantage les élections.

Espérons que le budget électoral soit approuvé rapidement.

Mais, sur le principe, nous ne serons jamais opposés à un audit indépendant, car cela renforce la transparence et la confiance dans le processus.

Cela peut aussi offrir davantage de garanties à la population et aux partis politiques quant à la crédibilité du scrutin dans les conditions actuelles.

Le BINUH soutient la participation des femmes en politique en Haïti. Quelle est sa position sur la nomination récente d’un homme comme directeur général du ministère à la Condition féminine ?

Il est important de viser la parité entre les femmes et les hommes dans la vie politique.

Cela inclut d’ailleurs aussi les Nations unies elles-mêmes, qui poursuivent des objectifs de parité.

En Haïti, la Constitution fixe un objectif de 30 %, et il est important de continuer à progresser vers ce seuil.

Cela concerne également les ministères.

Je pense d’ailleurs que le dernier remaniement ministériel a légèrement amélioré la représentation des femmes.

Concernant des postes spécifiques, il existe aussi au sein des Nations unies la campagne « HeForShe », qui vise à encourager les hommes à s’engager dans la promotion de l’égalité de genre et de l’autonomisation des femmes.

Ainsi, le fait qu’un homme occupe un poste de direction dans une institution liée aux questions de genre ne me préoccupe pas particulièrement, tant qu’il défend réellement ces causes.

L’essentiel est que le pays progresse vers les objectifs fixés par la Constitution et que la participation des femmes soit réelle et significative dans les processus de décision.

Il ne s’agit pas uniquement d’atteindre des chiffres.

Il faut aussi que cette participation ait un véritable impact.

Avez-vous constaté une perception négative des Nations unies dans la population haïtienne ?

Je ne peux pas dire que je l’ai personnellement ressentie de manière directe.

Mais je sais que, dans l’histoire des Nations unies en Haïti, il y a eu des réussites et aussi des erreurs.

Nous avons parfois apporté des contributions positives.

Et parfois certaines composantes de l’organisation n’ont pas agi comme elles auraient dû le faire.

Notre histoire en Haïti est donc faite à la fois de succès et d’échecs.

Pour ma part, je me considère très honoré d’être ici et d’essayer de contribuer positivement à l’amélioration de la situation du pays.

Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour aider Haïti à aller vers une situation meilleure.

Je souhaite que le BINUH et l’ensemble des Nations unies travaillent dans la bonne direction et produisent davantage de résultats positifs.

Nous voulons être les meilleurs partenaires possibles des autorités haïtiennes, des différents secteurs du pays et surtout de la population haïtienne.

Et s’il existe aujourd’hui des secteurs de la population qui gardent une perception négative des Nations unies en raison de cette histoire complexe, j’espère que ce que nous ferons à partir de maintenant permettra progressivement de changer cette perception.

Mais je veux assurer une chose : nous sommes ici pour aider et pour contribuer.

Nous sommes heureux d’avoir l’opportunité d’être présents et de participer à l’amélioration de la situation.

Merci de nous avoir reçus.

Merci à vous. Ce fut un plaisir. Je resterai toujours disponible. J’espère que nous aurons l’occasion de nous reparler dans le futur, dans un contexte où la situation se sera améliorée et où nous aurons pu, à notre niveau, contribuer à cette amélioration.

Par : Jérôme Wendy Norestyl, Wethzer PiercinWidlore Mérancourt

 

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Éditeur à AyiboPost, Jérôme Wendy Norestyl fait des études en linguistique. Il est fasciné par l’univers multimédia, la photographie et le journalisme.

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