SOCIÉTÉ

Une quinzaine de camps de déplacés dans des zones contrôlées par les gangs

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Les habitants de ces camps, à La Saline et à Martissant notamment, se trouvent piégés entre la violence des gangs, les chars de la police et les drones explosifs

Plus de 8 000 personnes vivent dans deux camps à La Saline et à Martissant, des zones sous le contrôle de gangs, selon des données acheminées à AyiboPost par les responsables de ces abris.

AyiboPost a compté plus d’une quinzaine de sites actifs de deplacés dans des territoires contrôlés par les gangs notamment à Cité Soleil, Martissant ou Delmas 2 sur une liste de 262 sites mise à jour au 17 mai, répertoriée par l’Organisation internationale pour les migrations.

« C’est une situation apparemment paradoxale, qui s’explique par la grande vulnérabilité à laquelle sont confrontés les habitants de ces quartiers », explique Ledner Dorcius, responsable du site de déplacés de La Saline.

Les résidents de ces camps dénoncent auprès d’AyiboPost leur abandon par l’État, l’insécurité quotidienne, les frappes de drones et le manque d’accompagnement des organisations humanitaires en raison des difficultés d’accès.

Cette situation s’inscrit dans un contexte où la violence des gangs a engendré le déplacement de 1,5 million d’Haïtiens, un record.

Les habitants continuent de fuir, malgré l’arrivée progressive de la Force de répression des gangs (FRG), chargée de rétablir la sécurité aux côtés des autorités haïtiennes.

Lire plus : Que sait-on de la Force de Répression des Gangs ?

Le camp de déplacés de « Cité Lemaire », communément appelé aussi « Camp Saint-Joseph », se trouve dans un espace abandonné à La Saline. Il sert de refuge à 802 familles, soit plus de 2 000 personnes, selon Ledner Dorcius, l’un des responsables du site.

Le « Camp Saint-Joseph » a vu le nombre de ses résidents doubler depuis le début de l’année. En janvier, le site – devenu refuge de nombreuses familles ayant abandonné leurs maisons à La Saline depuis 2022 en raison d’affrontements entre gangs rivaux – est passé à 802 familles (2 000 résidents), soit environ le double de sa précédente occupation, selon Dorcius.

D’après le responsable, cette augmentation est intervenue après le lancement de drones à charge explosive sur la zone, ayant fait plusieurs morts et blessés au début de l’année.

Les résidents de ces camps dénoncent auprès d’AyiboPost leur abandon par l’État, l’insécurité quotidienne, les frappes de drones et le manque d’accompagnement des organisations humanitaires en raison des difficultés d’accès.

Roseline Joseph, 46 ans, fait partie des résidents qui se sont repliés vers ce camp à la suite des ravages occasionnés par une explosion de drone à la rue 9, à Martissant, où elle habitait à l’époque.

Ce soir-là, les drones bourdonnant dans le ciel ont plongé ce quartier pauvre dans une agitation générale jusqu’aux premières lueurs de l’aube, selon les témoignages de deux habitants recueillis par AyiboPost.

Leurs explosions violentes ont englouti plusieurs pâtés de maisons.

Joseph est rentrée chez elle le lendemain. Son dernier-né était porté disparu. Des voisins lui ont appris que l’enfant avait été enseveli sous les ruines.

Joseph confie avoir abandonné la zone peu après pour s’établir à « Cité Lemaire », sans avoir pu récupérer les restes de son fils, qu’elle suppose être encore sous les décombres. Elle craint la menace constante des drones explosifs et les chars blindés de la Police nationale d’Haïti (PNH), stationnés à la lisière de plusieurs localités et prenant souvent pour cible des civils non armés pris pour des bandits.

« Lorsque je regarde des enfants jouer près de moi, mes pensées replongent vers les souvenirs de mon enfant et je pleure incessamment », témoigne Joseph. Elle a aménagé pour ses trois autres enfants, tous orphelins de père, un pis-aller fragile entre de petites cases en tôle rouillée dressées sur quelques pièces de bois, en plein cœur d’une zone qui enfante encore quotidiennement la violence et le chaos.

Joseph confie avoir abandonné la zone peu après pour s’établir à « Cité Lemaire », sans avoir pu récupérer les restes de son fils, qu’elle suppose être encore sous les décombres. Elle craint la menace constante des drones explosifs et les chars blindés de la Police nationale d’Haïti (PNH), stationnés à la lisière de plusieurs localités et prenant souvent pour cible des civils non armés pris pour des bandits.

Marie Sonie Ertilus, 41 ans, grossit elle aussi les rangs de ce camp de déplacés à La Saline.

Cette résidente a perdu un enfant de dix ans sous les décombres de sa maison soufflée par la violente déflagration d’un drone équipé d’explosifs, durant la première semaine du mois de janvier 2026. Elle dit avoir été incapable de récupérer les restes de son fils sous les amas de blocs à cause de la menace constante des drones et des chars blindés de la police.

« Je n’arrive pas à croire que j’ai perdu le fruit de mon ventre dans de telles circonstances », déclare Ertilus à AyiboPost.

Ertilus refuse de quitter la zone. « Ma mère est née ici. Elle m’a aussi mise au monde dans ce quartier. C’est à La Saline que je me sens à mon aise, pas ailleurs », soutient la dame.

L’attachement communautaire, la flambée des loyers dans la capitale et le profilage social qui suggère souvent des liens de connivence entre les habitants de ces quartiers et les gangs armés figurent parmi les facteurs poussant ces habitants à rester dans des zones contrôlées par des groupes armés, selon Fritznel Pierre, de l’organisation de droits humains Combite pour la paix et le développement (CPD).

Depuis 2023, 1 883 familles, soit 6 977 habitants, vivent à Martissant 1, dans les anciens locaux du Centre de formation pour l’école fondamentale (CFEF). Ces familles ont investi l’école en marge des affrontements dans la même zone entre gangs rivaux, selon Dorzin Lucica, la présidente du comité du site.

Les déplacés — des enfants, des vieillards et des personnes en situation de handicap — ont installé des abris faits de morceaux de bâches sales entre les murs du CFEF, une institution ayant formé, pendant plus de deux décennies, des centaines d’enseignants pour les trois cycles de l’école fondamentale.

« Certains [occupants] sont de Martissant 23, 2B, 2A, de Village-de-Dieu, de Carrefour-Feuilles, entre autres », souligne Lucica à AyiboPost.

Mais, selon la responsable, le nombre de réfugiés du centre a considérablement augmenté depuis plus d’un an à cause des affrontements entre les gangs et les forces de l’ordre, soutenus par les drones explosifs.

« Le chiffre a presque doublé », relate Lucica, qui a elle aussi laissé sa maison incendiée en 2023 dans la même localité pour s’établir sur le site après des affrontements internes entre factions armées rivales.

La crise humanitaire assaille ces déplacés. « Nous ne mangeons pas à notre faim ici, souligne Thejenir Myrtha, l’une des déplacées. Lors des périodes de pluie, le déferlement des eaux nous oblige à rester debout des heures entières sans pouvoir dormir. »

Myrtha, 52 ans, vit dans le camp depuis environ trois ans après l’incendie de sa maison par des gangs armés à Martissant 2A. Pour joindre les deux bouts, elle offre des services de lessive à domicile.

Mais les pétarades des mitrailles et les explosions de drones constituent une source de terreur constante pour Myrtha. « Lorsque les drones explosent, la déflagration semble secouer jusqu’à vos entrailles », dit-elle.

La concernée raconte qu’elle s’est fait une entorse au pied alors qu’elle dégringolait à la hâte les marches d’un escalier pour échapper aux ondes dévastatrices de l’explosion d’un drone explosif en mai 2026, toujours dans la localité de Martissant.

Des abris du camp « Cité Lemaire » ont été détruits et endommagés par l’onde de choc provoquée par l’explosion d’un drone à La Saline au début de l’année, selon des images acheminées à AyiboPost par le responsable du camp.

La PNH et la société Vectus Global ont été contactées par AyiboPost. Cet article sera mis à jour si ces institutions réagissent.

Komite Pwoteksyon Timoun Site Letènèl (KPTSL) et Action Pastorale pour le Développement Humain (APADEH) – deux organisations communautaires intervenant respectivement à Martissant et à La Saline, entre autres – ont mis AyiboPost en relation avec les résidents des camps de déplacés à Martissant et à La Saline. Nous avons rencontré Roseline Joseph et Marie Sonie Ertilus dans les locaux de l’organisation APADEH à Delmas 33.

Par:  Junior Legrand

Couverture | Deux femmes conversent dans un abri provisoire au Lycée Marie-Jeanne en juillet 2024. Photo :  Jean Feguens Regala pour AyiboPost

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Journaliste à AyiboPost depuis avril 2023, Legrand junior fait ses études à l'Université d'État d'Haïti. Passionné des mots et du cinéma, il espère mettre à contribution sa plume pour donner forme au journalisme utile en Haïti et favoriser l'éclosion d'une sphère commune de citoyenneté.

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