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Comment des policiers ont tué Woodley Nestor à Pétion-Ville

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La victime non armée s’empressait de rentrer à Philippeau avec sa femme pour regarder la deuxième mi-temps du match d’Haïti contre le Maroc quand des policiers ont ouvert le feu sur sa voiture

Des agents de police à bord d’un Toyota Land Cruiser – immatriculé 100065 – sont accusés d’avoir « assassiné » Woodley Nestor à Pétion-Ville, dans l’intermède du match d’Haïti contre le Maroc le 24 juin dernier.

La victime était un père de famille de 34 ans qui habitait la localité de Philippeau.

AyiboPost s’est rendu sur les lieux du drame le lendemain.

La voiture de Woodley Nestor, stationnée à Philipeau, près de la maison de la victime. Date : jeudi 25 juin 2026. Photo Junior Legrand pour AyiboPost

Des projectiles ont atteint le pare-brise avant du véhicule de la victime. Date : jeudi 25 juin 2026. Photo Junior Legrand pour AyiboPost

Quatre proches de la victime, ainsi que deux résidents de la zone – témoins de l’incident – ont permis de reconstituer le déroulé de ce drame ayant plongé dans le deuil une famille entière.

De gauche à droite : l’épouse, le père et la mère de la victime. Date : jeudi 25 juin 2026. Photo Junior Legrand pour AyiboPost

Il était aux environs de six heures du soir.

Woodley Nestor quitte l’avenue Panaméricaine à bord de son pick-up blanc de marque Ford Ranger, après y avoir récupéré sa femme qui écoulait ses bijoux et autres articles de parure dans les environs.

La voiture a dépassé la Capital Bank et la Koperativ Tèt Ansanm pou Lavi Miyò (KOTELAM), avant de mettre le cap sur Philippeau, là où habitait le couple.

Avant d’atteindre l’entrée de la zone, la femme de la victime dit avoir entendu une injonction provenant d’agents de police leur demandant d’arrêter la voiture, dans un contexte où des individus en uniforme de policiers participent à de multiples actes de kidnapping.

À ce moment, la deuxième partie du match d’Haïti contre le Maroc activait la frénésie dans les rues de Pétion-Ville, forçant les habitants à regagner hâtivement leur domicile ou leur station de visionnage pour ne rien rater de l’autre période de cette confrontation.

« Nous n’avons même pas pensé que l’ordre d’arrêter nous concernait, parce que nous n’avons commis aucune infraction », témoigne à AyiboPost Louider Rodna, la femme de la victime.

Le couple a continué sa route.

Un détachement de deux policiers à moto les a alors pris en chasse, suivi de plusieurs autres agents à bord d’un pick-up de patrouille.

À l’entrée du quartier, le contingent a ouvert le feu sur la voiture.

Le pare-brise arrière du véhicule de la victime, brisé par des projectiles. Date : jeudi 25 juin 2026. Photo Junior Legrand pour AyiboPost.

Le pare-brise arrière du véhicule de la victime, brisé par des projectiles. Date : jeudi 25 juin 2026. Photo Junior Legrand pour AyiboPost.

« Mon mari a été atteint par un projectile derrière la tête. Il est mort sur le coup », révèle Rodna à AyiboPost.

La voiture, avec son chauffeur mort, a dévalé en catastrophe la rue en pente pour se fracasser contre le mur d’une maison plus bas.

Rodna attribue sa survie à la chance. « Je suis une miraculée. Peut-être que ce n’était pas mon jour de mourir », témoigne-t-elle, déboussolée.

« Nous n’avons même pas pensé que l’ordre d’arrêter nous concernait, parce que nous n’avons commis aucune infraction », témoigne à AyiboPost Louider Rodna, la femme de la victime.

À quelques mètres de l’incident, Joseph, chauffeur de motocyclette depuis une dizaine d’années dans cette station, dit avoir lui aussi assisté directement à la scène.

« J’étais assis à la station lorsque j’ai entendu les tirs. J’ai vu arriver une moto et un pick-up de la police poursuivant la voiture de la victime », relate-t-il.

« Pendant qu’ils approchaient, les policiers ont tiré plusieurs projectiles en direction de la voiture. Le conducteur, atteint d’une balle à la tête, a perdu le contrôle du véhicule, qui a ensuite heurté une autre voiture, puis le mur avant de s’immobiliser », précise le témoin.

Des cheveux de la victime, arrachés par l’impact de projectile à la tête, sont restés collés au siège de la voiture. Date : jeudi 25 juin 2026. Photo Junior Legrand pour AyiboPost

Mais, selon Joseph, la pluie de coups de feu lancés pêle-mêle par les policiers aurait pu faire beaucoup plus de victimes si le match d’Haïti contre le Maroc n’avait pas laissé la zone, généralement très fréquentée, presque déserte.

L’usage de leurs armes pour tuer un citoyen qui ne semblait poser aucune menace directe pour la vie des policiers choque dans la zone.

« C’est une exécution », tonne Wanecite Nestor, 63 ans, père de la victime.

« Si mon fils avait fait quelque chose de mal, [les policiers] auraient pu tirer dans les pneus de la voiture ou utiliser d’autres moyens moins drastiques pour le forcer à s’arrêter au lieu de tuer de la sorte une personne qui ne représentait aucune menace », se désole-t-il.

Les témoignages recueillis sur le terrain, ainsi que l’analyse d’un organisme de droits humains au courant de l’affaire, révèlent que deux policiers sortis de la récente 36e promotion – sous les auspices du programme P4000 du gouvernement – sont accusés d’être impliqués dans l’incident.

Lire aussi : Des agents étrangers pris pour cible à Port-au-Prince

AyiboPost a contacté l’Inspection générale de la police (IGPNH), ainsi que le porte-parole de l’institution, pour obtenir leurs réactions, le 26 juin 2026. L’institution n’a pas réagi avant publication.

Ce drame survient dans un contexte où des préoccupations émergent autour de ce programme visant la formation de 4 000 policiers en dix-huit mois. La plupart des agents sont accusés d’écarts de comportement, d’indiscipline, ainsi que d’actions jugées non conformes à l’orthodoxie réglementaire du corps.

« La multiplication de bavures policières ces derniers temps peut résulter d’un problème de formation à l’Académie nationale de police ou de discipline au sein de l’institution », souligne Me Samuel Madistin, de la Fondasyon Je Klere (FJKL).

« Pendant qu’ils approchaient, les policiers ont tiré plusieurs projectiles en direction de la voiture. Le conducteur, atteint d’une balle à la tête, a perdu le contrôle du véhicule, qui a ensuite heurté une autre voiture, puis le mur avant de s’immobiliser », précise le témoin.

Le pouvoir d’utiliser les armes à feu dans le cadre de la mission des forces de l’ordre est assorti d’obligations et de responsabilités, notamment au regard des droits humains, poursuit Me Madistin.

Selon l’avocat, « il y a des principes juridiques qui gouvernent l’usage de la force armée dans l’institution policière ». Il cite la légitime défense, le principe de proportionnalité et celui de la nécessité absolue. « La violation de ces principes par un policier équivaut à un usage abusif de la force, devant être sanctionné pénalement par les tribunaux répressifs », analyse-t-il.

Né le 10 janvier 1992 dans les hauteurs de Kenscoff, Woodley Nestor est décrit par sa famille et ses proches comme quelqu’un de « très aimable et discipliné ».

Photo de Woodley Nestor. Courtoisie : famille de la victime.

Il a fréquenté l’Institution mixte Jean-Paul II de Kenscoff et le Lycée national de Pétion-Ville pour ses études classiques, qu’il a terminées en 2013.

Nestor a ensuite appris et exercé plusieurs métiers, dont l’électricité. « Il travaillait aussi dans le secteur de la décoration événementielle », soutient Joseph Josué, un cousin qui le connaissait depuis son enfance.

Aux environs des années 2008 et 2009, Nestor quitte Kenscoff et s’établit à Pétion-Ville pour ses études secondaires.

En 2014, il rencontre sa femme à Port-au-Prince. Après des années de vie commune, les deux deviennent les parents d’un petit garçon aujourd’hui âgé de deux ans.

Dans la famille de la victime, le drame représente un véritable coup de massue.

« Je n’aurais jamais pensé qu’une personne aussi paisible finirait ses jours dans une telle circonstance », se désole Josué.

Pour Rodna, la conjointe de la victime, le drame l’a amputée d’un « mari attentionné, d’un père responsable et d’un ami de longue date ».

« Je ne sais pas comment affronter la vie et le quotidien sans lui. Il a toujours été à mes côtés », dit-elle.

Sur le visage d’Yvonne Estira, la mère de la victime, la désolation s’imprime, et les larmes asséchées y tracent des sillons visibles.

La dame – venue habiter il y a plus d’un an avec Woodley Nestor après avoir fui les gangs qui resserraient leur étreinte sur la commune de Kenscoff – se retrouve maintenant affalée sur une chaise, le souffle court et le visage livide, remémorant la dernière conversation de la veille avec ce fils transformé, l’espace de quelques instants, en un douloureux souvenir.

« On a volé la vie de mon enfant, alors qu’il n’a volé ni tué personne », souffle-t-elle.

Les parents de la victime tiennent les forces de l’ordre pour responsables.

« Il n’est pas normal que les agents d’une institution qui devrait protéger la population exhibent de tels comportements de bourreau », s’exclame Tumicks Estira, le frère aîné de la victime.

Le drame laisse aussi perplexes les habitants de la zone.

« Lorsque les coups de feu ont retenti, je pensais qu’ils résultaient de l’ambiance festive du match », raconte Samuel, qui habite juste en face de l’endroit où s’est produit le drame.

Sorti quand même pour voir de quoi il retournait vraiment, le jeune homme dit avoir constaté à temps qu’un des policiers éteignait le moteur de la voiture de la victime, déjà morte à l’intérieur. Il dit aussi avoir constaté la présence d’une femme dans la voiture au moment des faits. « Elle n’a visiblement pas été touchée », précise-t-il.

« Woodley Nestor n’était pas, pour moi, un ami proche, mais c’était un habitant très paisible. On ne lui connaissait pas de démêlés avec qui que ce soit dans la zone », souligne-t-il.

Après les faits, les résidents de la zone étaient chauffés à blanc, selon des témoins.

De nombreux riverains se sont rassemblés autour de la scène, demandant des explications aux agents impliqués.

À leur décharge, les policiers ont invoqué un refus d’obtempérer de la victime, après que celui-ci eut heurté une personne et emprunté une rue à sens unique.

Le Toyota Land Cruiser de la police, immatriculé : 100065.

La tension est rapidement montée. Une foule compacte de gens en colère a commencé à lancer des bouteilles et des pierres en direction des policiers.

Procès-verbal du juge de paix.

La situation frôlait un autre drame quand d’autres policiers ont rappliqué en renfort.

« Les agents ont alors tiré en l’air pour disperser la foule et se frayer en catastrophe un chemin afin de quitter les lieux », affirme Samuel.

Les organisations de défense des droits de l’homme demandent une enquête.

« Ce sont de mauvais précédents », soutient à AyiboPost Me Darbenzky Gilbert, directeur exécutif de l’Ordre des Défenseurs des Droits Humains (ORDEDH).

« Nous avons des [nouveaux] policiers qui ont les nerfs à fleur de peau, privilégiant souvent la dialectique des armes et les interventions extrêmes dans des situations qui auraient pu être résolues par des moyens plus souples », analyse-t-il.

L’ORDEDH avait mis sur le banc des accusés, dans un rapport datant du 29 mai 2026, le programme P4000 initié par le gouvernement. Selon le rapport, le programme s’apparente à une vaste officine de corruption, d’immoralité et de favoritisme.

Par:  Junior Legrand & Nancy Pascal André

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Journaliste à AyiboPost depuis avril 2023, Legrand junior fait ses études à l'Université d'État d'Haïti. Passionné des mots et du cinéma, il espère mettre à contribution sa plume pour donner forme au journalisme utile en Haïti et favoriser l'éclosion d'une sphère commune de citoyenneté.

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