La famille n’a reçu aucune assistance des autorités haïtiennes, selon des proches contactés par AyiboPost
Alors qu’il se remet d’un grave accident qui a coûté la vie à sa compagne et à leur fils aîné, Sadrac Sylvestre, 26 ans, risque d’être expulsé vers Haïti en raison de sa situation migratoire irrégulière en République dominicaine.
Un pasteur haïtiano-dominicain et une militante des droits humains au courant de sa situation, contactés par AyiboPost, l’accompagnent dans l’espoir de prévenir son expulsion. La famille n’a toutefois reçu aucune assistance des autorités haïtiennes depuis l’accident, selon ses proches.
Le drame s’est produit le 23 septembre, moins de 48 heures après l’arrivée de sa compagne, Christina, et de leurs deux enfants, qui avaient fui les violences des gangs à Kenscoff pour le rejoindre.
Selon deux proches de la famille contactés par AyiboPost, le père de famille conduisait une motocyclette transportant sa famille entre Bávaro et Higüey lorsqu’un camion les a renversés.
Il se rendait alors préparer leur logement.
Grièvement blessé, il a été plongé dans le coma avant d’être admis dans un centre de traumatologie à Higüey, où il est resté plusieurs jours dans un état critique, selon ses proches contactés par AyiboPost.
Leur plus jeune enfant, âgé d’un an, a subi des blessures qui ont nécessité plusieurs interventions chirurgicales.
Sylvestre reste sous observation médicale, selon Fabiola Luis Pierre, représentante du Mouvement pour les droits de l’homme, la paix et la justice mondiale (MONDHA), contactée par AyiboPost.
Elle affirme l’accompagner à l’hôpital pour prévenir son arrestation par les agents de l’immigration dominicaine.
Deux proches de la famille installés en République dominicaine disent également éprouver des difficultés à lui rendre visite, par crainte d’être arrêtés à leur tour par les services de l’immigration.
Son cas s’inscrit dans un contexte de durcissement des politiques migratoires dominicaines, qui exposent les Haïtiens sans papiers au risque d’expulsion et compliquent leur accès aux soins.

À gauche : Le Pasteur Ezequiel Colòn avec le plus jeune enfant de Sadrac. À droite : une radiographie de l’enfant. Courtoisie de la famille Sylvestre.
Depuis son arrivée au pouvoir en 2020, le président dominicain Luis Abinader a renforcé les mesures visant les migrants haïtiens.
En avril 2025, son gouvernement a notamment instauré un protocole migratoire applicable dans 33 hôpitaux publics du pays.
Ce dispositif prévoit que les patients étrangers présentent une pièce d’identité, un permis de travail et une preuve de résidence, et qu’ils paient les soins reçus.
Les personnes qui ne remplissent pas ces conditions ne peuvent bénéficier que de soins d’urgence. Une fois leur état stabilisé, elles peuvent être signalées aux services de l’immigration en vue d’un éventuel rapatriement.
Ces mesures compliquent davantage l’accès aux soins pour les ressortissants haïtiens qui vivent et travaillent en République dominicaine sans documents légaux.
Les femmes enceintes sont également exposées à ces pratiques, comme l’a documenté AyiboPost dans un précédent reportage consacré aux Haïtiennes enceintes traquées par les services migratoires dominicains.
Le pasteur Ezequiel Omelis Colón, qui dirige l’Église chrétienne réformée à Higüey, rapporte à AyiboPost que deux membres de la famille de Sylvestre venus rendre visite aux victimes ont échappé de peu à une arrestation.
« En quittant l’hôpital, des agents de l’immigration étaient déjà venus à leur recherche, mais ils étaient déjà partis », explique-t-il à AyiboPost.
Colón affirme avoir lui-même assisté à l’arrestation d’une femme haïtienne venue accoucher dans un établissement hospitalier.
« Une fois qu’on l’avait examinée, les agents de l’immigration lui ont passé les menottes », raconte t-il à AyiboPost.
Le révérend estime que ces pratiques rendent plus difficile l’accompagnement des personnes sans papiers, même lorsqu’elles se trouvent dans une situation de grande vulnérabilité.
« Pendant longtemps, nous, en tant que pasteurs, quand un tel type de cas se présente, nous savons intercéder, et puis on nous remet la personne. Mais avec ce président [ Luis Abinader ] au pouvoir, il n’y a aucune chance. La personne sera déportée en Haïti », affirme-t-il.
Pendant l’hospitalisation de son père, le plus jeune enfant du couple, Shadley, a été confié au pasteur Ezequiel Omelis Colón, qui a accepté de le prendre sous sa garde en attendant le rétablissement de Sadrac Sylvestre.
Le ministère religieux du pasteur a découvert la situation lors d’une séance d’évangélisation à l’hôpital.
L’enfant devait subir une deuxième opération, mais aucun membre de sa famille n’était disponible pour signer les documents nécessaires à sa prise en charge, explique-t-il.
« L’enfant sera avec nous, mais si la famille veut le reprendre, ce ne sera pas un problème », précise le pasteur.
Il dit avoir accepté de s’occuper du garçon pour éviter qu’il ne soit confié à une personne inconnue et que ses proches perdent sa trace.
« C’est un Haïtien, nous ne pouvons pas l’abandonner », souligne-t-il.
C’est un Haïtien, nous ne pouvons pas l’abandonner.
Le pasteur se dit également disposé à aider l’enfant à obtenir un document légal lorsqu’il sera majeur, afin qu’il puisse circuler légalement en République dominicaine.
Il déplore par ailleurs l’absence de soutien des autorités haïtiennes à cette famille frappée par le drame.
« Ça nous fait beaucoup de mal d’apprendre que c’est pour sauver sa peau que la maman fuyait son propre pays, et puis elle vient de perdre sa vie dans un accident de la circulation dans un pays étranger », confie le pasteur à AyiboPost.
L’ambassade d’Haïti en République dominicaine n’a pas répondu à une demande de commentaires d’AyiboPost.
Confronté à des difficultés économiques, Erick Sylvestre, le frère aîné de Sadrac Sylvestre, dit ne pas savoir comment la famille aurait pu faire face à cette situation sans l’intervention du pasteur.
Depuis au moins 2023, l’ampleur des expulsions témoigne de la pression exercée sur les migrants haïtiens installés dans ce pays voisin.
Selon le Groupe d’appui aux rapatriés et aux réfugiés (GARR), 140 018 personnes ont été expulsées de République dominicaine vers Haïti au cours du premier semestre 2026.
À ce nombre s’ajoutent 1 702 personnes retournées depuis d’autres pôles migratoires de la région.
Installé en République dominicaine depuis 2024, Sadrac Sylvestre avait quitté Haïti pour fuir les violences à Kenscoff.
Il espérait réunir sa compagne, Christina, et leurs deux enfants dès qu’il en aurait les moyens, selon ses frères Prosper et Éric Sylvestre, eux aussi partis en raison de l’insécurité, joints par AyiboPost.
Cultivateurs, Sadrac et Christina peinaient à subvenir aux besoins de leur famille.
À Kenscoff, les attaques rendaient les activités agricoles difficiles depuis le mois de janvier 2025.
Après certaines incursions armées, Sadrac Sylvestre en venait à dormir dans les jardins, sous les arbres, raconte à AyiboPost Dieunold Simplus, un cousin de la famille.
Christina et ses enfants avaient d’abord quitté leur domicile à Nouvelle Touraine pour une autre localité de la commune, moins exposée.
Mais, depuis mai 2026, la majorité des agriculteurs de cette zone avaient déjà abandonné leurs terres, selon les témoignages recueillis par AyiboPost.
La commune a été particulièrement touchée par les violences au cours de l’été 2026.
Selon le Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), deux massacres perpétrés en juillet et en août par des membres de la coalition Viv Ansanm ont fait au moins 164 morts.
Des dizaines de personnes sont également portées disparues et des centaines de familles ont dû fuir.
Couverture : Collage d’une photo de Sadrac Sylvestre et de sa compagne décédée Christina Sylvestre. Courtoisie de la famille Sylvestre.
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