Après avoir quitté les groupes armés, des jeunes tentent de reconstruire leur vie dans un pays où les possibilités de réinsertion restent limitées
Ce reportage de notre journaliste Lucnise Duquereste a remporté le deuxième prix dans la catégorie presse écrite de la 9ᵉ édition du Prix jeune journaliste en Haïti, organisé cette année par l’Organisation internationale de la Francophonie ( OIF ) autour du thème « La jeunesse à l’épreuve de la crise sécuritaire et humanitaire ».
Entre obligation de répondre de ses actes, besoin de protection et nécessité de reconstruire leur avenir, des jeunes anciennement associés aux groupes armés se retrouvent face à un défi moins visible de la crise haïtienne. Comment revenir à la vie civile après avoir vécu dans la violence ?
« J’aurais aimé recommencer. »
Le mot revient plusieurs fois dans la conversation. Recommencer.
Le jeune homme refuse de donner son nom complet. Il dit avoir « peur pour sa vie ». Né en 2007 à Pont-Rouge, un quartier voisin de La Saline, à Port-au-Prince, il a grandi dans une famille monoparentale. Il n’a pas connu son père. Très tôt, il apprend à se débrouiller seul. Il fréquente l’école jusqu’au Nouveau secondaire I, avant de décrocher progressivement.
Cela fait désormais quatre ans qu’il n’a plus remis les pieds dans une salle de classe. À l’époque, il passe de plus en plus de temps avec des amis d’enfance. Certains fréquentent déjà des jeunes associés au groupe armé présent dans le quartier.
À force de les accompagner et de passer du temps avec eux, il s’en rapproche lui aussi.
« Ce sont des amis avec lesquels j’ai grandi. Je commençais à sortir avec eux, à passer du temps avec eux. C’est comme ça que je me suis retrouvé à fréquenter le groupe », raconte-t-il.
Il finit par reconnaître qu’il en faisait partie. Il précise toutefois ne pas avoir porté d’arme.
« Je faisais partie du groupe, mais je n’avais pas d’arme », affirme le jeune homme, qui était encore mineur au moment des faits.
« Je faisais partie du groupe, mais je n’avais pas d’arme »
Il reste discret sur les activités auxquelles il était associé. Son récit s’arrête avant les détails qui pourraient permettre de l’identifier ou de l’exposer davantage.
Puis, en 2024, tout bascule.
Deux de ses amis d’enfance sont tués lors d’un échange de tirs avec les forces de l’ordre, au bas-Delmas. Leur mort agit comme un électrochoc. Il décide de fuir.
« Quand mes amis sont morts, j’ai compris que je ne pouvais plus continuer comme ça », répondit-il, d’une voix froide, avant de laisser s’installer un moment de silence.
« Quand mes amis sont morts, j’ai compris que je ne pouvais plus continuer comme ça »
Mais quitter cet univers ne signifie pas pour autant retrouver une vie normale. Aujourd’hui installé aux Cayes, en cachette, il vit dans une forme d’errance. Il dit dépendre de personnes de la localité pour se nourrir et se loger. Il n’a ni carte d’identité ni acte de naissance, aucun document permettant de prouver officiellement son identité.
« C’est comme si je n’avais plus aucune valeur », dit-il, la voix crispée.
Une situation qui rappelle celle de David. Pendant deux nuits, David dort au Champ-de-Mars, à Port-au-Prince, avec pour seuls biens les vêtements qu’il porte sur lui. À 17 ans, il vient de fuir une zone contrôlée par des groupes armés avec lesquels il a été impliqué depuis son enfance, à Martissant.
« J’avais seulement mes habits, mon short et mon t-shirt gris. Je n’avais pas de téléphone, aucun papier », raconte-t-il.
Sa fuite survient en juillet 2025. Dans le quartier Grand-Ravine où il vivait, les attaques de drones sont devenues plus fréquentes. David raconte qu’avec d’autres jeunes, il était régulièrement placé en première ligne.
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« Très souvent, c’est nous qu’ils plaçaient devant pour surveiller les chars de la police, et ils nous obligent à rester à notre poste », explique-t-il.
« Très souvent, c’est nous qu’ils plaçaient devant pour surveiller les chars de la police, et ils nous obligent à rester à notre poste »
Jusqu’au jour où il décide de faire volte-face. « Je me suis dit que, plutôt que de mourir dans une attaque de drone, je préférais que ce soit la population qui me tue. »
Il choisit alors de fuir, discrètement. David a 13 ans lorsqu’il commence à être utilisé par des groupes armés à Martissant, entre 2020 et 2021. Avec d’autres enfants de son âge, il est chargé de surveiller les mouvements dans le quartier à l’approche des affrontements.
« Ils avaient l’habitude de m’envoyer, avec plusieurs autres enfants comme moi, faire de la surveillance lorsque des potentiels affrontements pourraient avoir lieu sur la route », raconte-il.
Il effectue aussi des tâches domestiques, fait des courses et accomplit différentes commissions pour les membres du groupe. Aujourd’hui, David reconnaît la gravité de son implication. Il ne prétend pas avoir ignoré que ce qu’il faisait était mauvais. Mais il décrit un engrenage dont il dit avoir eu du mal à sortir.
« Ce n’est pas parce que je ne savais pas que ce que je faisais était mauvais, mais parce qu’il m’était difficile de partir », explique-t-il.
« Si le groupe est au courant que j’ai l’intention de partir, c’est la mort pour moi » ajoute David, qui, également fait un lien avec sa situation familiale et sa vulnérabilité.
David a cinq ans lorsque sa mère meurt, en 2013. Son père ne l’élève pas. Il grandit alors chez des cousines qui, avec le temps, lui demandent de commencer à se débrouiller seul.
« Je vivais dans la crasse », dit-il. Sa scolarité s’arrête avant le secondaire.
En juillet 2025, David choisit de fuir. Après ses deux nuits au Champ-de-Mars, il passe encore 17 jours à chercher un moyen de quitter la zone métropolitaine de Port-au-Prince. Il finit par emprunter une filière qu’il ne souhaite pas révéler et rejoint clandestinement la République dominicaine. À 18 ans, il vit désormais à Elías Piña, où il enchaîne les petits boulots.
Mais la fuite n’a pas fait disparaître la peur. « Si je retourne en Haïti, j’ai plus de chances de mourir que de vivre », craint-t-il.
Lorsqu’on l’interroge sur sa responsabilité dans les actes auxquels il a participé, David ne cherche pas à s’en dédouaner. Il sait qu’il devra répondre de son passé. « Si j’avais eu la possibilité de choisir, ce ne serait sûrement pas cette vie-là », dit-il. Au bout du fil, sa voix tremble. Il pense parfois au Brésil ou au Mexique, qu’il imagine comme de possibles nouveaux départs. Mais il n’a ni papiers, ni argent pour poursuivre cette route. Le parcours de David n’est pas isolé.
Plusieurs jeunes issus de milieux populaires et défavorisés ont été exposés à la violence dès leur enfance, dans des environnements où les groupes armés occupent une place importante.

Petit garçon au milieu d’un camp de déplacés fuyant la violence des gangs à Port-au-Prince. Photos: Jean Feguens Regala
« J’avais entre 12 et 13 ans en 2010 lorsqu’on m’a personnellement proposé une arme de calibre 9 mm. C’était lors d’une réunion organisée par un parti politique à l’approche des élections de 2011, au Bas-Bel-Air », se souvient Stanley Rood.
« J’avais entre 12 et 13 ans en 2010 lorsqu’on m’a personnellement proposé une arme de calibre 9 mm. C’était lors d’une réunion organisée par un parti politique à l’approche des élections de 2011, au Bas-Bel-Air»
Aujourd’hui âgé de 29 ans, il dit porter encore les séquelles de cette enfance marquée par la violence. En Haïti, la violence armée expose de plus en plus d’enfants au recrutement. Selon l’UNICEF, leur nombre a augmenté de 200 % en 2025.
Derrière ces chiffres, les parcours diffèrent : certains y sont poussés par la précarité, d’autres par les menaces, ou encore par la recherche de protection après une séparation familiale. Pour Fritznel Pierre, militant des droits humains au sein du Comité pour la paix et le développement (CPD), prévention et réinsertion sont indispensables.
« La prévention et la réinsertion sont deux éléments essentiels pour s’attaquer aux racines de la crise sécuritaire en Haïti », estime-t-il.
L’organisation accompagne une soixantaine de jeunes, pour la plupart recrutés alors qu’ils étaient mineurs. Selon lui, sans dispositif national durable, les mêmes vulnérabilités risquent de se reproduire.
Dans Violence, politique et société. Étude sociologique de la violence armée en Haïti, publié en 2025, l’auteur Mardoché Gédéon montre que, pour certains jeunes marginalisés, les groupes armés peuvent devenir une « communauté de souffrants », offrant à la fois un sentiment d’appartenance, une reconnaissance sociale et des ressources.
En Haïti, la réinsertion des jeunes sortis des groupes armés reste largement insuffisante. L’État a tenté à deux reprises de mettre en place une Commission nationale de désarmement, de démantèlement et de réinsertion (CNDDR), en 2006 puis en 2019, sans parvenir à instaurer durablement un dispositif national à la hauteur des besoins.
Des initiatives internationales, notamment le programme PREJEUNES de l’UNICEF, proposent aujourd’hui un accompagnement à certains enfants associés aux groupes armés.

Message de sensibilisation sur l’abandon des groupes armés dans les rues de Pétion-Ville en Haïti. Photos: Jean Feguens Regala
Mais ces réponses restent limitées face à l’ampleur du phénomène. « Il faut reconnaître que la réinsertion n’est pas véritablement un concept que nous avons adopté dans le pays. Nous en parlons surtout dans les livres », estime Rosy Auguste Ducéna, responsable de programmes au Réseau national de défense des droits humains (RNDDH).
« Il faut reconnaître que la réinsertion n’est pas véritablement un concept que nous avons adopté dans le pays. Nous en parlons surtout dans les livres »
Pour elle, la réinsertion ne peut toutefois être dissociée de la justice, « ceux qui souhaitent quitter les groupes armés doivent répondre de leurs actes et contribuer à établir la vérité sur les crimes commis ».
Ce n’est qu’au terme de ce processus qu’ils pourraient, selon le responsable du RNDDH, intégrer un programme de réinsertion.
Une approche qui résume toute la difficulté du retour à la vie civile, qui est de permettre à ceux qui veulent changer de vie de reconstruire leur avenir, sans faire l’impasse sur les droits des victimes et l’obligation de rendre des comptes.
Par : Lucnise Duquereste
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