SOCIÉTÉ

Ces jeunes Haïtiens travaillent sur TikTok

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Leur popularité permet aux TikTokeurs d’obtenir des contrats publicitaires, voire de devenir ambassadeurs de marques en Haïti, dans un contexte de chômage persistant

 

TikTok ne rémunère pas officiellement les créateurs de contenu enregistrés en Haïti.

Mais pour certains jeunes haïtiens, la plateforme est devenue bien plus qu’un simple réseau social.

Avec environ 2,8 millions d’utilisateurs en Haïti, le réseau social enregistré en Chine s’est imposé comme l’une des plateformes numériques les plus influentes du pays.

Elle ouvre la porte à des contrats publicitaires, des collaborations avec des entreprises, des emplois et parfois même une relative indépendance financière, selon les témoignages de quatre « tiktokeurs ».

Ancienne employée de l’administration publique entre 2018 et 2024, Emmanuella Laguerre, résidant à Port-au-Prince, publiait d’abord des vidéos de type lifestyle sur Facebook avant de migrer vers TikTok à la fin de 2023.

Aujourd’hui, son compte TikTok rassemble environ 40 000 abonnés.

Elle y partage notamment des contenus de motivation, des vlogs et des récits inspirés de son quotidien.

En 2023, la jeune femme obtient un contrat de marketing avec le service de portefeuille électronique MonCash, développé par la compagnie de téléphone mobile Digicel et la Sogebank.

« Ils m’ont contactée grâce à ce qu’ils voyaient sur mon compte TikTok », confie-t-elle à AyiboPost.

Aujourd’hui, Laguerre occupe des fonctions de responsable marketing pour trois entreprises, tout en réalisant des vidéos promotionnelles pour différentes marques qu’elle publie sur ses réseaux sociaux.

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« Il m’arrive de recevoir cent dollars américains pour la réalisation d’une vidéo qui ne me demande qu’une heure de travail ».

Il lui fallait auparavant entre huit et neuf jours pour en gagner autant lorsqu’elle occupait un emploi de bureau à temps plein.

Diplômée en droit, la professionnelle affirme ne pas regretter sa reconversion.

« Je travaille pratiquement depuis chez moi et j’ai davantage de temps pour moi-même », explique-t-elle.

Le parcours de Harryson Jannis, 21 ans, étudiant à l’université d’État d’Haïti, illustre lui aussi les possibilités offertes par TikTok aux jeunes haïtiens.

Son compte, ouvert en 2025 et qui rassemble aujourd’hui plus de 77 000 abonnés, propose principalement des vidéos explicatives et des commentaires sur l’actualité.

« Je voulais présenter aux jeunes des modèles auxquels ils puissent s’identifier et s’inspirer, ce qui, selon moi, a fait défaut à ma génération », explique le jeune homme originaire de Carrefour.

Avec environ 2,8 millions d’utilisateurs en Haïti, le réseau social enregistré en Chine s’est imposé comme l’une des plateformes numériques les plus influentes du pays.

Quoiqu’il ne soit pas éligible à une monétisation directe sur la plateforme, cela ne l’empêche pas de tirer certains revenus de ses activités.

Les contrats de promotion, notamment avec des petites entreprises, les dons de ses abonnés et d’autres opportunités générées grâce à sa présence en ligne lui ont déjà rapporté environ 1 500 dollars américains depuis mai 2025.

Cette visibilité lui a également permis de décrocher un emploi de création de contenus à Monnelys TV au début de l’année.

Mais cette activité représente aussi un investissement. « Il faut acheter du matériel pour la production des vidéos et dépenser pour le transport », explique Jannis à AyiboPost.

Derrière ces trajectoires individuelles se cache un marché mondial en forte croissance.

En 2025, l’industrie du marketing d’influence sur les réseaux sociaux était estimée à environ 32,5 milliards de dollars américains, selon Statista, une entreprise allemande spécialisée dans la collecte et l’analyse de données de marché.

En Haïti, aucune étude publique ne permet aujourd’hui de mesurer l’ampleur réelle des revenus générés par les créateurs ou les investissements des entreprises dans ce secteur.

En pratique, les possibilités de revenus sur TikTok pour un créateur reposent sur plusieurs mécanismes.

La plateforme propose un programme de rémunération basé sur les vues de certaines vidéos originales de plus d’une minute.

Pour y accéder, les créateurs doivent répondre à plusieurs exigences, notamment résider dans un pays éligible, disposer d’au moins 10 000 abonnés et cumuler 100 000 vues sur les 30 derniers jours, en plus de respecter les règles de la plateforme.

Le montant versé varie selon plusieurs critères, notamment le temps de visionnage, les commentaires et les partages générés par le contenu.

Les revenus sont calculés sur une partie des vues, dites « qualifiées », selon les critères de la plateforme.

En Haïti, aucune étude publique ne permet aujourd’hui de mesurer l’ampleur réelle des revenus générés par les créateurs ou les investissements des entreprises dans ce secteur.

Contacté par AyiboPost, Roberto Tertilien, professionnel du numérique depuis dix ans, explique que sur les 68 000 vues générées par l’une de ses vidéos récemment publiées sur la plateforme, seules 16 200 étaient éligibles à la monétisation, car provenant de pays couverts par le programme de rémunération. (Il estime que cette vidéo a généré environ 2,29 dollars pour 1 000 vues qualifiées.)

Faute d’accès à ce programme, certains créateurs haïtiens basés en Haïti se tournent vers les « cadeaux Live ».

Il s’agit d’un système de recharge, explique Tertilien à AyiboPost.

L’utilisateur achète des pièces TikTok via un moyen de paiement externe associé à son compte.

Ces pièces sont ensuite utilisées pour acheter des cadeaux virtuels envoyés aux créateurs lors des diffusions en direct.

La valeur des pièces est approximativement équivalente à un centime de dollar chacune, bien que ce taux puisse varier selon les conditions d’achat et les commissions appliquées par la plateforme.

Ces cadeaux peuvent ensuite être convertis en argent réel, puis retirés via des moyens de paiement compatibles avec la plateforme, notamment PayPal.

TikTok prélève toutefois une commission importante, généralement estimée entre 30 % et 50 % selon les marchés.

Cette possibilité de gagner des revenus directs reste néanmoins inaccessible pour les créateurs basés en Haïti.

Pour contourner cette restriction, certains expliquent avoir enregistré leur compte dans un pays éligible.

Pour John Boisguéné, spécialiste des technologies numériques et fondateur de TekTek — plateforme de diffusion d’informations sur le numérique — plusieurs facteurs peuvent expliquer l’absence d’Haïti dans les programmes de monétisation officiels.

Le premier concerne le marché publicitaire.

« TikTok paye les contenus avec l’argent provenant des publicités payantes », explique-t-il. « Si un pays n’a pas assez d’annonceurs dépensant de gros budgets pour faire de la publicité sur la plateforme, TikTok va considérer ce pays comme un marché qui n’est pas encore prêt pour la monétisation directe. »

Le second facteur concerne les infrastructures de paiement.

Selon Boisguéné, pour qu’une plateforme puisse rémunérer un créateur dans un pays, elle doit d’abord être en mesure de vérifier l’identité de la personne, de traiter ses informations fiscales et de se connecter à des systèmes de paiement fiables.

Ensuite, la question réglementaire entre également en jeu.

« Les lois locales du pays du créateur doivent être conformes à celles du pays depuis lequel opère la plateforme », explique-t-il.

Dans ce cadre, tous les créateurs ne parviennent pas à transformer immédiatement leur activité en source de revenus.

Certains, inscrits sur la plateforme pour partager leur passion, voient progressivement cette activité devenir monétisable.

C’est notamment le cas de créatrices comme Meïka Décime, qui y partage sa passion pour la lecture.

Avec ses 50 000 abonnés, elle publie du contenu littéraire depuis la fin de l’année 2023, une activité qui, selon elle, lui a permis de devenir ambassadrice de la maison C3 Éditions depuis juillet 2025.

Décime reçoit également des sollicitations pour la relecture ou le commentaire de manuscrits, ainsi que des propositions de promotion d’événements littéraires et culturels sur ses comptes.

« Parfois, pour la promotion et la participation à une seule vente-signature, tu peux gagner plus d’argent que tu n’en gagnes par mois dans un emploi de bureau », confie-t-elle à AyiboPost.

Face aux limites structurelles qui freinent l’accès aux revenus directs sur la plateforme, Boisguéné invite les créateurs haïtiens à ne pas faire de la monétisation directe leur objectif principal.

Il les encourage plutôt à développer leur marque personnelle, à rechercher des partenariats commerciaux, à diversifier leurs revenus et à utiliser TikTok comme un outil de visibilité.

Par : Doroty Derat

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