SOCIÉTÉ

L’histoire profonde qui unit l’artiste Mafalda Mondestin à Haïti

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Installée de l’autre côté de l’île, la plasticienne de 44 ans — née aux États-Unis de parents haïtiens contraints à l’exil sous la dictature des Duvalier — poursuit ses créations à distance d’un pays qui a profondément façonné son imaginaire et auquel elle reste intimement liée

Pendant une quinzaine d’années, Haïti a été à la fois l’atelier, la salle de classe et la principale source d’inspiration de l’artiste Mafalda Nicolas Mondestin.

À travers la peinture, le dessin et la gravure, cette plasticienne a développé une œuvre marquée par les questions de liberté, de féminité et d’identité, tout en transmettant son savoir à de jeunes artistes au Centre d’Art de Port-au-Prince.

En 2023, la dégradation de la situation sécuritaire et l’expansion des groupes armés la poussent à quitter Haïti pour s’installer à Jarabacoa, en République dominicaine.

Installée de l’autre côté de l’île, la plasticienne de 44 ans — née aux États-Unis de parents haïtiens contraints à l’exil sous la dictature des Duvalier — poursuit ses créations à distance d’un pays qui a profondément façonné son imaginaire et auquel elle reste intimement liée.

« L’odeur de la terre », dit-elle, continue d’habiter son processus créatif, et elle espère pouvoir retrouver prochainement ce territoire qui demeure la matrice de son inspiration.

L’histoire de Mafalda Nicolas Mondestin avec Haïti commence à l’âge de cinq ans, lorsqu’elle y vient avec ses parents après être née aux États-Unis.

Elle y effectue ses études primaires et une partie du cycle fondamental avant de repartir au Canada à quatorze ans.

C’est au cours de ce premier séjour en Haïti qu’elle découvre le dessin et la peinture.

Ses parents fréquentent alors plusieurs figures du milieu artistique haïtien, ce qui lui permet notamment de recevoir des enseignements de Jean-Claude Garoute, dit « Tiga », figure majeure de l’art haïtien contemporain et cofondateur du mouvement Saint-Soleil — un courant artistique né dans les années 1970, inspiré notamment des imaginaires populaires et des traditions spirituelles haïtiennes.

En 2010, Mondestin obtient son diplôme en graphisme au Valencia Community College, en Floride.

Elle avait jusque-là travaillé comme graphiste indépendante. Mais la discipline lui paraissait trop contraignante.

« Je travaillais avec des institutions ou des organisations qui avaient une vision précise du travail que j’aurais à effectuer », fait-elle remarquer.

Cette quête de liberté devient le fil conducteur de son travail artistique.

« Je recherchais cette liberté-là que procurent les arts. Cette liberté comme formule qui me permettrait d’élargir mes horizons d’expérimentation », explique-t-elle.

Au-delà de la peinture et du dessin, Mondestin s’exprime également à travers la linogravure, une technique de gravure qui permet de créer des impressions sur papier à partir d’un bloc de linoléum.

Dans ces expressions, les silhouettes occupent souvent une place centrale.

Dans nombre de ses toiles, des femmes sont présentées nues, dans un contraste saisissant de couleurs.

Pour l’artiste, la nudité dans ses œuvres renvoie moins à un spectacle impudique gratuit qu’à une véritable posture idéologique.

« Présenter des figures nues est une manière de démythifier le corps », souligne-t-elle.

Au-delà de cette démarche esthétique, son travail interroge la place des femmes dans la société et les réalités auxquelles elles sont confrontées.

Les questions liées aux violences faites aux femmes, à l’insécurité et aux migrations forcées traversent ainsi l’œuvre de Mondestin.

Bien que son histoire soit marquée par un parcours d’exil entre Haïti, le Canada et les États-Unis, l’artiste née en 1982 confie avoir eu la chance de grandir dans une communauté profondément tournée vers Haïti.

« Même si je suis née aux USA, j’ai nagé dans la communauté haïtienne aux USA, j’ai côtoyé des gens dont toutes les activités tournaient autour d’Haïti », raconte-t-elle à AyiboPost.

Après les secousses meurtrières du tremblement de terre de 2010, Mondestin revient en Haïti avec la volonté de se consacrer pleinement aux arts visuels.

En 2018, elle rejoint le Centre d’Art de Port-au-Prince comme professeure de peinture et de techniques de gravure.

« Même si je suis née aux USA, j’ai nagé dans la communauté haïtienne aux USA, j’ai côtoyé des gens dont toutes les activités tournaient autour d’Haïti », raconte-t-elle à AyiboPost.

En parallèle, elle expose ses œuvres dans au moins une dizaine de vernissages en Haïti, en France et aux États-Unis.

Un an plus tard, soit en 2019, une résidence d’un mois au Taller Experimental de Gráfica de La Habana, à Cuba, lui permet d’approfondir sa maîtrise des techniques de gravure grâce à un programme de mobilité artistique intra-caribéenne soutenu par l’UNESCO.

Mais tandis que sa carrière se développe, l’environnement dans lequel évolue Mondestin se dégrade.

Les violences armées qui frappent Port-au-Prince affectent progressivement les communautés artistiques.

Plusieurs ateliers sont détruits ou abandonnés, notamment au village de Noailles, à Carrefour-Feuilles et à Bel-Air.

De nombreux artistes quittent leurs quartiers, parfois le pays.

Le départ de Mondestin d’Haïti vers la République dominicaine s’inscrit dans un contexte de sous-représentation des femmes dans les communautés artistiques haïtiennes, une réalité que l’insécurité contribue à accentuer.

« Même si je suis née aux USA, j’ai nagé dans la communauté haïtienne aux USA, j’ai côtoyé des gens dont toutes les activités tournaient autour d’Haïti », raconte-t-elle à AyiboPost.

Une analyse de la répartition hommes-femmes dans le domaine des arts en Haïti, réalisée dans le cadre d’un rapport publié en 2025 sur l’état des lieux des communautés artistiques de Noailles, Grand-Rue, Carrefour-Feuilles et Bel-Air, révèle que les femmes ne représentent que 12,6 % de l’échantillon étudié.

Face à l’insécurité, aux contraintes domestiques et à l’accès limité aux ressources et à la formation, l’étude recommande la mise en œuvre de stratégies ciblées favorisant « la participation, la visibilité et l’autonomisation des femmes artistes et artisanes ».

Sur le terrain, la réalité pour Mafalda Mondestin devient de plus en plus préoccupante.

Depuis sa résidence à Laboule, un quartier des hauteurs de la zone métropolitaine, les rafales de balles tirées par le gang de « Ti Makak », dirigé par le défunt caïd Carlo Petit-Homme, troublaient le calme de Mondestin et son processus de création, selon son témoignage.

Au Centre d’Art, le nombre d’étudiants diminuait à mesure que les déplacements devenaient plus dangereux.

« C’était parfois impossible pour eux de traverser les zones à risque », raconte-t-elle.

Lorsque les problèmes de santé de sa mère, il y a trois ans, viennent s’ajouter à cette insécurité persistante, Mondestin prend finalement la décision de s’installer en République dominicaine.

En terre voisine, elle tente de reconstruire son quotidien et de renouer avec un rythme de création que l’insécurité avait progressivement entravé en Haïti.

En 2025, elle a assisté à la Biennale nationale des arts visuels — la plus importante manifestation artistique du pays — organisée par le ministère dominicain de la Culture.

Elle noue aussi des liens avec plusieurs artistes locaux, dont José Morbán, figure reconnue de la scène contemporaine dominicaine.

Mais malgré ces ouvertures, elle ne cesse d’espérer pouvoir retourner dans son pays.

« C’est en Haïti que je m’inspire. Et j’y reviendrai », affirme-t-elle.

Par :  Junior Legrand

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Journaliste à AyiboPost depuis avril 2023, Legrand junior fait ses études à l'Université d'État d'Haïti. Passionné des mots et du cinéma, il espère mettre à contribution sa plume pour donner forme au journalisme utile en Haïti et favoriser l'éclosion d'une sphère commune de citoyenneté.

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