Des responsables de l’UEH décrivent une procédure administrative et des délais théoriques de quelques mois. Mais les expériences de certains diplômés montrent que l’attente peut se prolonger bien au-delà
Des diplômés de plusieurs facultés de l’Université d’État d’Haïti (UEH) attendent parfois depuis plus de dix ans la délivrance de leur diplôme de licence.
Ces retards compromettent leurs projets d’études, limitent leurs possibilités d’emploi et empêchent certains de franchir des étapes importantes de leur carrière professionnelle, selon plus d’une demi douzaine d’interviews menées par AyiboPost auprès d’anciens d’étudiants concernés.
Le diplôme de licence atteste officiellement qu’un étudiant a achevé avec succès le premier cycle universitaire.
Ce document est notamment exigé pour accéder à certaines formations de maîtrise et peut être nécessaire pour justifier son niveau d’études auprès d’employeurs ou d’institutions.
Marvens Jeanty a soutenu son mémoire à la Faculté de linguistique appliquée (FLA) en 2023.
Il affirme avoir soumis sa demande de diplôme le jour même de sa soutenance, mais n’a reçu le document que le 21 septembre 2026, soit trois ans après.
En 2024, il a obtenu une admission dans une université canadienne pour une maîtrise, sous réserve de fournir son diplôme de licence avant le début des cours. Il n’a pas pu respecter cette condition.
Jeanty explique avoir tenté, en juin 2026, sa chance, une nouvelle fois, dans un programme de maîtrise de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), mais s’est heurté au même obstacle.
« J’ai écrit pour leur expliquer la situation mais il ne pouvait pas comprendre comment c’est possible […] J’ai enfin reçu le diplôme le 21 septembre 2026, mais il était trop tard ; les cours avaient déjà commencé — le 2 septembre. », explique Marvens Jeanty à AyiboPost.
Il ne s’agit pas d’un cas isolé.
►Lire aussi : À l’université d’État d’Haïti, les cycles d’études se prolongent indéfiniment.
Georges Bernadel affirme à AyiboPost avoir soumis sa demande de diplôme de licence à l’École de droit et des sciences économiques des Gonaïves (EDSEG) en 2018. Il affirme attendre toujours la délivrance de ce document.
En 2024, il dit avoir obtenu une admission à un programme de maîtrise en Belgique, mais n’a pas pu en bénéficier, faute d’avoir fourni son diplôme dans le délai imparti.
« Je viens de postuler pour une autre maîtrise où je promets de rendre le document d’ici février 2027 mais, au fond de moi, je ne sais pas si je l’aurai d’ici là. », se plaint-il à AyiboPost.
Je viens de postuler pour une autre maîtrise où je promets de rendre le document d’ici février 2027 mais, au fond de moi, je ne sais pas si je l’aurai d’ici là.
Alors que des diplômés attendent leur parchemin pendant plusieurs années, Predner Duvivier, vice-recteur aux affaires académiques de l’UEH, contacté par AyiboPost, décrit une procédure qui repose sur plusieurs étapes administratives.
Après avoir réussi sa soutenance et apporté, le cas échéant, les corrections demandées par le jury, l’étudiant doit remplir un formulaire de demande disponible au décanat de sa faculté et constituer un dossier comprenant les pièces requises, dont la version finale de son mémoire et son relevé de notes, explique le responsable.
Le décanat vérifie la conformité du dossier et, en principe, remet un reçu au demandeur.
Il prépare ensuite le parchemin, qui doit être signé par le vice-doyen à la recherche et le secrétaire général de l’administration de la faculté.
Le document est transmis au Vice-Rectorat aux affaires académiques, où il est vérifié et authentifié, puis envoyé au ministre de l’Éducation nationale pour signature.
Une fois signé, poursuit Duvivier, il retourne à la faculté, chargée de le remettre à son titulaire.
Interrogé par AyiboPost sur les retards dans la délivrance des diplômes, le vice-Recteur affirme que le rectorat et le ministère s’efforcent de maintenir un délai qu’il juge « raisonnable » de trois à six mois.
Mais le fonctionnement de cette procédure repose aussi, dans certaines facultés, sur l’envoi des demandes par lots.
C’est notamment le cas à la Faculté des sciences humaines et sociales (FASCH) et à l’École de droit et des sciences économiques des Gonaïves.
Yves Barthélemy, secrétaire général de cette faculté, indique que le dernier envoi au rectorat remontait à environ un mois et demi avant son entretien avec AyiboPost.
Le lot envoyé comprenait 32 demandes déposées à partir de juillet 2025.
« À ma connaissance, on a pas encore envoyé un dossier de moins de 30 diplômes pour signature. » explique le secrétaire général de la FASCH.
Predner Duvivier confirme que les demandes sont également traitées et transmises par lots au ministère de l’Éducation nationale.
« Avec des lots de dossiers de différents décanats, vous pouvez avoir jusqu’à cent cinquante dossiers à traiter », explique le vice-recteur à AyiboPost.
Yves Barthélemy défend cette méthode, estimant qu’elle augmente les chances que les demandes soient examinées.
« Quand vous envoyez un dossier unique, on en fait très peu de considération. Quand c’est un lot, il y a plus de chance de le considérer et faire les suivis nécessaires », affirme le professeur à AyiboPost.
Au-delà du regroupement des demandes, l’ancienneté de certains dossiers de demande de diplômes soulève également des questions sur leur traitement au sein de certaines facultés.
Kenson Pierre, ancien secrétaire général de l’EDSEG de 2024 à janvier 2026, affirme avoir découvert, à son arrivée, des dossiers qui étaient restés bloqués au décanat de cette faculté, « sans aucune raison.»
« J’ai trouvé des dossiers de demande conformes qui datent de 2001 voire 1999 », confie Pierre à AyiboPost.
J’ai trouvé des dossiers de demande conformes qui datent de 2001 voire 1999
Si les responsables de l’UEH décrivent une procédure administrative et des délais théoriques de quelques mois, les expériences de certains diplômés montrent que l’attente peut se prolonger bien au-delà.
Maître Jean Bernard Lanoise, secrétaire du Conseil de l’Ordre des avocats de la Croix-des-Bouquets, a soutenu son mémoire de licence en droit à l’EDSEG en 2014.
Plus de dix ans après, il ne dispose toujours pas de son diplôme.
►Lire aussi : À l’UEH, des professeurs rendent leurs notes avec 10 ans de retard.
En 2020, Lanoise a voulu postuler à un poste de substitut-commissaire du gouvernement.
Mais a dû renoncer à sa candidature faute de pouvoir présenter le document.
« Les responsables m’ont fait savoir que le diplôme de licence en droit est nécessaire », regrette Maître Lanoise.
L’avocat a néanmoins pu poursuivre ses études.
Entre 2016 et 2018, il a suivi une maîtrise en droit des affaires à l’Université Jean-Price Mars en utilisant son procès-verbal de soutenance.
Tous les diplômés en attente de leur parchemin ne disposent pas de cette possibilité.
Pour Marvens Jeanty, l’absence du document a également pesé sur son parcours et son moral.
« Au bout d’un moment, j’étais frustré. Voir tes camarades décrocher des doctorats alors que toi tu ne peux même pas commencé une maîtrise, cela me faisait m’effondrer certaines fois. », explique celui qui a obtenu l’excellente note de 80/100 pour la soutenance de son mémoire de licence.
Le linguiste, qui vit au Canada depuis 2023 après, dit-il, avoir échappé de peu à une tentative d’enlèvement à Laboule, en Haïti, estime que l’obtention plus rapide de son diplôme aurait facilité son intégration.
« Quand tu rentres au Canada avec un diplôme universitaire, tu es considéré autrement que comme immigrant. Tu peux facilement devenir résident et jouir des avantages de ce statut. En plus, en termes de salaire, ça aurait déjà été différent », regrette Jeanty, qui explique au passage que son salaire a augmenté dès qu’il a reçu son parchemin.
Les retards de diplôme ont également des conséquences sur l’accès à la profession d’avocat.
Selon Maître Lanoise, le barreau de la Croix-des-Bouquets, qui organisait jusqu’à 80 prestations de serment par an, en compte désormais moins de vingt depuis un mémorandum du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ) datant de février 2022, qui empêche les diplômés en droit dépourvus de leur diplôme de licence de prêter serment.
« L’année dernière j’ai dû voir, une très brillante avocate, la lauréate de la promotion, incapable de prêter serment à cause de la licence alors qu’il a dument bouclé sa licence en Droit. C’est l’un des cas qui m’attristent le plus », souligne Maître Lanoise.
Contacté par AyiboPost, Vijonet Demero, ministre de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle, n’a pas réagi.
Au-delà des délais de traitement des dossiers, les difficultés de communication compliquent parfois le suivi des demandes.
À la FASCH, selon Yves Barthélemy, les listes des diplômes disponibles sont généralement affichées à la faculté.
Les étudiants apprennent parfois la nouvelle par l’intermédiaire de leurs camarades, qui partagent aussi des photos de ces listes sur WhatsApp.
►Lire aussi : Finir des études à l’UEH relève d’un parcours du combattant.
Feguenson Hermogène, ancien étudiant de la FASCH qui attend toujours son diplôme, déplore pour sa part le manque de suivi formel des demandes et l’absence de réponses de la part des responsables.
« Ce n’est pas possible pour le plus grand centre universitaire du pays qui, qui plus est, forme des étudiants en communication, de ne pas être capable de correspondre avec ses étudiants par e-mail. Tu écris aux responsables, tu ne reçois même pas un accusé de réception », déplore-t-il à AyiboPost.
Ce n’est pas possible pour le plus grand centre universitaire du pays qui, qui plus est, forme des étudiants en communication, de ne pas être capable de correspondre avec ses étudiants par e-mail. Tu écris aux responsables, tu ne reçois même pas un accusé de réception
Pour Jean Judson Joseph, secrétaire général de l’Agence nationale de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique (ANESRS), la modernisation des services pourrait contribuer à rendre les procédures plus efficaces.
Sa signature permet d’authentifier les diplômes des universités publiques et privées.
Le responsable indique qu’au moins une université privée en Haïti dispose déjà d’un site permettant d’effectuer en ligne des démarches d’authentification et de légalisation des diplômes.
« Toutes les solutions sont là. L’Université d’État d’Haïti va comprendre tôt où tard qu’elle devra se mettre au pas avec la technologie », explique Joseph.
Couverture : Illustration créée à partir d’une image tirée du siteweb Pexel.
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