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L’errance au bout de ma langue, poésie, Roberto Louis-Charles, Project’îles, 2026
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De Legba la voie, Poésie, Rolaphton Mercure, Editions Project’îles 2026
On pourrait se demander ce que ces deux recueils ont de commun. En dehors du fait qu’ils sont publiés par le même éditeur, que l’un, De Legba la voie, a obtenu le Prix international de l’invention poétique de l’Association Balisaille en Martinique, l’autre la mention spéciale du même prix la même année, en 2025, et qu’ils sont tous les deux écrits par des Haïtiens vivant à l’étranger qui n’ont pas encore quarante ans.
Il y a aussi, dans leur univers thématique, la présence de l’ailleurs, du fait d’être ailleurs. Loin de la terre natale, « terre de la première errance » (RLC). « Ma part de Bossale défie l’ailleurs et brave le froid. » (RM). Mais cet ailleurs n’est pas habité de la même façon. Déjà, cette notion assez trouble de « l’errance ». Nombreux ceux qui se sont établis dans un ailleurs d’où ils n’ont pas vraiment bougé (Paris, New York, Montréal…) et qui se réclament de l’errance comme un plus à leur cv. Pourtant immigrer n’est pas errer. Plus juste, l’auto portrait qui fait de RLC un « migrant désœuvré » et de RM un décentré (« j’ai perdu mon centre ») dont « l’idée de base est l’attache. ».
C’est dans cette problématique de l’attache que les textes se distinguent sur le plan thématique. Pour RLC, l’errance comme une sorte de fatalité (la traite, la fuite, l’individu chassé par les gangs ou la guerre, le voyage personnel…) ou de condition : « Nègre au pied de fer…je marche sans arrêt face à l’adversité ». Le dialogue avec l’habitant des terres jamais vraiment d’accueil. Dialogue qui n’exclut pas la mise en garde ni le désir d’ancrage, car, sur le parcours, « un jour naquit Dessalines ».
Et c’est là que « De Legba la voie » prend le relai ou propose quelque chose de plus fort dans le rapport à l’origine et le sens du parcours. Partir, c’est un retour. « Chaque artiste est un Boukman qu’importe où il se trouve ». C’est la confidence d’une amie, contée par le poète, mais position que le texte assume. D’où non point un dialogue avec toi qui ne me reconnais pas et m’accueilles mal chez toi. Mais la convocation de mes repères sur le mode de l’incantation et le cri de colère. Bossale, j’appelle mes dieux et je fourbis mes armes. En exemple, cet appel à Djobolobossou, cinq pages qu’il faudrait reproduire dans leur totalité : Djobolobossou diable vaillant bienveillant !… Epargne-nous ce festin de férocité épargne-nous ces flots de fureurs infinies toi dont chaque corne est une dague plantée dans la méchanceté des hommes ». Le texte est un « dispositif d’alerte » de « ma part de bossale ». Qui survit malgré tout. Fait mieux, s’insurge, (se) revendique et convoque à l’égalité.
Deux beaux textes. Celui de RLC, avec des vers ciselés, d’une souffrance moins criarde, presque maniérée, s’excusant presque de ses moments de colère. Celui de RM, d’un rapport violent à l’instant, tantôt sur le mode du fragment, tantôt sur le mode du poème fleuve, un tonnerre qui n’est pas sans rappeler parfois Frankétienne ou le Gérard V. Etienne de « Le nègre crucifié ».
La poésie demeure en Haïti et pour les haïtiens un genre majeur. Les deux recueils témoignent de la vitalité de l’écriture poétique quand, jeu non sans enjeu, tout en faisant acte de beauté, hostile aux malheurs du monde, elle arrive à « nourrir l’optimisme de l’imprudent appuyer les contre-mesures tirer sa force dans le catastrophique personnifier main droite du courage pour retirer la nature humaine qui croupit sous la botte des bandits » (RM).
Par : Lyonel Trouillot
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