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Des enfants en prison brillent aux examens officiels en Haïti

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L’école d’un centre carcéral pour enfants en Haïti obtient, depuis une quinzaine d’années, un taux de réussite presque parfait aux examens officiels de 9ᵉ année. Les mineurs, dont certains sont soupçonnés de crimes, réclament la possibilité de poursuivre leurs études

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L’École fondamentale du Centre de rééducation des mineurs en conflit avec la loi obtient, depuis une quinzaine d’années, un taux de réussite quasi parfait aux examens officiels de Neuvième Année Fondamentale en Haïti.

Selon des bulletins officiels couvrant la dernière décennie au CERMICOL consultés par AyiboPost, 60 mineurs incarcérés dans le centre ont pris part à ces épreuves nationales. Cinquante-cinq ont été admis, contre seulement cinq échecs.

Pour les années académiques 2020-2021 et 2022-2023, le taux de réussite était de 100 %. Une tendance qui se maintient depuis au moins une quinzaine d’années, selon deux responsables d’organisations de soutien et deux enseignants de l’établissement de Delmas 33.

La constance de ces enfants, dont certains sont incarcérés pour suspicion de crimes graves, suscite la fierté.

« C’est une bonne chose, commente à AyiboPost Jude Chéry, président de l’Association des volontaires pour la réinsertion des détenus en Haïti. Cela démontre qu’un pont vers l’avenir est jeté à travers la rééducation en vue de la réinsertion. »

L’organisation pour laquelle Chéry travaille, AVRED-Haïti, intervient dans la formation aux métiers manuels des jeunes détenus du centre depuis 2019. Leur exploit académique continu s’inscrit dans un contexte où les centres carcéraux du pays disposent d’un budget de fonctionnement rachitique et font face à des défis structurels, fragilisant les conditions de détention.

Des jeunes détenus dans le centre de formation du CERMICOL. Photo : Katizana.

Le mercredi 9 avril 2026, un va-et-vient constant animait l’enceinte du CERMICOL sous le soleil de midi : policiers, responsables d’organisations et détenus circulaient, tandis que certains détenus échangeaient avec leurs proches venus leur rendre visite derrière les grilles.

Dans la cour arrière du bâtiment, écrasée par une chaleur torride, d’autres membres d’organisations humanitaires s’activaient autour de trois chaudrons noircis par les flammes, servant à une cuisson à l’étuvée, en partie dissimulée par un rideau de bâches délavées.

À quelques mètres de cette préparation, qui attire les regards de nombreux détenus, Joseph L., premier lauréat du centre pour l’année académique 2024-2025, est assis sur un banc, face à un mur décrépit.

Avec 2 074 points sur un total de 2 700, Joseph L. est l’un des six mineurs sur sept à avoir réussi les dernières épreuves officielles.

À dix-sept ans, il raconte à AyiboPost avoir été interpellé par la Police nationale d’Haïti (PNH) dans la zone de Pernier, une banlieue de Port-au-Prince, pour des soupçons d’assassinat et de kidnapping, au premier semestre de 2022. Il n’avait alors que treize ans.

L’École fondamentale du Centre de rééducation des mineurs en conflit avec la loi obtient, depuis une quinzaine d’années, un taux de réussite quasi parfait aux examens officiels de Neuvième Année Fondamentale en Haïti.

Joseph L. attend toujours son audience devant un juge. Dans l’attente, il fait de l’éducation une véritable bouée de sauvetage.

« Quand on est en prison, les gens ont souvent tendance à vous croire perdu à jamais et que rien de bon ne peut en sortir. Par mes résultats, je pense avoir contribué à casser ce “mythe” », explique-t-il à AyiboPost.

Avec une élocution soignée, Joseph L. souligne que sa réussite n’a pas été un long fleuve tranquille. « Le vacarme ou les bagarres [dans le centre] peuvent facilement vous déconcentrer », souligne-t-il.

L’adolescent se souvient d’une rixe violente opposant des détenus, qui avait éclaté dans sa cellule à la veille des examens officiels de la 9e année.

« Ce soir-là, je n’ai pas pu réviser mes notes. N’eût été cet incident, j’aurais pu faire beaucoup plus de points. »

Vanté auprès d’AyiboPost par l’un de ses professeurs pour « son assiduité à l’étude » et ses « capacités intellectuelles », Joseph L. a reçu en cadeau une tablette numérique après lesdites épreuves de la part du ministre de la Justice. Il affirme y avoir accès pendant ses temps libres.

Des jeunes détenus dans le centre de formation du CERMICOL. Photo : Katizana.

D’autres mineurs détenus marchent sur les rives de l’excellence académique.

Julien P., à l’orée de la vingtaine, a été le second lauréat du centre pour l’année académique 2024-2025, avec un total de 1 770 points.

Après son interpellation à Pétion-Ville, il y a cinq ans, pour des faits d’association de malfaiteurs et de vols à main armée, cet orphelin de mère depuis 2016 a été placé au CERMICOL. Il a intégré l’école du centre à partir de la 6e année fondamentale.

S’il reconnaît à AyiboPost que l’expérience du centre de correction lui est bénéfique au regard de l’autocritique et des réflexions qu’il parvient à nourrir entre les barreaux sur ses fréquentations passées « douteuses », le jeune homme déplore sa situation de « détention préventive prolongée ».

« Je devrais déjà être libéré, soutient Julien, visiblement offusqué. Un juge m’a entendu et a émis en ma faveur une ordonnance de libération en décembre 2025. Mais jusqu’à maintenant, elle n’a jamais été exécutée. »

Inauguré le 30 octobre 2005, le CERMICOL fait partie d’une vingtaine de structures composant le système pénitentiaire haïtien.

L’établissement relève de la Direction de l’administration pénitentiaire (DAP), l’organe chargé de contrôler tous les centres pénitentiaires du pays.

Le centre dispose d’une formation académique pour les mineurs, axée exclusivement sur les classes fondamentales (de la 1re à la 9e AF). Elle se tient entre huit heures du matin et une heure de l’après-midi et porte sur les matières enseignées dans les écoles formelles du pays.

« Je devrais déjà être libéré, soutient Julien, visiblement offusqué. Un juge m’a entendu et a émis en ma faveur une ordonnance de libération en décembre 2025. Mais jusqu’à maintenant, elle n’a jamais été exécutée. »

Des enseignants recrutés par l’État haïtien dispensent les cours.

Conçu pour accueillir une centaine d’enfants détenus, le CERMICOL est aujourd’hui complètement engorgé, après l’arrivée de détenus transférés du Pénitencier national et de la prison de Croix-des-Bouquets, détruits par les gangs en mars 2024.

Un rapport publié le 9 mars 2026 par le Réseau national de défense des droits humains (RNDDH) soulève des préoccupations sur les conditions de détention dégradantes au sein du centre, ainsi que sur le fléau de la détention préventive prolongée touchant la quasi-totalité des prisonniers.

Le rapport déplore la transformation progressive de la structure en véritable complexe administratif pénitentiaire où cohabitent, dans une promiscuité choquante, 719 détenus, parmi lesquels 475 hommes, 142 femmes et 87 garçons mineurs — en violation des conventions internationales ratifiées par Haïti sur les conditions de détention juvénile.

Seulement 23 de ces détenus ont été condamnés, ce qui représente environ 3 %.

Cette surpopulation carcérale, attribuée à « une défaillance du système judiciaire haïtien », éloigne un peu plus chaque jour le centre de sa vocation initiale de rééducation et fragilise son volet éducatif.

Jude Chéry, de l’AVRED, avait déjà souligné, dans un article d’AyiboPost en juin 2024, la raréfaction des espaces dédiés aux activités des mineurs, avec seulement deux salles de classe disponibles sur neuf auparavant, dans un environnement de travail devenu « bruyant » et des moyens logistiques limités.

Mais, malgré ces défis, transmettre le pain de l’instruction à ces détenus représente parfois pour les enseignants un apostolat.

Esdras Bon-Ami a intégré l’école du centre dans la foulée du tremblement de terre de 2010. Il s’est rapidement entiché du métier, y voyant une façon concrète de redéfinir les trajectoires de vie de ces jeunes détenus, loin de la violence ou « des comportements socialement réprouvés ».

Des jeunes détenus dans le centre de formation du CERMICOL. CP : Katizana.

« Dans ce travail, j’ai rencontré des enfants très éveillés intellectuellement. Parfois, on se demande même comment des esprits aussi brillants ont pu atterrir dans un centre carcéral », souligne l’enseignant.

La qualité de l’enseignement et la discipline font partie des priorités des responsables.

« Ce sont des délégués directs du MENFP qui supervisent les épreuves officielles chaque année, dans le respect des normes établies, révèle Bon-Ami. Il n’y a ni faveurs ni circonstances atténuantes pour les détenus. »

Malgré des résultats académiques manifestes, la formation académique s’arrête à la 9e année, une discontinuité qui freine l’élan des élèves détenus réclamant la possiblité de poursuivre leurs études.

Jude Chéry indique avoir mené des plaidoyers, notamment en 2022, auprès de la DAP pour l’extension du cursus.

Mais, selon le responsable, l’administration centrale pénitentiaire s’est opposée au projet pour insuffisance budgétaire, absence d’infrastructures adéquates capables d’accueillir les quatre nouvelles classes du secondaire, ainsi qu’une carence d’enseignants pour combler les nouvelles matières.

Par : Junior Legrand

Couverture |CERMICOL, Port-au-Prince, 2 mai 2019. Des enfants du Centre de rééducation des mineurs en conflit avec la loi (CERMICOL), à Port-au-Prince. Photo : MINIJUSTHUN

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Journaliste à AyiboPost depuis avril 2023, Legrand junior fait ses études à l'Université d'État d'Haïti. Passionné des mots et du cinéma, il espère mettre à contribution sa plume pour donner forme au journalisme utile en Haïti et favoriser l'éclosion d'une sphère commune de citoyenneté.

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