Une centaine d’individus sanctionnés pour corruption, trafic de drogue et collusion avec les gangs poursuivent leurs activités en Haïti et ailleurs, sans grandes inquiétudes
Sanctionné pour corruption par les Etats-Unis, l’ex-Premier ministre haïtien Laurent Salvador Lamothe possède une entreprise active en Floride trois ans après l’annonce de sanctions américaines à son encontre. Cette année, il a lancé une offensive publique contre ses « détracteurs » menaçant certains de poursuite judiciaires.
Michel Martelly, pour sa part, sous sanction du Département du trésor américain pour trafic de drogue et parrainage de gangs en Haïti, ne fait l’objet d’aucune action en justice ni d’aucune enquête publique à ce jour en Haïti ou aux Etats-Unis.
L’ancien sénateur haïtien Rony Célestin a été sanctionné par le Canada pour son soutien présumé aux gangs et les Etats-Unis pour corruption. Pourtant, il ne fait l’objet d’aucune poursuite formelle en Haïti relative aux sanctions.
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C’est une tendance.
Depuis 2020, plusieurs pays et organismes internationaux ont mis en place des régimes de sanctions ciblant une centaine de personnalités et d’entités haïtiennes.
Près de six ans après, la majeure partie des concernés poursuivent leurs activités sans inquiétude, selon une analyse d’AyiboPost.
Malgré les allégations publiques graves, la justice haïtienne sous des gouvernements différents refuse d’enquêter sur les personnalités puissantes mises en cause.
La liste des sanctionnés du Canada contient 34 noms.
Dans une interview accordée à AyiboPost en avril 2026, l’ambassadeur d’Ottawa, André François Giroux, déplore qu’aucune enquête ne soit ouverte en Haïti visant les personnes sanctionnées. Il révèle aussi l’absence de « demande de collaboration judiciaire » formelle de la justice haïtienne.
La justice haïtienne agit cependant.
En mars 2026, la cour d’appel de Port-au-Prince a blanchi les anciens sénateurs Youri Latortue et Joseph Lambert, inculpés notamment pour détournement de biens publics, prise illégale d’intérêts et entrave à la justice.
Ces derniers font pourtant l’objet de sanctions étrangères, notamment américaines, pour trafic de drogue et collaboration avec des réseaux criminels.
La justice haïtienne a également annulé, en novembre dernier, une ordonnance émise contre Romel Bell, un ancien directeur général de l’Administration générale des douanes (AGD), cité dans un rapport accablant des Nations unies et sanctionné par les États-Unis pour son implication présumée dans des faits de haute corruption. Cette décision « constitue la preuve que la justice haïtienne demeure le plus grand obstacle » à la lutte contre la corruption, dénonce le Réseau national de défense des droits humains (RNDDH) dans un rapport.
« Il est clair que les sanctions ne nous servent pas grand-chose dans la mesure où les gens [sanctionnés] sont restés très forts en Haïti », constate Rosy Auguste Ducena, responsable de programme au RNDD).
En réalité, les sanctions « n’arrivent pas plus loin qu’une décision inscrite sur une feuille de papier », poursuit la défenseure des droits humains.
Les sanctions et allégations graves n’isolent pas moralement les individus en question.
« Il est clair que les sanctions ne nous servent pas grand-chose dans la mesure où les gens [sanctionnés] sont restés très forts en Haïti », constate Rosy Auguste Ducena, responsable de programme au RNDD).
Cette année, le chargé d’affaires américain Henry Wooster a rencontré plusieurs membres du secteur privé haïtien, dont Reynold Deeb sanctionné par le gouvernement du Canada pour financement de gangs armés, participation au blanchiment d’argent et contribution à la corruption.
Contacté par AyiboPost, l’ambassade des États-Unis en Haïti, ne conteste pas la tenue de cette réunion.
Dans un courriel, l’institution précise : « en ce qui concerne la réunion à laquelle a participé le chargé d’affaires Wooster, notre politique nous interdit de divulguer des informations relatives à des réunions diplomatiques privées. »
Lors d’une interview accordée à AyiboPost, le diplomate Wooster, répondant à une question sur cette rencontre, a déclaré : « je pense que nous devons arrêter de diaboliser le secteur privé ici. »
Selon le représentant américain, ce secteur, souvent qualifié de « répugnant », doit continuer à créer des emplois dans le pays.
Le profil des sanctionnés, des entrepreneurs et politiciens de premier plan, semble jouer un rôle dans le silence de la justice haïtienne, selon des analystes.
Reynold Deeb fait partie des riches hommes d’affaires sanctionnés par le Canada, un partenaire serré des Etats-Unis sur la question haïtienne depuis 2022. Deeb et sa famille continuent de faire affaire aux Etats-Unis.
En juillet 2025, le ministère américain de l’Agriculture (USDA) a inclus US Agricom Inc., une entreprise de la famille, dans une mission commerciale officielle en République Dominicaine.
Lire aussi : Reynold Deeb cherche à supprimer les articles négatifs le mentionnant
Le Canada a aussi été critiqué en 2024 pour avoir cherché, obtenu et remercié Deeb pour son aide dans le cadre d’une évacuation de ressortissants canadiens en Haïti.
« Les sanctions prises contre des personnalités haïtiennes n’ont pas produit d’effet », analyse l’avocat et responsable de la Fondation de défense de droits humains Je Klere, Me Samuel Madistin.
« Certains sanctionnés contrôlent toutes les avenues du pouvoir avec le soutien de la communauté internationale » selon le juriste, qui souligne le manque de confiance des Haïtiens vis-à-vis de l’internationale.
Selon les rapports publics, une bonne partie des individus sanctionnés ont échafaudé des stratégies de corruption pour ne pas payer de taxes, corrompu des fonctionnaires de l’Etat, financé et participé à des crimes de masses en fournissant des armes aux gangs.
Des ministres de la justice successifs en Haïti ont évoqué la nécessité pour les pays et institutions internationales de rapatrier les dossiers des sanctionnés pour les suites légales.
Dans une interview accordée à Radio Télé Métropole en août 2024 par exemple, le ministre de la Justice d’alors, Carlos Hercule, commentant les sanctions imposées aux personnalités haïtiennes, a indiqué n’avoir « rien reçu d’officiel. »
C’est un faux problème puisque la justice peut ouvrir une enquête formelle sur la base des allégations publiques, indiquent des juristes.
Selon Ducena du RNDDH, « la partie diligente dans ce dossier c’est l’Etat haïtien. » C’est à l’État de demander aux autres pays de partager leurs dossiers afin de faire émerger la vérité.
Dans le cadre de ce travail, AyiboPost a sollicité un commentaire auprès du ministère de la Justice. L’institution n’a pas réagi.
Selon une analyse du mouvement d’engagement citoyen Ayiti Nou Vle A, évaluant l’impact des sanctions internationales en Haïti, l’efficacité des sanctions fait face à des défis majeurs tels que : la capacité des personnes sanctionnées à contourner les mesures et l’existence de réseaux de soutien leur permettant de poursuivre leurs activités.
Malgré l’absence d’actions concrètes de la justice en Haïti, certains membres du secteur privé, certains politiciens ou individus sanctionnés, ne peuvent plus visiter les Etats-Unis ou font face à des barrières administratives les obligeant parfois à utiliser des prête-noms pour faire affaire dans certains pays.
Selon Ducena du RNDDH, « la partie diligente dans ce dossier c’est l’Etat haïtien. » C’est à l’État de demander aux autres pays de partager leurs dossiers afin de faire émerger la vérité.
En janvier 2026, une enquête d’AyiboPost a révélé la fin d’un contrat entre la compagnie canadienne de vêtements Gildan et l’entreprise de sous-traitance Premium Apparel.
Cette société est dirigée par l’homme d’affaires André « Andy » Apaid, sanctionné par le Canada depuis juin 2023 pour « violations graves des droits de la personne ». Ces sanctions sont « l’une des principales raisons » de la rupture avec Gildan, a confié à AyiboPost une source proche du dossier.
Un proche de l’homme d’affaires Pierre Réginald Boulos, arrêté par les services migratoires américain en juillet 2025, a précisé à AyiboPost que ce dernier n’est plus actionnaire de la chaîne de supermarchés Delimart Online LLC dissoute administrativement aux USA, en marge d’une enquête publiée en février 2026.
Lamothe, lui, ne peut pas visiter les Etats-Unis mais continue d’y opérer son entreprise.
Selon les registres de la Division des corporations de Floride (Sunbiz), consultés par AyiboPost, l’entreprise Equity Savvy Ventures, LLC, dirigée par Lamothe, continue de déposer ses rapports annuels, alors que ce dernier a été désigné en juin 2023 par le Département d’État américain pour « d’importants faits de corruption. »
Selon le site officiel de Sunbiz qui recense l’activité des entités commerciales, l’ex-fonctionnaire haïtien dirigeait cette entité basée à Miami depuis sa création, le 4 mars 2021.
Le rapport annuel du 18 avril 2025 de l’entreprise, consulté par AyiboPost, montre que Lamothe est administrateur et personne autorisée d’Equity Savvy Ventures, LLC, toujours « active » en Floride.
Dans un courriel transmis à AyiboPost, la Division des sociétés de l’État de Floride informe que l’institution n’a qu’une « fonction administrative de dépôt de documents » et « n’est pas habilitée par la loi à réglementer les entreprises individuelles ni à mener des enquêtes ».
Tout comme les politiciens au pouvoir en Haïti, les sanctionnés investissent beaucoup dans le lobbying principalement aux Etats-Unis.
AyiboPost constate que Laurent Lamothe a signé avec la firme de lobbying américaine Qorvis LLC un contrat pour environ six mois, entré en vigueur le 22 août 2023, pour un coût mensuel de 23 000 dollars américains.
Financée par Equity Savvy Ventures, LLC, cette activité de lobbying visait à contester la sanction américaine en intervenant auprès « des personnalités influentes de Washington, des décideurs du Département d’État, du Département de la Sécurité intérieure et du Congrès, ainsi que des médias et des groupes de réflexion influents. »
L’objectif, obtenir la levée de l’interdiction de visa de l’ancien ministre de la Planification et de la Coopération extérieure, Lamothe.
Contacté par AyiboPost, Laurent Salvador Lamothe explique : « aucune des entités auxquelles je suis associé n’est soumise aux restrictions de l’OFAC, et leur statut juridique et administratif aux États-Unis reste pleinement conforme aux lois et réglementations applicables. »
Il affirme aussi avoir contesté les « allégations » relatives aux restrictions de visa, qui, selon lui, ne reposent sur « aucune décision judiciaire ni procédure régulière. »
L’Organisation des Nations unies a sanctionné une dizaine de personnalités haitiennes. Les États-Unis suivent avec 20 personnes et entités sanctionnées, l’Union européenne douze et le Royaume-Uni onze. La République Dominicaine a également sanctionnée 39 personnalités en Haïti.
La plupart de ces individus – comme Prophane Victor arrêté à la suite d’une enquête de la Direction centrale de la police judiciaire concernant ses liens présumés avec les gangs – contestent les sanctions.
Une dizaine de personnes sanctionnées par le Canada ont contesté les sanctions, a indiqué l’ambassadeur du Canada en Haïti, André François Giroux, à AyiboPost.
« Quatorze des trente-quatre ont engagé cette procédure. Certains sont plus avancés que d’autres dans le processus. […] Je pense que dans un ou deux cas, on s’est même rendu jusqu’au jugement de la Cour fédérale, qui a confirmé le bien-fondé de la décision ministérielle de notre ministre. »
Par : Jérôme Wendy Norestyl
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