InsécuritéPOLITIQUE

L’ambassadeur du Canada parle d’Haïti sans filtre

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AyiboPost s’est entretenu avec André François Giroux, représentant d’Ottawa en Haïti

L’ambassadeur du Canada en Haïti, André François Giroux, a accordé à AyiboPost une interview enregistrée le 1er mai 2026.

Au cours de cet échange, le diplomate est revenu sur les sanctions imposées par le Canada à certaines personnalités et entités haïtiennes, les implications de son pays dans la mise en place de la Force de répression des gangs (FRG), à la suite de l’échec de la mission kényane, ainsi que le soutien d’Ottawa à la transition dirigée par Alix Didier Fils-Aimé.

L’ambassadeur Giroux est diplomate de carrière au ministère canadien des Affaires étrangères depuis 1995. Il a notamment travaillé à la mission permanente du Canada auprès des Nations unies, à New York, ainsi qu’à l’ambassade du Canada en France.

Au Canada, il a occupé plusieurs postes liés au droit commercial international, aux relations économiques internationales et au protocole.

Pour des raisons de clarté, cette interview a été légèrement éditée.

Wethzer Piercin – Jérôme Wendy Norestyl : Merci de recevoir AyiboPost. Dites-nous, que fait le Canada en Haïti ?

André François Giroux: Merci, quelle belle question ! merci beaucoup. Que fait le Canada en Haïti. Beaucoup, beaucoup. Notre action repose sur des relations bilatérales qui datent de plusieurs années, des liens culturels, des liens de diaspora et des liens de communauté.

Donc, évidemment, pour nous, l’engagement du Canada, il est constant et il est significatif à travers les années. Ces quatre dernières années, on parle d’un demi-milliard de l’aide internationale du Canada qui est venue directement en Haïti. La moitié de cette aide, évidemment, va au rétablissement de la sécurité. L’autre moitié, c’est l’humanitaire, c’est le développement, c’est le système de justice, c’est la santé.

Toutes ces questions, y compris l’agriculture. Donc, je dirais qu’on est bien impliqués, bien engagés. On y croit et on a bon espoir que bientôt les Haïtiens retrouveront leur sécurité et avec cette sécurité leur droit souverain de choisir leur dirigeant. Donc c’est un peu ce qui nous guide en ce moment. C’est sûr qu’il y a une attention particulière qui est mise à la sécurité compte tenu de la situation qui perdure et puis évidemment qu’il faut rectifier.

En parlant de sécurité, nous avons une force multinationale dirigée par le Kenya qui est arrivée en 2024. Mais cette force a été transformée en une force de répression des gangs. À quel niveau le Canada s’implique-t-il dans cette transition de la force dirigée par le Kenya vers la mise en place de la force de répression pour les gangs ?

On est très impliqués. On était impliqués dans son design, dans sa création, mais on est aussi impliqués dans sa mise en œuvre. Donc, ce que je veux dire par là, c’est que, évidemment, la mission multinationale d’appui à la sécurité dirigée par les Kenyans, on s’est rendu compte assez vite que, malheureusement, elle n’avait pas l’équipement, les effectifs, malgré la bonne volonté de tous. Des Kenyans en premier, pour vraiment faire une différence. Moi, je fais partie de ceux qui croient qu’elle a aidé, parce que c’est sûr qu’elle a aidé à stabiliser à la limite la situation.  Mais on s’est rendu compte assez vite qu’il fallait quelque chose de plus robuste, de plus grand. Donc le Canada a intégré les leçons de la mission multinationale dirigée par le Kenya. Avec nos collègues, nos partenaires qui sont au conseil de sécurité, on s’est organisé pour que ces leçons fassent partie du nouveau mandat de la force de répression des gangs qui sera cinq fois plus grand, qui aura un mandat plus robuste, qui aura une source de financement soutenable, durable. Et tous ces aspects-là vont amener une certaine force à cette force. Mais là où il faut bien comprendre, c’est qu’une fois que le conseil de sécurité passe cette résolution, c’est malheureusement pas aussi simple que claquer des doigts pour que 5500 personnes viennent du jour au lendemain. Donc là, il faut mobiliser les partenaires, les convaincre. Et là, il faut bien comprendre, je pense que c’est important de savoir que le fait qu’un pays accepte de venir en aide à Haïti, de mettre ses hommes et ses femmes sur la ligne de front, mettre leur vie en danger pour venir combattre une situation, c’est parce qu’on voit vraiment la détresse du peuple haïtien. On trouve que c’est important évidemment, mais ce n’est pas simple. Je veux juste que les gens comprennent bien que mobiliser, identifier, entraîner, équiper, déplacer, ça prend du temps. Je suis le premier impatient. Cette force, elle commence à se déployer. Mais je suis premier à reconnaître et à sympathiser avec l’impatience des Haïtiens et je tenais à bien faire comprendre que c’est complexe. Ça demande beaucoup d’efforts. Donc, qu’est-ce que le Canada fait ? On est un des membres qui fait partie du groupe des amis, le Standing Group of Partners, les membres partenaires qui ont été identifiés par le conseil de sécurité pour justement diriger, mettre en place cette force. Donc, on travaille. Moi j’ai une équipe d’une cinquantaine de personnes à Ottawa, des experts qui ont de l’expérience, qui amènent leur expertise, qui contribuent avec les autres membres partenaires du groupe pour développer les concepts d’opération, les règles d’engagement, identifier les ressources, faire la collecte de fonds volontaires, les communications.

Toutes ces questions-là doivent être déterminées et je peux vous dire que le Canada et les autres membres partenaires sont engagés pour faire en sorte que cette mission soit un succès. Et là, ça, c’est sans mentionner tous les efforts que le Bureau d’appui des Nations unies, qui est effectif depuis le 1er avril, fait pour justement loger, nourrir, équiper,  entretenir cette force.

C’est bien de mentionner que vous voulez faire mieux cette fois. Mais vous avez tout juste mentionné que vous avez appris des leçons de l’ancienne force. Quelles sont les leçons que vous avez apprises ?

C’est que la force kényane était une force policière, fondamentalement, qui avait été vraiment conçue pour assister la PNH. Et je dois dire, la PNH fait un travail extraordinaire dans les circonstances. On doit tous le reconnaître. Elle n’a pas été entraînée pour faire le travail qu’elle doit faire. Donc, cette force venait vraiment en appui à la PNH. Mais vu le nombre d’effectifs, c’était très compliqué pour cette force de se déployer à l’extérieur de la base qui était située à l’aéroport. Donc la nouvelle force a un mandat plus robuste. C’est toujours un mandat policier, mais elle sera constituée essentiellement de militaires qui sont mieux formés pour faire face à la situation sécuritaire. De par son nombre, de par sa structure, de par le fait que les contingents doivent arriver déjà équipés — parce que c’était un des grands défis avec la Force kenyane — , c’est que l’équipement a tardé à arriver. Donc là, on a vraiment des gens qui vont arriver et après quelques semaines de mise à niveau, vont pouvoir commencer des opérations avec leur équipement, leurs règles d’engagement. Donc ça devrait faire une bonne différence. Bon, évidemment, cette force-là, elle est là pour assister les forces de sécurité haïtiennes. Mais ça reste quand même le rôle de la PNH, dont nous contribuons à agrandir le programme P4000 où, en un an, il y aura 4 000 nouveaux cadets à la PNH. On a des programmes similaires avec les forces armées haïtiennes. Il y a cette volonté et cette nécessité pour les forces de sécurité haïtiennes de croître, renouveler, grandir leurs effectifs. Parce que fondamentalement c’est un travail de collaboration. La force vient pour un peu donner la chance aux autorités, aux forces haïtiennes de reprendre leur souffle, de se reconstruire, mais fondamentalement le travail devra continuer du côté haïtien.

Le Canada s’implique dans la question sécuritaire en Haïti, notamment en soutien à la Police nationale depuis sa création dans les années 90. Vous avez financé, vous avez formé, vous avez aussi participé à la mise en place des infrastructures nécessaires au fonctionnement de la police nationale.  Et aussi à d’autres initiatives de sécurité, on va parler des forces internationales, de la Minustah, ou plus récemment la Force kényane et encore avec la FRG. Que répondez-vous à des analystes qui évoquent continuellement les limites d’une approche militaire de la sécurité en Haïti. Est-ce que le Canada a des initiatives qui visent par exemple une approche au-delà de la question militaire. Certains voient une limite à ça par rapport aux problèmes sociaux, par rapport aux limites dans les quartiers, etc. Que répondez-vous à cela ?

Ils ont raison, effectivement. On doit reconnaître que la situation sécuritaire en ce moment mérite un électrochoc. Donc c’est pour ça que cette force de répression des gangs vient vraiment aider la PNH à reprendre un peu le haut du pavé. Mais on est tous bien conscients que le problème de sécurité en Haïti, c’est un problème politique en premier lieu. Et quand je dis un problème politique, c’est à quel niveau ? Il faut une volonté politique pour maintenir la capacité de sécurité. Et ça, qu’est-ce que ça veut dire ? On s’entend pour dire que la PNH est insuffisante.  Mais elle était en décroissance. Il faut la reconstruire, il faut la croître, il faut l’équiper, il faut lui donner les moyens pour qu’elle ait son succès. Même chose pour les forces armées. Donc, cette volonté politique, c’est aussi de prendre les mesures, développer les plans, faire des achats, allouer les budgets pour que ces forces de sécurité puissent faire leur travail. Mais on sait tous très bien que ces forces de sécurité ont un rôle à jouer. Mais que sans un système de justice qui fonctionne, un système de justice qui peut enquêter, accuser, juger, condamner les fautifs, ceux qui financent cette insécurité, ceux qui créent cette insécurité, et ils ne sont pas tous cachés derrière un masque. Il y en a beaucoup qui sont habillés comme moi et qui sont dans les coulisses du pouvoir. Donc, aussi longtemps qu’on n’aura pas un système de sécurité qui pourra sanctionner et s’assurer, à quelque part, que la tradition, la pratique en Haïti d’utiliser les gangs à des fins politiques commerciales, il faut que ça arrête. Et ça, cette volonté politique, elle doit être là. Parce qu’un système de justice ne peut pas fonctionner sans que les politiques ne lui donnent les moyens de ses ambitions.

Et soyons francs, soyons clairs, il n’y a personne qui a du pouvoir en ce moment en Haïti qui veut de cette justice. Les gens qui ont beaucoup d’influence, ceux que j’appelle « les forces sombres », bénéficient d’une impunité complète et totale depuis des décennies. Donc ces gens-là n’en veulent pas de cette justice. Et la seule façon que le politique réussira à l’imposer, c’est si les Haïtiens en font une priorité pour ces politiques. Parce que fondamentalement, les dirigeants vont répondre aux souhaits de la population. Donc, la population doit exiger cette justice, doit dénoncer le manque de justice. 20 ans de l’ULCC, 20 ans de l’UCREF, 166 rapports, quatre jugements. C’est pas vrai qu’il y a 162 rapports qui étaient insignifiants, incompétents, qui étaient faux. Le problème, c’est que chaque intervenant au niveau de la chaîne de la justice, que ce soit au niveau des enquêtes, au niveau des mises en accusation, les commissaires du gouvernement, que ce soit au niveau des procès, les juges, la condamnation, que ce soit au niveau du CSPJ, le conseil supérieur de la justice, tous ont leur rôle à jouer pour s’assurer que ce système fonctionne. Le politique a son rôle à jouer en interférant pas avec le système de justice, en dénonçant et en sanctionnant ceux qui interviennent.

Mais il a aussi son rôle à jouer en s’assurant que ce système de justice ait les moyens de ses ambitions. Et le dernier point que je dirais, puis c’est vrai qu’une force policière qui fonctionne, un système de justice qui fonctionne, ça nous prend aussi une économie qui fonctionne. Une économie qui fonctionne à deux égards pour donner une alternative aux crimes. En ce moment, beaucoup de jeunes se font recruter dans les gangs parce qu’il n’y a pas d’autres options. On les force. Ils sont en état d’insécurité alimentaire. Donc il y a cette économie alternative qui est l’économie du crime. Il faut créer des alternatives  à cette économie du crime. Et cette économie, est aussi la source qui va financer tous ces beaux projets. Parce qu’on est d’accord, une force policière plus importante, mieux équipée, un système de justice qui fonctionne, tout ça coûte de l’argent. Essentiellement, les ressources de l’État en ce moment, c’est quelques payeurs de taxes et des droits de douane. Donc il faut à un moment donné aussi reconnaître qu’il y a une réforme fiscale qui est nécessaire où tous contribueront  à cette sécurité. C’est une bonne question parce que la sécurité à long terme d’Haïti, le développement à long terme d’Haïti, l’avenir d’Haïti, le meilleur avenir pour Haïti passe par toutes ces fonctions fondamentales qui sont les responsabilités de l’Etat.

Qu’appelez- vous les forces sombres ?

On sait très bien qu’il y a des gens en Haïti qui peuvent être soit en politique, soit en affaires et qui ont créé le problème d’insécurité par leur corruption, par l’utilisation des gangs, par le fait qu’ils utilisent les gangs à des fins d’avantage compétitif par rapport à leurs concurrents. On sait tous de qui on parle, mais personne ne les mentionne. Et ces gens-là, pour  avoir eu la chance, la chance c’est peut-être pas le bon mot, mais de les côtoyer dans mes fonctions à l’occasion, je me rends bien compte qu’ils sont adeptes du statu quo. Et c’est normal. Si j’étais dans leurs chaussures, probablement que je verrai la vie de la même façon. Je ne les excuse pas, il faut juste comprendre. Le meilleur exemple, on est tous reconnaissant que le CPT ( le Conseil présidentiel de transition ), a créé ces deux pôles judiciaires contre les crimes financiers et contre les crimes de masse. Pourquoi a-t-on besoin de ces pôles ? Parce qu’on a fait le constat qu’effectivement, le système de justice ne livre pas.

Le système de justice ne livre pas pour deux raisons: Manque d’expertise et trop d’opportunités au sein de la chaîne juridique pour qu’il y ait abandon de procédure, non suivi et des erreurs techniques. Donc, en créant des tribunaux spécialisés où on a la compétence et la chaîne judiciaire regroupées au sein d’une même structure, on se trouve à régler le problème de ces deux axes. Beau geste de la part du CPT. Qu’est-ce que le CPT fait en décembre ? Un décret sur la haute cour de justice ou de facto, il donne à tous les hauts commis de l’État une immunité absolue. On a un problème de corruption, on a un problème d’impunité, mais les dirigeants considèrent que le problème ce n’est pas eux, c’est les autres. Alors qu’on sait très bien que les grands problèmes de corruption et d’impunité, ils trouvent leurs sources dans ces forces sombres qui sont soit en politique, soit en économie. Je dis pas que c’est tout le monde, c’est loin de ça, mais c’est mon constat, c’est ce que j’observe. Donc, la nouvelle structure gouvernementale, le premier ministre Fils-Aimé et le Pacte national, ont identifié la justice comme étant un de leurs axes d’intervention principale. Ils ont des suivis à faire sur ces questions-là parce qu’en ce moment, la réalité, c’est que tous les hauts commis de l’État ont une immunité absolue pour tous les gestes qu’ils posent. Ça n’a aucun sens dans un contexte où on identifie la justice et l’impunité comme étant une des priorités de la relance, de la sécurité et de l’avenir d’Haïti.

Comme j’ai mentionné, le Canada a participé au financement de la PNH pendant des années, (ainsi que d’autres initiatives sécuritaires) aux côtés d’autres partenaires internationaux. Vu la situation actuelle, reconnaissez-vous l’échec de la communauté internationale dans la gestion de cette crise sécuritaire et humanitaire ?

Ce que je vois moi ici, c’est une mobilisation de l’internationale pour venir en aide aux Haïtiens. Effectivement, les choses vont mal, mais c’est l’échec de l’élite haïtienne. Soyons clairs, c’est l’élite Haïtienne qui a créé les problèmes, c’est l’élite Haïtienne qui a perdu le contrôle et nous, on vient à la rescousse, pas à la rescousse de l’élite haïtienne, mais de la population haïtienne qui est prise en otage par cette élite qui n’a aucun intérêt à ce que les choses changent. Je le dis parce qu’il faut que ce soit dit. Comme la population a un rôle à jouer, notre objectif, c’est de redonner la sécurité, de redonner à l’État haïtien les leviers pour construire, continuer sur cette sécurité de façon à ce que les Haïtiens puissent choisir leurs dirigeants.  Parce que, soyons clairs, il n’y a pas eu d’élection depuis dix ans, il n’y a personne qui est au pouvoir en ce moment, qui a un mandat légitime de la population. Donc la population a un rôle à jouer. Quel est le rôle de la population ? Le rôle de la population, c’est de se présenter aux élections et de choisir des dirigeants. Des dirigeants qui présenteront un programme, une vision, une volonté. La démocratie, c’est au quotidien. Donc c’est à la population de rappeler à leurs dirigeants qu’il y a certaines priorités qui sont incontournables. Donc je parle encore une fois de sécurité, de justice, de reprise de l’économie, des services, etc. S’il a un échec, c’est au niveau de la gouvernance en Haïti. Et je le dis parce que ce pays a tout, tout pour réussir. Vous avez des richesses naturelles, une localisation extraordinaire, la beauté, les écosystèmes, l’agriculture. Il n’y a aucune raison qui explique le sous-développement d’Haïti, à part la mauvaise gouvernance au cours des années. L’international ne peut pas se substituer au peuple haïtien. L’international ne peut pas se situer aux dirigeants. On est ici pour accompagner. Mais moi, ce que je vois au quotidien, c’est vraiment une communauté qui croit, qui est ici pour, justement, accompagner et aider. Est-ce que j’aurais souhaité plus de résultats ? Évidemment que oui. Mais je peux vous dire que ce qui nous guide, c’est justement ces deux axes, redonner aux Haïtiens leur sécurité et j’ai dit un demi milliard d’aides internationales, — mais ça c’est juste le Canada —, et aussi redonner au peuple son droit souverain de choisir ses dirigeants.

Et que répondez-vous à ceux qui pensent qu’il y a une implication problématique de l’international dans les affaires du pays ces dernières années ?

En général, ceux qui lancent ces accusations sont ceux qui se trouvent contrariés parce qu’il y a quelqu’un comme moi qui met peut-être un peu de lumière sur leurs activités. Là, soudainement, on dit que c’est l’international qui fait de l’ingérence, l’international qui essaie de micro-gérer. Est-ce que l’international a fait des erreurs ? Probablement. L’erreur est humaine. Moi, les théories de la conspiration, je n’y crois pas. Je peux vous dire que ça n’existe pas. Je vois les interventions à tous les niveaux, il n’y a pas cette idée. Mais encore une fois, il faut remettre, je pense que les dirigeants haïtiens doivent se regarder dans le miroir et dire mais où est-ce qu’on a raté ? Et bon, je ne referai pas l’Histoire, mais effectivement, comme je vous dis, je ne crois pas à ces théories.

Quelles sont les grandes lignes de la vision du Canada en Haïti ?

Bon, le pays souffre. Le pays souffre, les Haïtiens souffrent. Donc évidemment qu’on ne peut pas ignorer, on souhaite un retour à une sécurité. Je pense que c’est ce que les Haïtiens souhaitent aussi, c’est de pouvoir reprendre ses activités, d’avoir un emploi, d’envoyer ses enfants à l’école, d’assurer un avenir meilleur à ses enfants. Comment est-ce qu’on arrive ? Bon, évidemment, aujourd’hui, l’insécurité est un incontournable. Mais on contribue à l’aide humanitaire parce que c’est nécessaire. Mais notre objectif, c’est que, un jour, l’humanitaire ne soit plus nécessaire, qu’on puisse faire de la gouvernance, du développement, de l’accompagnement. Nous avons donné à la PNH ces dernières années, 100 véhicules de patrouille, dix blindés pour le mouvement des une centaine de motocyclettes, des drones de surveillance. Ce n’est pas au Canada de faire ça.  Moi, de mon point de vue, ce n’est pas une aide. On le fait parce que c’est nécessaire, parce que c’est urgent. Mais ça, c’est à l’État haitien d’offrir. Notre valeur ajoutée, elle n’est pas là. Notre valeur ajoutée est la formation des polygraphes. On a formé cinq polygraphistes professionnels, certifiés, qui peuvent maintenant faire passer des tests polygraphiques à des individus pour justement créer la confiance dans le système. Est-ce que vous avez des relations avec les gangs ? Oui, non, on le voit tout de suite. Donc ça, c’est là qu’on a une valeur ajoutée. On a une valeur ajoutée sur la formation tactique, pas sur la rénovation des locaux. Vous comprenez ce que j’essaie d’expliquer ? Il y a des choses que l’État haïtien doit faire. On prend le relais parce qu’on voit le besoin, on est dans l’urgence. Mais ma vision, la vision du Canada, c’est que comme le Canada a des relations avec ses autres partenaires, où on échange les meilleures pratiques.  Ma vision, c’est qu’un jour que le Canada et Haïti aient des relations, des échanges, où on partage les meilleures, partage de l’information pour la justice. Une meilleure collaboration au niveau des dossiers internationaux. C’est là que le vrai, le bel avenir est. Régler le problème de sécurité, mettre les fondations solides pour que cette nouvelle sécurité perdure et ça, c’est là que ça va être le vrai défi parce que comme je vous expliquais, beaucoup de gens souhaitent maintenir le statu quo. Impunité pour eux, justice pour les autres.

Donc ça, ça va être là que, à mon avis, le plus grand défi va être. Et dans ce nouveau cadre, évidemment, avec cette sécurité retrouvée, un accompagnement sur des choses à valeur ajoutée.

Dans cette crise multidimensionnelle que vous décrivez, la question des gangs…l’instabilité. Est-ce que vous avez pu quand même noter quelques succès pour le pays dans ces actions-là ?

Nous, évidemment, on accompagne l’ULCC, on accompagne l’UCREF, on voit la capacité du système judiciaire qui augmente. On était au rendez-vous via le groupe des sept, les sept grandes économies.  Les ministres des Affaires étrangères ont félicité les autorités haïtiennes pour la création des pôles. Ce sont des étapes importantes. Mais encore une fois, je le dis et je le redis, si on veut s’assurer que ces pôles ne soient pas des coquilles vides, il va falloir être vigilant. Et pour ça, le Canada a créé un comité de suivi avec la société civile, avec les partenaires, où encore une fois, c’est s’assurer que ces structures-là soient pérennes et pour accompagner au niveau technique lorsque nécessaire. Le fait que le pays ne soit pas tombé aux mains des gangs en 2024, c’est des acquis, on ne saura jamais quelle aurait été l’alternative, mais je pense que beaucoup a été fait dans les circonstances et beaucoup des efforts  des deux dernières années vont commencer à porter fruit. Parce que l’autre frustration que j’ai au quotidien, c’est qu’on identifie un besoin, on a les fonds pour acquérir l’équipement, et malheureusement, ça peut prendre six mois à un an avant que cet équipement soit livré. Et ça, c’est la nature des chaînes de fabrication au niveau mondial. Donc beaucoup de choses commencent à se concrétiser. J’ai dit à plusieurs reprises, qu’il n’y a rien de plus difficile que de dépenser 100 millions de dollars en Haïti de façon responsable. Il faut que j’ajoute de façon responsable, évidemment, pour s’assurer qu’au bout, on a la valeur ajoutée.  Et moi, je suis optimiste que dans les semaines à venir, avec la nouvelle structure politique. Le premier ministre et son conseil des ministres appuyés par le Pacte national sur un objectif très clair, sécurité, élection, justice. Avec l’appui de la force qui est en déploiement, on aura des bonnes nouvelles bientôt. Il y a beaucoup d’efforts qui se font en ce moment pour mettre en place les questions de démobilisation, des armements aussi, réintégration. Donc, je pense que les Haïtiens ont tous et toutes de bonnes raisons d’être optimistes, mais il faut demeurer vigilants. Il faut utiliser son pouvoir démocratique en rappelant à l’ordre ses dirigeants. Il faut aussi dénoncer, refuser, exiger. Et ce que je dis par là, c’est qu’il y a cette idée que si je garde la tête basse, j’aurai une certaine sécurité, on va me laisser tranquille. Mais fondamentalement, ce qu’on fait, c’est qu’on laisse aux forces sombres toute la place  pour faire leur chaos. Donc les Haïtiens, tous les citoyens, citoyennes ont un rôle à jouer en disant non, je ne paierai pas ce pot de vin. Je vais dénoncer cette demande illégitime. Et c’est seulement tous unis que, à mon avis, vous réussirez  à créer cette sécurité à long terme.

Le premier ministre Carney a prononcé cette année un discours à Davos dans lequel il a évoqué la fin d’un ancien ordre mondial. Dans cette nouvelle configuration, qu’est-ce qui change, ou changera, dans les relations entre Haïti et le Canada ?  Quelle est et quelle sera la teneur des relations canado-Haïtiennes dans cette nouvelle configuration ? 

Monsieur Carney à Davos a effectivement fait ce grand discours qui ouvre l’esprit à plusieurs égards. Moi, ça m’a beaucoup inspiré dans mes actions ici en Haïti. Quand je parle du fait qu’il faut dénoncer, qu’il faut refuser. J’utilise l’analogie que lui-même M. Carney avait utilisé pour expliquer le concept. Et lui-même, s’était inspiré des écrits de M. Havel, ancien premier ministre tchèque, à l’époque communiste. Et son livre qui s’intitulait Le pouvoir des sans-pouvoir. Et c’était effectivement cette idée que le communisme, dans les dernières années, n’était maintenu que parce que tout le monde gardait la tête basse. Tout le monde refusait de dénoncer juste pour ne pas avoir de problème et quand les gens ont commencé à dénoncer, le régime s’est écroulé. Essentiellement, le message de M. Carney, c’est de dire oui, effectivement, les grandes puissances reprennent leur place sur la scène internationale. Et ce serait facile pour les petits pays, comme Haïti, les puissances moyennes comme le Canada, de dire qu’on n’a pas de pouvoir face à ces grandes puissances. Et le message de M. Carney, c’était l’inverse. C’était de dire non, ensemble, on peut faire front. Si on s’unit, on peut faire front. Donc c’est un peu le même message que moi j’aimerais que tous les Haïtiens reçoivent, c’est qu’il y a des forces sombres, il y a des adeptes du statu quo. Et là, je suis un observateur, je constate, 30 ans, 20 ans de l’ULCC et de L’UCREF, rien. Ce n’est pas le manque de bonne volonté, c’est qu’à quelque part, il y a des gens qui s’organisent pour tirer les ficelles derrière. Donc, c’est seulement en dénonçant, en exigeant, qu’on réussira à mettre fin à ce cycle. Donc, l’avenir pour le Canada et Haïti dans cette nouvelle ère mondiale, c’est d’être proche, de travailler ensemble et de ne pas se laisser intimider par les grandes puissances.

Plusieurs faits historiques majeurs évoquent le rôle clé du Canada dans le coup d’État contre l’ancien président haïtien Jean-Bertrand Aristide en 2004. À ce jour, dans quelle mesure le Canada reconnaît-il son niveau d’implication dans la crise actuelle ?

Je ne veux pas débattre sur l’Histoire. Est-ce qu’il y a des erreurs qui ont peut-être été faites ? Sûrement. Parce que personne n’a la science exacte. Moi, je pense, encore une fois, c’est la gouvernance haïtienne qui doit être tenue responsable. Cette gouvernance haïtienne, si elle accepte trop d’ingérence de l’international, ce n’est pas le problème de l’international, c’est le problème de la gouvernance haïtienne. Moi, ce que je vois au quotidien, c’est un international qui veut être partenaire de l’État haïtien, qui souhaite une relation d’égal à égal. C’est ce que je fais, c’est ce que je propose, c’est ce que je mets de l’avant. La chose la plus essentielle pour nous, et on y croit, est la solution haïtienne pour les Haïtiens par les Haïtiens. Dites-nous quelles sont vos priorités ? Et l’électeur haïtien, lui, son rôle, c’est de s’assurer qu’il y a des dirigeants qui ont des idées, qui ont des plans, qui ont des priorités. Pas seulement s’enrichir. Priorité pour amener le pays vers l’avant. Et c’est ce qui fait souvent défaut. Donc moi, encore une fois, là-dessus, soyons francs, l’international, le souhait le plus grand de l’international, c’est de se retirer d’Haïti. Parce que ça veut dire que le pays va mieux. Le développement international, c’est pas un mode de vie à long terme, ça se veut une façon d’accompagner un pays pour lui donner des outils pour éventuellement pouvoir gérer son développement lui-même. Ce que vous avez vécu en Haïti ces 30, 40 dernières années, c’est pas normal. Il n’y a pas beaucoup d’autres pays dans le monde qui ont vécu la même implication de l’internationale qui doit revenir, qui quitte croyant avoir fait le travail et qui doit revenir. Donc encore une fois, je sais que c’est probablement populaire de dire que c’est la faute de l’international, mais ça c’est une chose que moi je ne crois pas à ça. Au contraire, je pense que dans les circonstances actuelles, il faut dire les choses telles qu’elles sont, un monde qui est en crise, et ce n’est pas une crise n’attend pas l’autre, d’avoir cette force de répression des gangs qui a été approuvée par le conseil de sécurité, financée à même les cotisations obligatoires des membres des Nations unies,  à une époque où toutes les crises accablent le monde, c’est exceptionnel et ça démontre une volonté de l’international de venir en aide au peuple haïtien qui est pris en otage par cette situation. Mais elle est pris en otage par une élite qui veut maintenir un statu quo et à moins que cette population puisse exprimer son droit souverain de choisir ses dirigeants et de les rappeler à l’ordre, rien ne va changer, malheureusement.

Vous estimez qu’il y a un déficit de dirigeants qui soient capable de porter la cause haïtienne à l’international, de discuter cette cause-là, défendre les intérêts de la majorité. Est-ce que cela arrive que vous trouvez en face de vous des interlocuteurs haïtiens qui soient à la mesure de la dimension de la crise, et de façon raisonnable, qui discutent des faits et des intérêts du pays ?

Je ne pense pas que c’est nécessairement le déficit des représentants haïtiens d’aller défendre la cause haïtienne sur l’international. Je ne pense pas que c’est ça le plus grand problème. Moi, je parle de la responsabilité haïtienne de prendre en main son développement, sa gouvernance. Et c’est là que, malheureusement, ce que je vois trop souvent, c’est des gens qui savent très bien comment l’international fonctionne, qui savent très bien nous projeter ce qu’on veut entendre, mais qui font l’inverse, au détriment du bien-être de la population haïtienne. Je ne dis pas que tout le monde est dans le même bateau, mais il y en a beaucoup, il y en a plusieurs. Et là-dessus, encore une fois, le meilleur exemple, c’est une structure politique de transition qui crée des tribunaux spéciaux et quelques mois plus tard, ça donne une immunité complète et absolue. C’est un constat.

En août 2025, André Jonas Vladimir Paraison a été installé à la tête de la PNH sous l’œil de la communauté internationale, y compris du Canada. Pourtant, il avait été inculpé en 2016 dans une affaire de trafic illégal d’armes à feu, avant d’être relaxé en 2019 dans des conditions jugées douteuses. Que répondez-vous à ceux qui accusent la communauté internationale de pactiser avec le diable ?

André François Giroux: Ma compréhension du dossier, c’est que finalement les allégations avaient été abandonnées contre Monsieur Paraison. C’était le choix du CPT, le choix du premier ministre à l’époque. Ce que je peux vous dire, c’est que Monsieur Paraison, pour l’avoir côtoyé beaucoup, est quelqu’un qui a redonné une direction à la PNH, qui fait un travail extraordinaire, qui est entouré de gens de confiance, qui est un homme d’équipe. Donc, est-ce que les allégations passées sont véridiques ou pas ? Moi je n’ai pas d’opinion là-dessus. Le constat c’est que oui effectivement il y eu des allégations, mais sans autres conclusions. Je ne crois pas que ce que je vois au quotidien en Monsieur Paraison, n’est définitivement pas le diable.

Pouvez-vous nous expliquer la stratégie des sanctions imposées au membre de l’élite  haïtienne – politique et économique — et quels sont les impacts escomptés ?

Évidemment, il y a des sanctions autonomes que le Canada a prises contre 34 individus haïtiens. Mais il y a aussi les sanctions onusiennes, il y a des sanctions européennes, il y a des sanctions américaines. Dans un monde idéal, il n’y aurait que les sanctions onusiennes. Mais le processus onusien est malheureusement politisé. Donc, malgré des rapports assez importants, assez soutenus, ça reste très politique au niveau du conseil de sécurité. Donc on a,  je pense, cinq ou six sanctionnés, pour l’essentiel des chefs de gang, donc des criminels. Pourquoi le Canada a senti la nécessité d’intervenir ? C’est parce qu’on savait très bien qu’il y avait des individus qui alimentaient l’insécurité, qui alimentaient en facilitant le financement, en utilisant les gangs à des fins politiques, économiques. Donc, le Canada a choisi d’intervenir en collaboration à l’époque et encore aujourd’hui avec le partenaire américain. On a des régimes différents, beaucoup de nos sanctions ont été faites en symbiose, en synchronisation, c’est-à-dire qu’eux prenaient leurs sanctions différentes, on prenait les nôtres. Et évidemment, on s’est beaucoup inspiré des rapports qui ont été faits aux Nations unies. On a encouragé l’Union européenne à construire son propre régime de sanctions, c’est ce qu’ils ont fait. Et ils ont un petit peu de temps à rattraper. Mais ils font du bon travail et ils ont commencé justement à sanctionner  quelques individus. Ce n’est pas à l’international de se substituer à la justice à haïtiennes. Ça, je pense que c’est le premier. Donc, nous, on l’a fait parce qu’on voyait un système de justice qui ne livrait pas, qui était peut-être pour toutes sortes de raisons que j’ai expliquées précédemment. Donc, quel est l’objectif des sanctions fondamentalement ? C’est changer les comportements. C’est de dire à ces individus, faudrait peut-être que vous pensiez faire les choses différemment. On m’a dit que ça a eu un impact. Ce régime est dynamique. C’était quatorze, c’était 28, on est à 34, qui sait, on sera peut-être à 40 l’année prochaine, je ne sais pas. Mais c’est un processus qui, justement, selon les informations qu’on a, on n’hésitera pas, nous, à aller de l’avant puis à utiliser pour essayer de ramener un peu d’ordre.

Mais encore une fois, c’est à la justice haïtienne de prendre le relais, d’ouvrir des enquêtes, de faire des suivis, etc. Donc la stratégie, c’est de changer les comportements pour essayer justement un peu de ramener l’ordre dans la situation.

Vous avez mentionné à plusieurs reprises que les sanctions onusiennes sont d’ordre politique. Qu’est-ce qui différencie les sanctions onusiennes des sanctions canadiennes ? Et aussi, qu’est-ce que ça change, qu’est-ce que ça modifie dans les rapports entre le Canada et Haïti ? Principalement dans le milieu politique et économique en Haïti qui est souvent associée à la corruption, avec des gens qui contribuent, qui financent, ou qui supportent les gangs ?

Donc, quand je dis que les sanctions onusiennes, sont un peu plus sensibles aux politiques, c’est que c’est la dynamique politique au sein du Conseil de sécurité des Nations unies. Et chaque membre, pour qu’une personne soit sanctionnée, il faut qu’il y ait une décision consensuelle. Et certains membres du Conseil de sécurité peuvent avoir une vision différente des sanctions, de leur utilisation. Donc c’est dans ce sens-là que je parle de dimensions politiques. Donc, malheureusement, dans un monde idéal, ce serait que le mérite du dossier qui compterait, mais on ne vit pas dans un monde idéal, dans un monde qui est le monde dans lequel on vit.

Je n’ai pas beaucoup à ajouter sur la deuxième partie de votre question. Essentiellement, c’est que, évidemment que c’est populaire, c’est facile de sanctionner les criminels. Personne ne va venir à la défense des criminels. Mais je pense que c’est aussi important de sanctionner des membres de l’élite politique, de l’élite économique quand on a des informations crédibles sur leur implication dans le financement des gangs, dans  la perpétuation d’insécurité.

Considérant que plusieurs chefs de gangs et personnalités sanctionnés par le Canada continuent de mener leurs activités en Haïti, comment le Canada évalue-t-il l’impact réel des sanctions sur la situation sécuritaire et politique en Haïti ?

On fait notre part, on est conscient que notre outil a ses limites. Après ça, comme j’expliquais, c’est à l’État haïtien de faire le relais, de prendre le relais. C’est à la population haïtienne d’exiger que l’État haïtien prenne le relais. Donc, si des enquêtes ne sont pas ouvertes, encore une fois, il faut aller voir les responsables. Je pense que le moment est venu à la population haïtienne de demander des comptes. Et ça fait partie, encore une fois, des engagements du premier ministre et du Pacte national. Moi, j’aime bien penser qu’il y aura des annonces bientôt sur certaines de ces questions parce que ça fait partie de leur engagement. Mais encore une fois, moi, je ne suis qu’un observateur. C’est à la population d’exiger.

Existe-t-il un mécanisme qui permet d’évaluer de façon indépendante l’efficacité de ces sanctions, celles imposées par le Canada par exemple ?

Nous sommes une société de droit et effectivement les sanctionnés peuvent demander une revue de leur dossier. Et 14 des 34 ont fait cette procédure. Certains sont plus avancés que d’autres dans la procédure. Certains sont même allés jusqu’à… La première étape, c’est demander à la ministre de revoir le dossier. Selon la décision de la ministre, on peut après prendre une action en justice devant la Cour fédérale canadienne pour remettre en question la décision de la ministre. Je pense que dans un cas ou deux, on s’est rendu même jusqu’au jugement de la Cour fédérale qui a reconnu le bien fondé de la décision ministérielle de notre ministre. Donc, je peux vous garantir que c’est un processus rigoureux qui passe à travers plusieurs étapes. C’est la force et la faiblesse de notre régime dans la mesure où on ne peut pas sanctionner du jour au lendemain. Il faut monter des dossiers, il faut préparer les actes, les règlements. Donc c’est un processus qui demande beaucoup de temps, de rigueur, mais c’est sa force en même temps.

Concrètement, est-ce que le Canada considère que ses sanctions ont des effets substantiels lorsqu’un allié clé comme les États-Unis continue d’interagir au plus haut niveau avec une personne (Reynold Deeb) qu’il a lui-même sanctionnée pour financement de gang en Haïti ?

Moi, je ne souhaite pas parler de personne en particulier. Mais ce que je peux vous dire, c’est que nous travaillons très étroitement avec les Américains. Nous avons ces dialogues, nous partageons l’information, nous comprenons leurs actions et nous sommes conscients qu’il y a cette volonté de mobiliser le secteur des affaires haïtiens pour relancer l’économie qui est une clé de l’avenir sécuritaire d’Haïti.

A cet égard-là, si les informations venaient à nous… On est toujours, nous, comme je vous l’expliquais, c’est un régime dynamique qui est toujours… On est toujours à l’affût d’informations, donc… Et on veut changer les comportements. Si les comportements sont changés, si les actions positives sont prises, peut-être qu’il a lieu de revoir la situation. Je ne parle pas de personne en particulier, mais je parle du fait que, bon, effectivement, je dirais, à 80 %, on est sur les mêmes. Il y a peut-être un 20 % où on a des différences. Mais ça, on respecte les uns et les autres, cette évaluation de la situation.

Le chargé d’affaires des États-Unis en Haïti, questionné par AyiboPost sur les sanctions canadiennes  infligées à Reynold Deeb a répondu et je cite: il faut arrêter de diaboliser le secteur privé. Quelle est votre réaction ?

À ceux qui voient dans le « non-alignement » de Washington un désaveu de la méthode canadienne, que répondez-vous ?

Non-alignement de Washington avec le Canada ? Non, je pense que Henry Wooster a tout à fait raison. Loin de moi. Quand je parle des forces sombres, — C’est le défi des communications, évidemment, —  quand je parle d’individus qui ont beaucoup d’influence, beaucoup de pouvoir. Mais c’est vrai que c’est facile d’assumer que tous sont dans le même bain. Donc, je suis bien conscient qu’il y a un secteur privé en Haïti qui a de la difficulté à survivre, qui contribue à l’économie, qui souhaitent plus de sécurité, qui souhaitent un rétablissement d’une société de droit où ils peuvent faire des affaires comme ils feraient n’importe où ailleurs dans le monde. Mais il faut reconnaître qu’il y a quelques éléments parmi ce secteur privé, déjà, qui font partie des forces sombres et qui donnent une très mauvaise réputation au secteur privé. Donc c’est très facile de faire l’amalgame et de généraliser.

Donc je ne pourrais pas être plus d’accord avec M. Wooster, le chargé d’affaires, qu’effectivement, il faut arrêter de diaboliser le secteur des affaires. Ceci dit, le secteur des affaires doit prendre ses responsabilités. Et quand j’interpelle les Haïtiens en disant qu’il faut dénoncer, il faut exiger, ça s’applique aussi aux gens qui font des affaires. De garder la tête basse et d’acheter la paix, ça n’a pas fonctionné. C’est ce qui donne le pouvoir aux forces sombres. On sait qui sont les éléments disrupteurs. On a peur d’eux, on accepte leur pouvoir, on reste très discret, on évite la polémique et on pense qu’on va pouvoir continuer notre train-train. Ça ne fonctionne pas. Je pense que tous et chacun doit prendre ses responsabilités et exiger davantage: davantage de transparence des autorités politiques, davantage de transparence des pouvoirs fiscaux. Mais aussi refuser et dénoncer, lorsqu’on leur demande des contributions qui sont tout à fait inappropriées.

L’ancien sénateur haïtien Rony Célestin, sanctionné par le Canada et les États-Unis pour corruption, a acquis avec son épouse une villa d’une valeur de 4,25 millions de dollars au Canada. Selon des informations vérifiées, ces biens n’ont fait l’objet d’aucune saisie à ce jour.

Que répondez-vous à ceux qui estiment que les avoirs gelés de personnalités sanctionnées, ayant exercé des fonctions publiques en Haïti, devraient être saisis et restitués au Trésor public ?

Je ne peux pas parler de cas spécifiques, mais hypothétiquement, ce que le régime de sanctions fait, c’est qu’il rend illégal toute transaction financière avec l’individu, dont une banque, un notaire, etc.. Le bien n’est pas saisi, mais effectivement il est impossible de le vendre. Je sais que sous certains régimes, normalement ça s’arrête là. L’idée, ce n’est pas de s’accaparer de ces ressources-là pour quelque raison que ce soit. Mais encore une fois, la justice haïtienne a son rôle à jouer. Vous voyez ce que je veux dire ? La justice haïtienne peut ouvrir une enquête, demander la collaboration de la justice canadienne. Et, si on est en mesure de démontrer qu’il y a eu enrichissement indu, de demander restitution. Donc encore une fois, le régime de sanctions canadiens a ses limites et sa portée. Ce n’est pas une panacée. Je sais que sur d’autres régimes, notamment les sanctions contre la Russie, il y a eu une décision collective qui a été prise entre les différents partenaires qui avaient des sanctions, de dire qu’on va saisir certains des actifs russes pour aider à financer l’effort ukrainien contre l’agression russe. Donc il y a toujours des possibilités à cet égard-là, mais ça demeure très exceptionnel. Parce que normalement, on ne peut pas juste s’approprier les biens d’autrui à moins d’avoir une décision judiciaire, une saisie. Par exemple, si l’État haïtien choisissait de poursuivre, qu’il avait un jugement qui était rendu, qu’on identifiait un besoin de réparation, on pourrait, avec la collaboration judiciaire, probablement utiliser ces actifs-là pour payer la réparation. Mais ça, c’est à l’État haïtien, à la justice haïtienne de faire les soumis.

Les personnalités sanctionnées dénoncent régulièrement une absence de preuves. Des informations suggèrent même que des articles de presse de média peu crédibles auraient servi de base à certains dossiers. Sur quels critères factuels et vérifiables le Canada s’appuie-t-il réellement pour désigner ces individus, et comment garantissez-vous que ces décisions ne sont pas basées sur des rumeurs ou des motivations politiques ?

Ce n’est pas un régime judiciaire. Donc, le fardeau de la preuve n’est pas celui qu’on aurait si on était devant un cours de justice. Ça, c’est la première chose à reconnaître et à comprendre. Après, ceci dit, comme je vous expliquais, c’est un régime qui est rigoureux, qui s’assure d’avoir diverses sources d’information. Donc, qu’un article isolé puisse poser, justement, être questionnable. Ce sera la balance des probabilités de l’information qui va à un moment donné se dire qu’il n’y a pas de fumée sans feu. On s’entend. Après, la norme, c’est que la ministre doit avoir des raisons raisonnables de croire que. Donc c’est ça. Et certains de vos compatriotes sanctionnés ont essayé de remettre en question cette question et ils se sont fait débouter à la Cour fédérale. Ce qui, moi, me rendrait le plus heureux pour être franc avec vous, c’est que l’État haïtien fasse les suivis, fasse des enquêtes. Et s’ils se rendent compte qu’effectivement, il n’y a pas place à poursuite et que le régime judiciaire livre une enquête crédible, un jugement, un acquittement, le Canada sera très heureux d’utiliser cette information pour revoir son dossier. Mais il faut que la crédibilité de la décision soit là. Puis il faut que les suivis soient faits.

On va revenir là-dessus. Les autorités judiciaires haïtiennes déplorent régulièrement de ne pas recevoir les éléments de preuve ayant conduit aux sanctions canadiennes. Existe-t-il un protocole d’entraide judiciaire formellement établi par le Canada pour transférer ces dossiers à la justice haïtienne ?

Tout ça existe.  Et la première étape, c’est d’ouvrir une enquête. C’est le principe fondamental de la justice. On ouvre une enquête. On commence à collecter de l’information et dans le cadre des accords de collaboration entre États, on fait une demande formelle à la police canadienne pour le partage d’informations. C’est comme ça que ça se passe. C’est aussi simple que ça. C’est très facile de dire « Ah, ben ils ne partagent pas l’information, ils ne sont pas transparents. » Les sanctions canadiennes, ce n’est pas un substitut à la justice haïtienne. La justice haïtienne doit se regarder dans le miroir et faire les constats.

Il n’y a pas de suivi en ce sens jusqu’à présent ?

Il n’y a pas d’enquêtes ouvertes. Il n’y a pas de demande de collaboration judiciaire. C’est des processus qui existent, qu’on a avec plusieurs pays. On serait heureux de collaborer. Mais moi, je n’ai pas toute l’information. Ce qu’on appelle collaboration police à police. Donc, je sais que sur certains dossiers de financement avec une dimension canadienne, il y a des dossiers qui sont en train d’être montés. Donc, il y a beaucoup de travail qui se fait en ce moment. Et c’est vrai qu’il y a aussi cette suggestion. Et les Américains font partie de la solution. On pourrait utiliser les juridictions canadiennes et les juridictions américaines lorsqu’il y a une dimension américaine et canadienne. C’est ce qui se passe aux États-Unis à certains procès.  Il a même eu un procès au Canada l’année dernière  d’un membre canadien qui a été trouvé coupable pour avoir financé les gangs. Donc, le système de justice canadien va utiliser les informations qu’il a, lorsqu’il a juridiction pour faire son travail, mais ça doit aussi commencer ici en Haïti.

Il y a plusieurs enquêtes et reportages en Haïti, qui relatent le cas d’une entreprise haïtienne qui appartient à quelqu’un qui a été sanctionné mais qui a continué à entretenir des relations avec l’ambassade du Canada soit pour des questions d’entretien, etc… Est-ce qu’il arrive que le Canada, des personnels canadiens en Haïti, entretiennent malgré eux, des relations spécifiques avec des personnes sanctionnées ?

André François Giroux: Donc, si moi ou un de mes collègues devait avoir une relation d’affaires avec un sanctionné canadien, cet individu serait passif de poursuite au Canada. Parce que moi j’ai une obligation comme Canadien de ne pas avoir de relations d’affaires. Notre juridiction s’arrête là. C’est-à-dire qu’après ça, que des haïtiens aient des relations d’affaires entre eux, on n’a pas de juridiction là-dessus. C’est arrivé qu’on connaît bien l’obscurité des structures corporatives de beaucoup d’entreprises. C’est très difficile de savoir qui sont les propriétaires. On connaît tous la pratique du prête-nom. On revoit notre conseil d’administration, puis on passe le nom à un collègue, à un membre de la famille. Évidemment que ça peut être difficile, obscur. Mais ce que je peux vous dire, c’est que dès qu’on a un vent qui a effectivement une situation comme ça, on rectifie le tir. Est-ce que dans le passé on l’a fait de façon inconsciente en n’ayant pas les informations ? C’est probable. Ce que je peux vous dire, c’est qu’aujourd’hui, l’ambassade du Canada, avant de signer un contrat, — on l’a fait avec tous nos prestataires de services existants. Donc, on est retourné voir chacun de nos prestataires de services, mais on leur a demandé de certifier qu’il n’y avait pas de sanctionnés dans leur entreprise. Et maintenant avant d’ajouter un prestataire de service sur notre système, on demande ces certifications qu’on va chercher et valider de façon annuelle. Donc on s’est donné les moyens. Evidemment cela repose sur la bonne foi. C’est pas impossible que quelqu’un nous ment, que quelqu’un nous dise oui effectivement je n’ai pas de sanctionnés alors que dans les faits ils en ont peut-être. La façon qu’on a construit le système, c’est Un, on demande la certification et deux, si jamais c’était démontré, le contrat est nul sans avenue avec réparation. Donc, je pense qu’on a mis en place les systèmes pour prévenir ce genre de situation. Mais on reste dans un monde imparfait.

Ça s’est passé avec Klean-X SA. C’est une entreprise qui appartient à quelqu’un ayant été sanctionné, mais qui a continué à offrir des services de maintenance de piscine au personnel de l’ambassade du Canada. Vu que le contexte ici est celui d’entreprises évoluant dans une certaine opacité, avez-vous relevé des cas où ces personnes vous ont menti afin de maintenir leurs relations avec le Canada ?

C’est ce que je vous expliquais. On s’est donné les moyens pour valider les prestataires de services actuels et les futurs prestataires de services de façon à éviter que des situations comme celle-là se reproduisent.

Quelle est votre analyse de l’intégration de la diaspora haïtienne au Canada, ainsi que de leur apport à la communauté canadienne ?

J’ai été à Montréal il y a deux semaines pour une journée de la diaspora 2026. J’ai eu  l’immense privilège de passer du temps avec les membres de la diaspora. Et ce que je peux vous dire, c’est que cette diaspora est dynamique, elle est informée, elle est bien intégrée, elle veut contribuer à l’avenir d’Haïti. Pour vous donner un exemple, à la soirée de clôture, y avait une députée de l’Assemblée nationale du Québec, une sénatrice du Parlement fédéral à Ottawa et un député de la Chambre des communes d’Ottawa. Et là, j’en oublie probablement, mais je sais que notre ministre de la Santé est également issu de la diaspora haïtienne. Et puis évidemment, ça, c’est sans passer tous les professionnels, les ingénieurs, les avocats, les médecins, les hommes d’affaires. Donc, une diaspora qui a bien réussi son intégration. j’en suis très fier parce que bon, c’est jamais simple de quitter un pays, d’aller s’établir, de recommencer à zéro. Donc, la diaspora haïtienne a bien réussi, des sacrifices probablement très difficiles aussi au niveau personnel, mais qui a une influence définitivement auprès des politiques canadiennes. Le dialogue avec la diaspora, il est continu. Est-ce qu’il est aussi régulier que je le souhaiterais ? Non, dû au fait que je suis ici,  qu’elle est au Canada. La diaspora se porte bien, mais elle souffre. Elle souffre parce qu’Haïti souffre. Donc, c’est clair que les liens entre cette diaspora et leur famille, leurs amis ici, est toujours très présent, ce lien est très fort. Et donc, c’est définitivement une diaspora très préoccupée par l’avenir d’Haïti.

Au cours des années 1960, des intellectuels et professionnels haïtiens ont immigré au Canada en raison des possibilités de travail dans des secteurs en pleine expansion liées à la Révolution Tranquille. Aujourd’hui, avez-vous des statistiques sur les Haïtiens au Canada ? Dans quels secteurs évoluent-ils ?

Ce que je peux partager avec vous, c’est plus anecdotique que scientifique. Probablement je ne sais pas. Peut-être que ces statistiques existent, moi, je n’ai pas eu la chance d’en prendre connaissance. On évalue à peu près 300 000 personnes, la diaspora haïtienne au Canada. Moi, quand j’étais au secondaire, j’ai eu un professeur haïtien. J’étais là dans les années 80, donc probablement quelqu’un qui est arrivé dans les années 60-70. Très rigoureux, très inspirant. Je pense que c’est la réalité de beaucoup de Canadiens, surtout francophones, d’avoir eu cette proximité. Et dès que j’ai fait l’université avec des membres de la diaspora.  J’ai une licence en droit.  J’avais sur les bancs d’école des membres de la diaspora avec moi. Donc, c’est très anecdotique. Les membres de la diaspora — Et ce n’est pas unique à la diaspora haïtienne, — vont souvent se plaindre de la pression que les parents leur mettent de bien réussir, qu’ils n’ont pas le luxe de choisir leur métier, qu’il faut prendre des métiers honorables, des métiers sérieux. Donc, je sais que cette pression, je pense qu’elle est tangible et qu’elle génère des résultats très clairs. Mais ceci dit, on a des artistes, des chanteurs, des musiciens, mais quand on les interview, ils vont souvent partager le fait que choisir un métier plus incertain est une source de tension avec leurs parents. Mais bon, encore une fois, je pense que ce soit au niveau des arts, de la science, des sciences médicales, du droit, de la politique, vous êtes partout.

Comment la diaspora haïtienne au Canada est-elle intégrée dans les réflexions politiques sur Haïti ?

On a deux ministres au sein du cabinet de M. Carney qui sont des ministres de circonscription où la diaspora est très présente. Madame Jolie qui est ministre de l’Industrie et Madame Michel qui est ministre de la Santé. Madame Michel est non seulement issue de la circonscription où la diaspora est très présente, elle est membre elle-même de la diaspora haïtienne. Donc, ce que j’essaie de dire, c’est qu’au sein, autour de la table du conseil des ministres de M. Carney, on a deux ministres issus de deux circonscriptions où la diaspora est très présente. Donc cette voix, elle se fait entendre définitivement à travers ces individus qui, non seulement ont le rôle de ministre, mais ont aussi le rôle de député et de représenter les volontés. Sous le gouvernement Trudeau, des conseillers au sein du cabinet du premier ministre étaient issus de la diaspora. Madame Michel, encore une fois, qui était conseillère de M. Trudeau avant de se lancer en politique et de devenir ministre de la Santé. Donc, je peux vous dire que cette diaspora, comme elle est bien intégrée, comme elle est futée, elle sait utiliser les leviers pour s’assurer que sa voix se fait entendre.

Dans le contexte actuel de migration, quels sont les programmes en cours pour des Haïtiens qui souhaitent immigrer au Canada ?

C’est complexe et je vais être franc avec vous. Beaucoup d’efforts sont consentis tant du côté américain que du côté canadien pour s’assurer de respecter l’intégrité des processus de migration. L’immigration illégale demeure une préoccupation de beaucoup de pays et le Canada en fait évidemment partie. Donc, ce que je veux dire, c’est qu’il y a des moyens réguliers. Ce qu’on veut encourager, c’est les voies régulières. Donc, je sais qu’on fait de la réunification familiale, on fait encore des visas pour les étudiants, on fait encore pour certains métiers. Il y a un processus d’immigration économique qui existe. C’est complexe, c’est long, c’est ardu, mais c’est la voie à suivre. C’est la façon en ce moment, si on veut joindre le Canada, soit pour des études ou pour une expérience de travail, c’est de vraiment aller sur le site d’ircc.gc.ca et pour voir quels sont les critères et les processus.

Le Canada accueille un nombre important de professionnels qualifiés en provenance d’Haïti, formés pendant plusieurs années par l’État haïtien, dans un contexte où la communauté constituait déjà l’un des plus grands groupes ethniques non européens au Canada, principalement au Québec. Que répondez-vous à ceux qui affirment que le Canada profite à moindre coût des investissements de l’État haïtien dans l’éducation, et comment ces constats influencent-ils la politique étrangère du Canada en Haïti ?

Ce que je peux vous dire, c’est que le Canada  a, avait, a toujours, de façon un petit peu moins ambitieuse. Notre pays est construit sur la migration. On avait nos peuples autochtones qui étaient là bien avant l’arrivée des immigrants. Mais la population canadienne est diversifiée, elle est issue en grande partie de l’immigration. Et ces dernières décennies, le Canada a poursuivi une politique d’immigration dynamique, axée justement sur l’immigration économique, en identifiant des besoins de la société canadienne et en ciblant certains profils, que ce soit au niveau de l’éducation, les habiletés linguistiques, l’âge est un facteur, plus on est jeune, plus on s’intègre facilement, etc. Ça continue, ce n’est pas unique à Haïti. C’est quelque chose qu’on fait à travers le monde. Les Haïtiens, de par la diaspora, de par la facilité linguistique avec le français, vous êtes peut-être mieux positionnés que d’autres pays qui ne parleraient ni anglais ni français, par exemple. Et là, ça devient un obstacle à l’intégration. Donc, c’est sûr qu’on bénéficie. C’est notre stratégie. On considère qu’on a une belle société à offrir et si les gens veulent s’y joindre et qu’ils ont les compétences et les habiletés de contribuer, on va les accueillir à bras ouvert. C’est un peu plus compliqué que c’était il y a cinq ans, pour toutes sortes de raisons. Il y a des ajustements qui se font, mais ça demeure la politique active du Canada.

Que répondez-vous à ceux qui affirment que le Canada profite à moindre coût des investissements de l’État haïtien dans l’éducation ?

Écoutez, est-ce qu’on profite à moindre coût ? Certaines de ces personnes vont venir étudier au Canada, on va les former, donc évidemment, elles ont la possibilité de rester par la suite. Est-ce que le Canada profite du talent international pour construire sa société ? Effectivement, ce n’est pas unique à Haïti, c’est quelque chose qu’on fait de façon très active et stratégique.

C’est très sélectif aussi.

Oui, oui. On est plusieurs pays à la recherche du talent et c’est ce qu’on essaie de faire.

En avril 2025, le ministre québécois de l’Immigration, Jean-François Roberge, a suscité une vive controverse en déclarant que « le Québec ne peut pas accueillir toute la misère du monde », en référence à l’augmentation des demandeurs d’asile, dont de nombreux Haïtiens fuyant les États-Unis.

Que répondez-vous à ceux qui y voient un durcissement des politiques migratoires du Canada à l’égard des Haïtiens fuyant la violence des gangs en Haïti ?

Je n’ai pas vraiment de commentaires sur une déclaration d’un ministre du Québec, sinon pour dire que le Québec a négocié.  Parce que l’immigration, fondamentalement, c’est une compétence fédérale au sein de la Fédération canadienne.  Mais le Québec a négocié une entente administrative où ils ont la possibilité de choisir leurs étudiants, leurs immigrants économiques. Les demandeurs d’asile, c’est là qu’on a moins de discrétion. Parce que c’est ceux qui arrivent en regroupement familial. Donc, c’est un dialogue continu entre le Canada et le Québec.  Et c’est une décision qui doit être fondamentalement prise par le Québec pour l’immigration économique, mais conjointement au sein de la Fédération canadienne.

Et comment le Canada gère- t-il cette augmentation des demandes d’asiles ?

Comme je vous l’expliquais, on est signataire des conventions. Donc on reconnaît le droit, on reconnaît la nécessité, ça fait partie de nos obligations internationales. Mais on est adepte de l’immigration structurée. Il y a des processus à suivre, y a une façon de se déclarer. Donc on a revu nos lois récemment pour s’assurer que si on veut demander l’asile, on arrive au Canada, il faut le faire immédiatement, on ne peut pas arriver au Canada, vivre au Canada et deux ans plus tard décider que soudainement on est un réfugié. Donc il y a des efforts qui sont faits pour régulariser tout ça, s’assurer.  Mais toujours dans le respect des obligations internationales sur ces conventions. Parce que les États-Unis sont un pays tiers sécuritaire, donc il a aussi toute cette relation qu’on a au niveau que si on arrive d’un pays tiers sécuritaire, normalement, on est refoulé dans le pays d’où on arrive. Donc, c’est complexe. Je ne suis pas un expert sur ces questions, loin de là. Mais ce que je peux vous dire, c’est que ce sont des responsabilités que le Canada prend très sérieusement. Au final, c’est toujours le bien-être de l’individu qui va nous guider. Si la décision est prise et que la demande n’est pas valable, que l’individu doit retourner dans son pays, on va vouloir s’assurer que ce soit fait dans le respect de ses droits, de son bien-être, etc.

Pour l’instant, existe-il des mesures visant à rapatrier soit des membres de la communauté haïtienne au Canada qui vivent de façon illégale ou bien qui essayent de passer sur la frontière ?

Je n’ai pas d’informations spécifiques là-dessus. Mais je peux vous dire que oui, parce que c’est quelque chose qu’on fait de façon systématique. C’est une société de droit, c’est un processus. Si on fait une demande, on est en attente d’une évaluation. Une fois l’évaluation faite, si la demande est jugée valable, la suite continue. Si ce n’est pas le cas, il va y avoir des cas de rapatriement. Ce n’est pas unique à Haïti, c’est généralisé.

Des changements, nourrissant l’incertitude de certains observateurs, ne cessent d’apparaître dans le cadre de la mise en branle de la machine électorale (décalage du calendrier, révision du budget, etc..), dans ce contexte, le Canada, pense-t-il qu’un processus électoral est encore réaliste à court terme ? 

Tout à fait. Nous croyons que c’est tout à fait réaliste. Le choix du mois d’août reposait sur une force de répression des gangs qui aurait pu être déployée un petit peu plus tôt. Donc, quelque part, on avait bon espoir qu’il y aurait un rétablissement de la sécurité. On est conscient maintenant qu’on est sur notre plan de déploiement. Mais la réalité, c’est que, comme je vous expliquais plus tôt, ce n’est pas simple, il faut mobiliser. Donc, les choses sont en train de se mettre en place. Moi, je crois que c’est réaliste d’avoir des élections d’ici la fin de l’année, à tout le moins un premier tour. Mais effectivement, le mois d’août est probablement prématuré. Parce qu’on va avoir des gains en sécurité, on espère bien, dans les prochaines semaines, prochains mois. Mais évidemment, des élections sont possibles seulement dans la mesure où on a une sécurité. Le défi pour le Conseil électoral provisoire et pour les autorités haïtiennes, c’est de gérer en parallèle, c’est-à-dire de faire les préparatifs, en espérant qu’il y aura une sécurité au rendez-vous. Donc, on ne peut pas, à mon avis, attendre la situation sécuritaire parfaite pour dire, bon, là, maintenant, on fait nos élections. Il faut vraiment planifier et avancer en parallèle.

Que répondez-vous aux critiques qui soutiennent que le Canada soutient une transition sans agenda clair dans le pays ?

Non, c’est tout sauf sans agenda clair. Nous sommes intervenus quand le CPT essayait de prolonger son mandat. Parce qu’on croyait que les jeux de coulisses, malheureusement, avaient miné l’impact de cette structure, donc le conseil présidentiel. Donc, on est intervenu pour s’assurer que les membres respectent la fin de leur mandat, qui était le 6 ou le 7 février 2026. M. Fils-Aimé avec le Pacte national s’est engagé justement sur trois axes principaux, la sécurité, les élections et la justice.  Nous, on observe, on suit les choses, on n’a aucune raison de penser que ces priorités sont remises à un deuxième rang. Au contraire, on voit des actions concrètes, on parle de M. Paraison, la PNH, la force de répression des gangs. Tout est en train de se mettre en place pour justement s’attaquer au pilier sécurité. Les efforts sont faits au niveau des élections et on attend des bonnes nouvelles du côté de la justice. Mais ça, encore une fois, c’est aux haïtiens d’exiger à ces structures qui tiennent leur légitimité par le fait que la population les accepte de justement livrer sur ces trois axes.

Le soutien du Canada au gouvernement provisoire d’Alix Didier Fils-Aimé se poursuivra-t-il au-delà de cette année, même si les élections ne sont pas organisées dans le pays ?

Le Canada n’abandonnera pas Haïti demain, ça c’est clair. On est ici, on y croit, on veut vraiment le bien-être. Donc notre aide, elle n’est pas conditionnelle à des élections, mais elle est définitivement conditionnelle à un plan de route, des objectifs clairs et une certaine rigueur. Donc si pour une raison ou pour une autre, les gains sur la sécurité ne sont pas ceux qu’on anticipait et que des élections puissent être difficilement organisées, c’est sûr qu’on est raisonnable, on va bien comprendre la situation. Ceci dit, la sécurité ne peut pas être l’excuse continue, parce que c’est trop facile. On crée de l’insécurité, il n’y a pas d’élections, on crée de l’insécurité, il n’y a pas d’élections. Donc, c’est de trouver cet équilibre entre une sécurité correcte. Moi, ce que je vois, c’est des membres du Pacte national qui souhaitent aller aux urnes, qui souhaitent la légitimité de leur position autour de la table.  Parce qu’en ce moment, tout le monde est là un peu de facto. Donc moi j’ai bon espoir qu’on maintienne le cap. C’est ce que j’observe de la part des autorités gouvernementales avec l’appui du Pacte. La population a son rôle à jouer en exigeant justement ses élections puis en s’y présentant. La suite, l’avenir nous dira qu’est-ce qu’il en revient.

Monsieur l’ambassadeur, quels sont vos rapports personnels et professionnels avec Haïti ?

C’est un honneur que je célèbre tous les jours d’être ici à ce moment si critique. Quand Madame Jolie, à l’époque ministre des Affaires étrangères du Canada, m’a interviewé pour la position ici, j’ai eu la chance de lui parler de mes liens d’attache historiques, de la diaspora. Mais aussi professionnel avec le dossier des questions haïtiennes que j’avais eu la chance de traiter déjà en 1999 quand j’étais jeune agent aux Nations unies et que le Canada était au conseil de sécurité. Donc, j’étais au bureau du sous-ministre pendant le tremblement de terre et j’ai pu voir au première loge tous les efforts extraordinaires qui ont été faits pour venir en aide. Donc, c’était quelque chose que j’anticipais beaucoup. Et je dois dire que mes deux pratiquement trois ans bientôt ont été des années très extraordinaires au niveau professionnel. Mais aussi, je pense que pour comprendre et puis pour aider l’avenir d’Haïti, il faut cette lucidité qui n’est pas facile à dire, à nommer. Il faut avoir le courage de dire les choses telles qu’elles sont. Et c’est plus facile pour certains que pour d’autres de le faire. J’espère que vos auditeurs apprécieront ma franchise. Je suis un observateur, je constate  et je dis ce que je vois.   J’ai bon espoir qu’on va pouvoir redonner aux Haïtiens leur sécurité, leur droit souverain de choisir leurs élus. Mais ces mêmes électeurs ont une responsabilité aussi à exiger de leurs commettants, de leurs élus, de la justice, de la responsabilité au niveau des investissements sur la sécurité à long terme, d’ouvrir des enquêtes, porter des accusations, de juger, condamner les fautifs.  Et évidemment une relance fiscale et économique pour que tout monde puisse contribuer à l’économie. Je pense que je vais vraiment y laisser mon cœur. Je me prépare à mon départ dans trois mois et je peux déjà vous dire que ce sera des au revoir difficiles.

Vous allez partir, quel sera votre bilan ?

Écoutez, si j’ai réussi à représenter le Canada de façon efficace, c’est mon travail. C’est d’être la voix de mes autorités, les yeux, les oreilles de mon pays. Donc, mon bilan, c’est que le Canada, comme je vous expliquais, est impliqué, est engagé. Il le demeura pour les mois à venir, définitivement, au niveau de la sécurité de l’humanitaire, du développement, on y croit. Pour mon bilan, j’espère que les jours meilleurs sont devant nous, les moins bons jours sont derrière nous, et puis le reste est entre vos mains.

Quel serait, selon vous, un “succès” mesurable de l’action canadienne en Haïti ?

On en a beaucoup. Écoutez, l’accompagnement qu’on fait au niveau de la mise en place des pôles judiciaires, c’est clair qu’on y croit beaucoup. Donc on est là pour faciliter leur mise en œuvre, pour accompagner.  À travers nos programmes, on fait la formation des juges. On s’assure que les structures sont bien en place, que ces pôles et ces tribunaux spéciaux auront des moyens de faire leur travail. Donc ça, c’est déjà un grand gain. Évidemment, la force de répression des gangs. Il y a beaucoup de Canada là-dedans au niveau du développement du concept, de la sélection des troupes, du financement. Et puis, derrière tout ça, il y a ces programmes qui continuent au niveau de l’agriculture, de la santé. On a mentionné la justice. Les écoles, on travaille avec l’UNICEF à la reconstruction d’écoles dans le Grand Sud. Ça, c’est du tangible. Les programmes de cantine scolaire. Comme je vous dis, ce n’est pas facile de dépenser de l’argent de façon responsable. C’est quelque chose qui nous tient beaucoup à cœur. Et nous, on est toujours à la recherche de résultats. Parce que je dois, comme fonctionnaire canadien, être imputable envers les Canadiens sur l’utilisation de leurs ressources.

Quelle expérience ou perception du pays a le plus influencé votre approche diplomatique ici ?

Ah bon, écoutez, la musique, les tableaux, l’art, le travail du fer. J’ai une vraie petite réserve là en haut d’achats assez stratégiques. La chaleur haïtienne évidemment, les intellectuels, les grands auteurs. J’ai lu certains des classiques. J’ai rencontré certains des auteurs, puis j’ai lu des œuvres plus contemporaines. C’est quelque chose qui va rester avec moi pour le reste de la carrière. La  gastronomie aussi. Je ne mangeais pas de viande avant d’arriver en Haïti. J’ai commencé à manger de la viande, parce qu’à un moment donné on ne peut pas passer à côté du griot, puis du cabri, et voilà. Je viens de lire Hadriana dans tous mes rêves de René Depestre, pour célébrer son centième anniversaire de naissance. Gary Victor, j’ai lu son dernier roman, que j’ai bien aimé, qui dépeint assez bien la réalité de la crise en ce moment avec un international qui a dos large quand même. Donc je commence à comprendre un peu la perception haïtienne de l’international. Et évidemment notre concitoyen Dany Laferrière. Comment peut-on oublier son nom ? J’ai reçu en cadeau son premier roman, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, que j’avais lu il y a des années, mais là je l’ai sur ma table de chevet.

Je pense qu’on a fait le tour, Merci M. L’ambassadeur.

Merci à vous.

Par : Widlore Mérancourt , Wethzer Piercin & Jérôme Wendy Norestyl

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Widlore Mérancourt est éditeur en chef d’AyiboPost et contributeur régulier au Washington Post. Il détient une maîtrise en Management des médias de l’Université de Lille et une licence en sciences juridiques. Il a été Content Manager de LoopHaïti.

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