Il s’agit d’un fléau silencieux : une demi-douzaine de femmes affirment à AyiboPost avoir au moins une fois été violentées sexuellement ou avoir été sujettes à des commentaires déplacés lors d’une consultation gynécologique à Port-au-Prince
Lors de la consultation, le gynécologue a formulé une demande inappropriée à la professionnelle en sciences informatiques, lui demandant s’il pouvait lui « donner du plaisir ». Elle a répondu « non », mais le médecin a feint de ne rien entendre et a commencé à lui caresser les parties intimes.
C’était au mois de novembre 2022. La dame de 23 ans s’est débattue, jusqu’à ce que quelqu’un frappe à la porte de la clinique située à Nazon. Elle en a profité pour se rhabiller et s’enfuir. « Si j’avais su, je ne serais jamais venue le consulter », regrette la jeune femme.
Il s’agit d’un fléau silencieux : une demi-douzaine de femmes affirment à AyiboPost avoir au moins une fois été violentées sexuellement ou avoir été sujettes à des commentaires déplacés lors d’une consultation gynécologique à Port-au-Prince.
Dans le reste du pays, près de 40 % des femmes haïtiennes subissent des violences sexuelles ou physiques au cours de leur vie, et la plupart ne les signalent jamais.
La Société haïtienne d’obstétrique et de gynécologie (SHOG) connaît l’existence de violences sexuelles et de cas d’agressions et de harcèlement dans des cliniques en Haïti. Mais l’institution ne peut pas prendre de sanctions contre les auteurs.
« J’ai des patientes que j’ai envoyées pour des examens médicaux chez des médecins et qui sont victimes de ça », confie à AyiboPost le Dr Bastch Jean Jumeau, gynécologue et président de la SHOG.
Jumeau invite les victimes à briser le mur du silence pour porter plainte. Mais seul un Ordre des médecins (une structure inexistante dans le pays) pourrait prendre des sanctions contre les médecins « déviants ».
Dans le reste du pays, près de 40 % des femmes haïtiennes subissent des violences sexuelles ou physiques au cours de leur vie, et la plupart ne les signalent jamais.
Cette jeune femme de 33 ans, alors en première année de médecine, s’était rendue en 2015 chez son gynécologue, à la rue de Champ-de-Mars, pour une échographie endovaginale, sur recommandation d’un ami. Le médecin, âgé d’une cinquantaine d’années a tenu des propos à connotation sexuelle sur son corps, avant d’exhiber son sexe et de lui proposer un acte sexuel, selon le témoignage de l’étudiante interrogée par AyiboPost. Elle refuse de révéler son identité pour des raisons de sécurité. Depuis, elle craint de consulter d’autres gynécologues, de peur d’être agressée.
La pratique médicale demande pourtant l’obtention du consentement éclairé des patientes à chaque étape de la consultation gynécologique. « Il faut expliquer à la personne pourquoi vous faites [un geste] et combien de temps ça va durer », indique à AyiboPost le Dr Bastch Jean Jumeau.
Le médecin doit, le cas échéant, se faire assister d’une infirmière ou d’une tierce personne.
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« Si la personne doit se déshabiller pour l’examen de certaines parties de son corps, le médecin doit faire l’évaluation progressivement », explique le Dr Jumeau. « Vous dites à la personne quand vous allez examiner ses seins. Quand vous avez terminé avec les seins, vous passez à l’abdomen et vous demandez à la personne de couvrir ses seins et son thorax. Et ainsi de suite… C’est l’éthique professionnelle du métier depuis la formation initiale. »
La plupart des gynécologues abusent, mais « toute patiente ne nécessite pas systématiquement un toucher vaginal », rajoute pour sa part le Dr Fernandel Michel, gynécologue et cancérologue. « Je ne fais pas de toucher vaginal pour plus de 80 % de mes patientes », dit-il.
Une étudiante en communication de 30 ans affirme avoir été victime de ce qu’elle qualifie d’agression sexuelle en avril 2023, lors d’une consultation gynécologique à l’hôpital Fame Pereo, à Delmas. Elle déclare souffrir du syndrome des ovaires polykystiques. Le médecin lui a introduit le spéculum de manière brusque, et quand elle tordait de douleur, il lui a répondu : « est-ce comme ça que tu cries quand tu fais l’amour ? ».
La pratique médicale demande pourtant l’obtention du consentement éclairé des patientes à chaque étape de la consultation gynécologique.
Selon ses dires, le médecin prenait plaisir à faire des remarques sur son vagin, déclarant que son parti génital est « gros ». Il la touchait aussi à chaque occasion, sans raison apparente et sans explications.
Un responsable de l’hôpital Fame Pereo, joint au téléphone par AyiboPost, nie ces accusations et déclare n’avoir jamais reçu de plaintes portant sur de tels faits. Il précise par ailleurs que le service de gynécologie de l’institution n’est plus fonctionnel depuis 2024, sans donner plus de détails.
Les commentaires de gynécologues dépassent souvent le cadre professionnel.
Une autre patiente, pharmacienne de 45 ans, raconte que son médecin lui avait dit que son vagin était « très serré » lors d’une consultation en avril 2015, dans la clinique de ce dernier, située au Chemin des Dalles. « Il m’a demandé si je couchais “à droite à gauche” maintenant », raconte-t-elle. « Je ne suis pas retournée chez lui et je n’ai pas non plus raconté tout ça à mon mari, qui serait furieux s’il l’apprenait. »
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En octobre 2021, un autre gynécologue lui a proposé d’avoir des relations sexuelles avec elle après une consultation à l’hôpital Kings, à Petite-Place-Cazeau (Tabarre). Elle dit avoir refusé et avoir ensuite coupé les ponts avec le spécialiste.
« C’est contraire à l’éthique », estime le Dr Jean Jumeau. Un médecin ne doit pas faire de commentaires sur la beauté des parties intimes de ses patientes. C’est une forme d’agression verbale, souligne Dr Jumeau. « La patiente peut enregistrer les échanges avec le médecin et porter plainte. »
Selon un rapport publié par Médecins Sans Frontières en janvier 2026 sur les violences sexuelles et sexistes à Port-au-Prince, le nombre de survivantes de violences sexuelles prises en charge par une clinique de l’institution a presque triplé, passant d’une moyenne de 95 admissions mensuelles en 2021 à plus de 250 en 2025.
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Les violences gynécologiques sont rarement prises en compte dans les violences faites aux femmes en Haïti, où aucune loi ne les encadre spécifiquement.
Le Dr Jean-Claude Bénèche, interrogé par AyiboPost, souligne le manque d’interactions adéquates entre les patients et les professionnels de santé. « C’est l’un des aspects à aborder lors de la formation des professionnels. La façon d’interagir avec le patient et de se comporter est très importante pour préserver la limite entre le patient et le professionnel. Cela pourrait aider les professionnels de santé à mieux accompagner les malades. »
Les cabinets de consultation des médecins ne sont pas toujours suffisamment grands, observe Dr Bénèche. « Il faut séparer l’espace dans lequel la patiente se déshabille, préconise l’obstétricien-gynécologue. Le médecin ne doit pas voir la patiente nue pendant qu’elle se déshabille. Elle doit avoir une blouse qui couvre toute sa nudité ».
Cet article a été mis à jour le 20 août 2026 afin de supprimer deux phrases sur l’inexistence d’un ordre des médecins et l’absence de loi sur les violences obstétricales et gynécologiques, des informations publiques dont les formulations avaient été reprises par erreur d’un article publié dans The Conversation en 2024, à la suite d’un mélange involontaire entre les notes de recherche du journaliste et ses propres documents de travail.
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Par : Fenel Pélissier
Les organisations suivantes fournissent des informations et un soutien aux personnes survivantes de viol ou d’abus sexuel :
À Port-au-Prince, l’organisation féministe Marijàn offre un accompagnement au numéro (+509) 4716-4984 ou à l’adresse : 32, Rue Rivière, Port-au-Prince, HT6110.
Courriel : contact@marijanayiti.org
L’organisation Solidarité Fanm Ayisyèn (SOFA) fournit aussi une assistance aux numéros (+509) 48 77 95 76 / 43 84 80 35 ou à l’adresse : 9, Rue Villemenay, Bois-Verna.
Courriel : secr2sofa@yahoo.fr
Couverture | Vue de profil d’une femme assise. Source : MSF
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