CULTURE

Le musée archéologique de Guahaba en ruine et abandonné

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L’institution, située à l’entrée de Limbé, conserve parmi les plus anciennes traces de l’histoire d’Haïti et de la Caraïbe liées aux Arawaks, aux Taïnos ainsi qu’aux colons espagnols

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À l’entrée de la commune de Limbé, dans le nord du pays, un bâtiment visiblement délabré, aux murs fissurés et dépourvu de clôture, longe la Route nationale numéro 1.

À l’intérieur, des dizaines d’artefacts précieux datant de la période précolombienne sont exposés dans des conditions précaires, selon des témoins au fait de la situation contactés par AyiboPost.

Aperçu des locaux du Musée de Guahaba, à Limbé, dans le département du Nord, le 23 avril 2026. Photos : Eddy Pierre

Pendant des décennies, le musée archéologique de Guahaba a conservé certaines des traces les plus anciennes de l’histoire d’Haïti et de la Caraïbe, liées aux Arawaks, aux Taïnos ainsi qu’aux colons espagnols.

Mais le site — fermé depuis environ trois ans après une longue période de déclin — se détériore progressivement, tandis que plusieurs tentatives de relance envisagées ces dernières années n’ont jamais abouti.

Le Bureau national d’ethnologie (BNE), chargé de la conservation de ce type de biens patrimoniaux, affirme avoir tenté, jusqu’à l’année dernière, d’intervenir pour récupérer les pièces encore présentes sur le site et relancer l’espace muséal.

Mais Erol Josué, directeur général du BNE — une institution placée sous la tutelle du ministère de la Culture —, déclare ne pas avoir obtenu l’autorisation du ministre de la Culture de l’époque, Antoine Augustin.

Joint par AyiboPost, l’ancien ministre Augustin réfute cette déclaration, ajoutant avoir exercé ses fonctions à la tête du ministère que pendant quatre mois.

Selon Josué, plusieurs autres initiatives envisagées depuis des années pour tenter de sauver le musée sont également restées lettres mortes.

En 2015, par exemple, l’ancien ministre de la Culture, Dithny Joan Raton, le BNE ainsi que l’ex-ministre de la Culture Eddy Lubin avaient envisagé la création d’un centre d’interprétation consacré au site de Puerto Real — où avaient eu lieu les fouilles — ainsi qu’une prise en charge de Guahaba.

Mais Erol Josué, directeur général du BNE — une institution placée sous la tutelle du ministère de la Culture —, déclare ne pas avoir obtenu l’autorisation du ministre de la Culture de l’époque, Antoine Augustin.

Le projet devait être développé avec l’appui d’une agence européenne, dans le cadre d’une coopération scientifique liée au site archéologique.

Plus de dix ans plus tard, l’initiative n’a toujours pas dépassé le stade de projet.

Erol Josué attribue cet échec aux changements intervenus dans l’administration publique, qui ont progressivement freiné les démarches engagées autour du musée.

La grande cour du Musée de Guahaba, à Limbé, le 23 avril 2026. Photos : Eddy Pierre

Certaines initiatives ont récemment été prises par le ministère de la Culture afin de transférer plusieurs artefacts de Guahaba vers le musée de la monnaie de la succursale de la Banque de la République d’Haïti au Cap-Haïtien, selon Erol Josué. Cependant, le BNE n’a jamais été officiellement associé à ces démarches, affirme le directeur de l’institution, qui dit ne pas pouvoir fournir de détails sur l’intervention.

AyiboPost a contacté le ministère de la Culture via E-mail. L’institution n’avait pas réagi au moment de la publication de cet article.

Pour Erol Josué, l’abandon progressif du musée de Guahaba entraînerait une forme de « cécité historique ». « À force de perdre ces traces, c’est toute une partie de notre compréhension du passé qui risque de disparaître », avertit le responsable.

Ce musée privé constitue l’un des rares espaces régionaux consacrés à la conservation des vestiges des premières occupations humaines du territoire haïtien ainsi que des débuts de la présence coloniale espagnole sur l’île.

Le missionnaire médical américain William Hodges crée l’espace en 1983. Ses salles abritent des dizaines d’artefacts, dont des céramiques, des outils de chasse, des bijoux, des mortiers de pierre, des objets rituels ou encore des œuvres d’art.

Pour Erol Josué, l’abandon progressif du musée de Guahaba entraînerait une forme de « cécité historique ». « À force de perdre ces traces, c’est toute une partie de notre compréhension du passé qui risque de disparaître », avertit le responsable.

L’histoire de Guahaba trouve son origine dans une découverte presque accidentelle.

Les fouilles à l’origine du musée commencent en 1975, lorsque William Hodges, également fondateur de l’hôpital Bon Samaritain, entreprend des recherches dans la région dans l’espoir de retrouver La Navidad, considérée comme la première ville construite par les Européens dans les Amériques par Christophe Colomb après le naufrage de la Santa María en 1492.

Mais au lieu de retrouver La Navidad, Hodges met au jour les ruines de Puerto Real, une ancienne ville espagnole ensevelie sous des terres agricoles près de Limonade.

William Hodges posant devant le Musée de Guahaba à la fin des années 80. Photos : Museum of Florida.

Rapidement conscient de l’importance archéologique du site, il contacte Charles Fairbanks, de l’Université de Floride, qui accepte de se joindre aux recherches.

Entre 1979 et 1986, plusieurs campagnes de fouilles archéologiques sont menées sur le site de Puerto Real, l’une des quinze premières villes espagnoles fondées sur l’île en 1503.

Ces recherches, réalisées en collaboration avec des chercheurs, l’Institut de sauvegarde du patrimoine national (ISPAN) et l’Organisation des États américains, permettent d’excaver des milliers d’artefacts archéologiques.

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Le musée de Guahaba voit ensuite le jour afin de conserver ces vestiges.

« Les artefacts retrouvés témoignent des différentes phases de l’évolution de notre peuple, qui ont façonné notre identité », déclare Eddy Lubin, anthropologue et ancien ministre de la Culture.

À la fin des années 1980, le musée, alors géré par les responsables de l’hôpital Bon Samaritain, recevait des dizaines de visiteurs chaque jour, venus de plusieurs régions du pays ainsi que de l’étranger.

Mais cette dynamique commence rapidement à s’essouffler après la mort de William Hodges, en 1995, selon Eddy Lubin.

À cette époque, poursuit l’anthropologue, les travaux de fouilles sur le site de Puerto Real sont suspendus en raison du manque de financement.

Au fil des années 2000, les conditions du bâtiment se détériorent progressivement. Le toit commence à fuir.

À l’intérieur, certaines vitrines exposant les artefacts prennent l’eau pendant les périodes de pluie.

« Nous ne disposions pas de moyens pour effectuer des travaux de rénovation », explique André Jeanty Pierre, guide, gardien et responsable ayant veillé presque seul sur le musée pendant plus de 25 ans.

L’homme de 80 ans dit ne pas écarter la possibilité que certains objets aient également été volés.

Selon lui, malgré son importance historique, le musée n’a jamais bénéficié de ressources suffisantes pour assurer son fonctionnement et son entretien.

Les frais de 25 gourdes réclamés par visiteur ne permettaient pas d’assurer une gestion efficace de l’espace ni de rémunérer correctement le personnel.

Pour maintenir le site en état, Pierre affirme avoir parfois utilisé ses propres moyens financiers afin d’effectuer certaines réparations.

Pierre, qui se dit aujourd’hui nostalgique, explique à AyiboPost avoir accompagné des générations de visiteurs avant d’assister, impuissant, à la fermeture définitive du site il y a environ trois ans.

Selon le gardien, malgré son importance historique, le musée n’a jamais bénéficié de ressources suffisantes pour assurer son fonctionnement et son entretien.

Bien qu’il n’ait jamais été officiellement employé, il affirme avoir consacré une grande partie de sa vie à faire découvrir aux visiteurs l’histoire cachée dans les artefacts.

« J’ai été placé là en raison de ma proximité avec William Hodges », raconte-t-il, soulignant que le musée pouvait accueillir jusqu’à 500 visiteurs par jour à certaines époques.

La situation du musée de Guahaba s’inscrit dans un contexte marqué par un déficit d’initiatives locales en matière de recherche et de conservation du patrimoine archéologique précolombien, soulignent trois chercheurs dans une étude publiée en 2020 par l’éditeur scientifique Institut de publication numérique multidisciplinaire (MDPI).

Une grande partie des artefacts archéologiques haïtiens issus de fouilles scientifiques se trouvent encore dans des institutions étrangères — notamment aux États-Unis — en raison d’anciens accords de recherche ou de stockage temporaire qui se sont parfois prolongés au fil du temps.

Par exemple, plus de 100 000 pièces archéologiques collectées entre les années 1980 et 2000 sur le site d’En Bas Saline sont actuellement conservées par le Florida Museum of Natural History dans le cadre d’un accord de coopération conclu entre l’Université de Floride et le Bureau national d’ethnologie.

La situation du musée de Guahaba s’inscrit dans un contexte marqué par un déficit d’initiatives locales en matière de recherche et de conservation du patrimoine archéologique précolombien, soulignent trois chercheurs dans une étude publiée en 2020 par l’éditeur scientifique Institut de publication numérique multidisciplinaire (MDPI).

D’autres découvertes archéologiques majeures issues de fouilles menées en 1983 sur le site du village de Guacanagaric, également dans le nord du pays, ont ensuite été transférées à l’Université de Floride dans le cadre d’un accord conclu la même année avec l’État haïtien par l’intermédiaire de l’ISPAN.

Selon des correspondances obtenues par AyiboPost et échangées à l’époque entre la direction de l’ISPAN et l’Université de Floride, ces pièces devaient être restituées dès qu’une demande officielle serait formulée par l’État haïtien. Il n’est toutefois pas clair si l’État haïtien a déjà entrepris de telles démarches.

Selon les chercheurs de l’étude citée plus haut, de nombreux sites archéologiques importants du pays se trouvent aujourd’hui menacés par le pillage, l’occupation inappropriée des espaces, les modes de gestion des terres ainsi que par les risques naturels.

Dans un tel contexte d’abandon, de nombreux artefacts deviennent la cible de trafiquants étrangers.

Les murs du Musée de Guahaba et leurs alentours, fissurés et marqués par l’humidité. Photos : Eddy Pierre

En 2020, plus de 400 pièces archéologiques datant de la période précolombienne, emportées illégalement hors du pays par un Américain lors de ses voyages en Haïti, ont été restituées aux autorités haïtiennes par le Federal Bureau of Investigation (FBI), par l’entremise du Bureau national d’ethnologie (BNE).

Mais les conditions de conservation demeurent néanmoins précaires.

Selon Charite Joseph, qui dirige le service archéologique du BNE depuis 2011, l’institution reste limitée dans sa capacité d’intervention malgré les responsabilités qui lui incombent en matière de conservation du patrimoine archéologique.

« Il y a des choses qu’on aimerait faire, mais qu’on ne peut pas faire, parce que certaines actions sont liées aux politiques de l’État ou du gouvernement, ce qui nous empêche d’agir », justifie le responsable.

Selon Joseph, l’ensemble des biens archéologiques et ethnographiques présents sur le territoire haïtien devrait relever directement des institutions étatiques chargées de leur protection et de leur conservation.

Par :  Lucnise Duquereste

Wethzer Piercin a participé à ce reportage.

Couverture | Cour du Musée de Guahaba, laissée sans entretien. Photo : Eddy Pierre

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Journaliste à AyiboPost depuis mars 2023, Duquereste est étudiante finissante en communication sociale à la Faculté des Sciences Humaines (FASCH).

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