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Jean Casimir | La purge des sorciers africains durant les guerres de l’Indépendance

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Le « Nègre » est une catégorie créée par le système colonial. Ce concept, comme le définit la langue française, n’existe pas dans notre langue. Le terme « Nèg » qui en dérive veut dire personne humaine. À partir de cette idée, l’Haïtien construit un sujet collectif — un « nou » — capable de dépasser les divisions raciales imposées par la modernité occidentale, les confinant au strict domaine de la vie publique

 

Les deux piliers de l’historiographie haïtienne, Thomas Madiou et Beaubrun Ardouin, décrivent la purge des sorciers africains dont l’Armée indigène dut se défaire avant de gagner la guerre de 1804. Ils soulignent qu’ils furent assassinés, non parce qu’ils étaient noirs, mais parce qu’ils voulaient reconstruire l’Afrique en Haïti. En un mot, ces auteurs nous signifient que du point de vue de l’Armée indigène, les Haïtiens, noirs ou nègres, doivent être avant tout des occidentaux modernes, de cette même modernité qui, depuis 1492, nous met des fersaux pieds. L’idée d’une égalité ontologique de tous les êtres humains est viscéralement étrangère à ce corps. D’où cette purge et l’éradication des emblèmes des superstitions des sorciers.

Le « Nègre » est une catégorie créée par le système colonial. Ce concept, comme le définit la langue française, n’existe pas dans notre langue. Le terme « Nèg » qui en dérive veut dire personne humaine. À partir de cette idée, l’Haïtien construit un sujet collectif — un « nou » — capable de dépasser les divisions raciales imposées par la modernité occidentale, les confinant au strict domaine de la vie publique.

Les puissances occidentales produisent dans leurs archives des documents qui racontent leurs efforts pour contrôler et exploiter les Amériques, y inclus Haïti. Ces archives enregistrent la domination de l’État moderne et non l’expérience humaine de ceux qui subissent son insatiable spoliation.

La catégorie « Nègre » est une invention de la colonie d’exploitation qui transforme des êtres humains en marchandises avant même de les rencontrer. Le Code noir de 1685 légalise ceprocédé, en faisant de l’esclave un bien meuble. Le « Noir », « le Nègre » et « l’esclave » deviennent presque des synonymes dans l’ordre colonial. Car l’État colonial doit constamment recourir à la violence pour l’imposer, précisément parce que les personnes réduites en esclavage rejettent cette définition d’elles-mêmes.

Elles s’en tiennent au concept de « Nèg », mot qui ne signifie pas « Nègre » et appartient à un autre univers de sens : la colonie de peuplement. Le créole s’y développe dans la vie quotidienne des habitants, avant que les signifiés ne se voient imposer les catégories officielles de la vie publique moderne. Le « Nèg » désigne alors une personne, un membre d’une communauté humaine, et non une marchandise racialisée, un « Nègre ».

Deux réalités coexistent depuis la fondation de Saint-Domingue : la colonie d’exploitation et la colonie de peuplement. La dominante correspond aux structures mises en place par la métropole : plantations, administration, classifications raciales, lois, langue française, policeet armée. La dominée reflète la vie concrète des habitants : leurs relations sociales, leurs pratiques culturelles, leurs échanges, leurs formes de solidarité et leurs stratégies de survie.

Même dans les conditions extrêmes de l’esclavage, les dominés développent des formes d’autonomie. Les ateliers des plantations deviennent des lieux de sociabilité. Les places à vivres, les marchés, les pratiques religieuses, les solidarités nocturnes et familiales permettent la naissance d’un univers culturel distinct. Dans les communautés marronnes et les doko, se forme progressivement une contre-société qui prolonge la colonie de peuplement hors du contrôle direct du système de plantation.

Cette dynamique transforme profondément les identités. Les captifs venus du Golfe de Guinée cessent peu à peu de se définir principalement par leurs origines ethniques. Ils se reconstruisent comme membres d’une nouvelle collectivité. Le créole, langue des réalités vécues par la presque totalité de la population, devient la langue des expériences communes, contrairement au français, langue citadine, plus qu’urbaine, langue du pouvoir et de l’administration.

L’expression « tout moun se moun » résume la philosophie sociale qui émerge de la colonie de peuplement : tous les êtres humains doivent être reconnus comme des personnes, malgré leurs différences. À partir de cette égalité primordiale se développe un « nou » collectif qui dépasse les catégories raciales imposées par l’ordre publique colonialiste.

Par conséquent, c’est ridiculiser et railler la Révolution haïtienne que de la concevoir comme une révolte d’esclaves. Les esclaves ne se révoltent pas. Quiconque le fait prouve justement qu’il n’est pas esclave. La révolution représente l’affirmation d’une humanité formée dans les pratiques quotidiennes de vie privée. Elle exprime l’avènement d’un monde social alternatif qui remet en cause la modernité coloniale, toujours en train de questionner notre humanité.

D’où la nécessité de recentrer l’épopée révolutionnaire. Les dirigeants de « l’Armée indigène », nos « héros de l’indépendance », demeurent de simples mutinés de l’Armée coloniale. Ayant eu raison des autorités métropolitaines, ils militarisent l’agriculture et placent les « cultivateurs » en prison domiciliaire. Il ne vient à l’idée d’aucun « héros »d’inviter « les sorciers africains » à négocier un retour aux ateliers, du genre proposé par les marrons des Platons. L’idéal du « Nègre » domine la pensée révolutionnaire, ce qui force le « Nèg », l’être humain complet, à se replier « en dehors », dans les mornes et les communautés villageoises.

La proclamation de Napoléon de 1801, faite en créole, distingue clairement un « nous » français d’un « vous » colonisé. À l’inverse, la déclaration d’indépendance de 1804, écrite en français, laisse apparaître une conception inclusive du « nou » qui révèle une différence profonde entre la pensée de l’État moderne et celle qui émerge de l’expérience haïtienne. Les élites citadines demeurent, malgré leurs attaches quotidiennes, soudées aux logiques de la modernité coloniale, toujours incapables de choisir entre la colonie d’exploitation et la colonie de peuplement, entre l’État moderne et la communauté nationale, entre « l’Armée indigène » et les sorciers africains.

Par :

Faculté des Sciences Humaines, UEH

Le 12 mai 2026

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Jean Casimir, doktè nan sosyoloji, ap anseye nan Fakilte Syans Imen, Inivèsite Leta Ayiti.

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