CULTUREInsécurité

Lèlè, l’artiste qui a refusé d’abandonner ses œuvres malgré les gangs

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Établi à la rue du magasin de l’État dès son plus jeune, cette zone renfermait pour l’artiste « l’histoire de toute sa vie », et il disait « préférer mourir autour de ses œuvres », rapporte à AyiboPost Celeur Jean Hérard, un artiste l’ayant côtoyé

 

L’artiste haïtien de la récupération Jean François Vanel Pierre, surnommé « Lèlè »,  a refusé d’abandonner ses œuvres au bas de la ville de Port-au-Prince malgré l’avancée des gangs armés et les déplacements forcés des habitants depuis au moins deux ans.

Établi à la rue du magasin de l’État dès son plus jeune, cette zone renfermait pour Pierre « l’histoire de toute sa vie », et il disait « préférer mourir autour de ses œuvres », rapporte à AyiboPost Celeur Jean Herard, un artiste l’ayant côtoyé.

Le 19 septembre dernier, Pierre décède à Miragoâne. 

Il souffrait depuis longtemps d’une maladie de la prostate. Il laisse derrière lui ses œuvres et une famille financièrement précaire, qui peine à lui offrir des obsèques à la hauteur de son parcours artistique.  

« Pour organiser ses funérailles, nous avons dû contracter un prêt de plusieurs milliers de gourdes », confie sa fille, Amazan Esperanta, à AyiboPost. 

Pierre, 73 ans, était un artiste connu. 

Il a présenté ses créations dans des expositions en Haïti, dont une à l’Institut d’Études et de Recherches Africaines d’Haïti ( IERAH) en 2016. Mais ces efforts ne semblent pas l’avoir mis, lui et sa famille, à l’abri de la « misère » et du dénuement.

Les circonstances de sa mort attristent des acteurs très connus dans le monde de l’art en Haïti, ravivant, une fois de plus, le débat sur la protection sociale des artistes haïtiens.

Allenby Augustin déplore même auprès d’AyiboPost l’absence de véritables politiques publiques orientées vers la culture.

« Les artistes devraient pouvoir bénéficier, au moins, de certaines couvertures sociales comme une assurance maladie », avance le directeur du centre d’art à Port-au-Prince, une association culturelle œuvrant en Haïti depuis 82 ans.

Jean François Vanel Pierre naît le 6 janvier 1953 à Bejo, une zone de la commune des Cayes, dans le sud du pays. Il fut élevé à la rue du Magasin de l’État, réputée comme l’un des bastions de l’art contemporain de la région métropolitaine de Port-au-Prince. 

Il commence sa carrière d’artiste dans la production d’articles artisanaux. Il se lance ensuite dans l’art de la récupération aux alentours des années 2009, pratiqué par de nombreux artistes comme lui à la rue du Magasin de l’État. 

L’artiste est décrit par sa fille comme un homme courageux et laborieux, qui aimait danser malgré tous les tumultes de la vie.

« Les moments les plus amusants que j’ai passés à ses côtés étaient lorsqu’on jouait de la musique à la maison et qu’il dansait », se rappelle Esperanta.

La danse constituait un refuge pour mon père, ajoute-t-elle.

Allenby Augustin, de son côté, se souvient de Pierre comme d’un personnage extraordinaire, avec une grande dimension artistique. « C’est pour moi une chance d’avoir rencontré un talent aussi immense », confie-t-il à AyiboPost.

Si Pierre habitait la rue du magasin de l’État, il ne faisait pour autant pas partie de « Atis Rezistans », un collectif d’artistes engagés et emblématiques au bas de la ville de Port-au-Prince. 

Installé dans la « Grand-Rue », un quartier emblématique de l’art de la récupération et de l’assemblage, le collectif Atis Rezistans réunissait des artistes reconnus à l’international, comme Céleur Jean Hérard et Frantz Jacques, dit Guyodo.

Pour Getho Jean Baptiste, un autre artiste, Jean François Vanel Pierre n’avait pas vu de bon œil l’idée de faire partie d’un collectif, étant une personne naturellement réservée. 

La relation de Jean Baptiste et Pierre remontait à très longtemps. 

Ce dernier dit même avoir grandi dans la fascination de celui-ci à la rue du Magasin de l’État, l’observant au cours de son processus de création.

Ce refus d’intégrer le collectif des artistes de la Grand-Rue – dont les créations avaient l’habitude d’attirer beaucoup de touristes étrangers – semble avoir diminué l’intérêt pour ses œuvres, selon Jean Baptiste. 

« Il n’a pas été largement reconnu comme artiste. Contrairement aux autres artistes qui vivaient à la rue du Magasin de l’État », fait savoir Jean Baptiste. 

Oeuvre

Œuvre de Jean-François Vanel Pierre « Lèlè ». Courtoisie de Getho Jean-Baptiste

 

 Même s’il ne jouissait pas de la même popularité que les autres plasticiens, Jean Baptiste souligne auprès d’AyiboPost que Pierre était pour lui un artiste « hors du commun », un créateur « aux rêves débordants ».

Mais depuis quelque temps, l’insécurité qui sévit au bas de la ville de Port-au-Prince a rattrapé l’artiste. 

En mars dernier les bandits ont mis le feu à l’atelier de plusieurs artistes faisant partie du collectif Atis Rezistans. 

Des œuvres de grandes valeurs ont péri dans les flammes.  

Cette situation délétère a dispersé au passage la famille de Pierre qui a trouvé refuge dans une zone de province.

Lire aussi : Les bandits détruisent un demi-siècle de création artistique à Port-au-Prince.

« C’est un pasteur qui nous a recueillis à Miragoâne, ma mère et moi », confie sa fille Esperanta à AyiboPost.

Mais, selon elle, son père refusait de les accompagner. 

L’une des raisons soulevées par l’artiste, à côté de l’attachement à ses œuvres, est un « refus d’être à la merci des autres ».

« Malgré les déplacements forcés des habitants à la rue du Magasin de l’État, mon père avait continué à y habiter », confie Esperanta.

Pour cette dernière, la maladie de son père remonte à très longtemps, et un manque de moyens avait empêché la famille de lui assurer des suivis médicaux.

Pierre était en proie à la privation, selon sa fille. « Parfois, il ne pouvait même pas se nourrir, lui et sa famille », révèle-t-elle.

L’insécurité et les exactions des gangs armés au bas de la ville de Port-au-Prince expliquaient l’incapacité de l’artiste à joindre les deux bouts.

« À cause de cette situation, il ne pouvait plus vendre ses œuvres, alors que c’était le seul moyen pour lui de gagner un peu d’argent », raconte Esperanta.

Cette précarité pourrait avoir affecté la santé mentale de Pierre, qui errait parfois dans les rues de la capitale, selon sa fille. 

Un jour, perdu au Champ-de-Mars, il a été hébergé grâce à l’intervention de Getho Jean Baptiste, raconte Esperanta.

Face à la dégradation de sa santé, celle-ci a finalement convaincu son père de la rejoindre à Miragoâne du début du mois de septembre, malgré ses réticences. 

Des démarches ont été entreprises pour lui fournir des soins médicaux et psychologiques, mais elles n’ont pas abouti. « Il décède quelques jours plus tard », déplore Esperanta.

Pour financer les obsèques de Pierre, sa famille dit avoir emprunté 325 000 gourdes auprès d’un usurier.  

Un oncle d’Esperanta les a aidés à réunir cette somme en hypothéquant un terrain.

Pierre meurt sans avoir concrétisé un rêve qu’il tenait à cœur depuis longtemps. 

« Il ambitionnait d’ouvrir un musée pour exposer ses œuvres parce qu’il ne voulait pas que ses créations artistiques soient vendues à des prix dérisoires », raconte Getho Jean Baptiste à AyiboPost. 

Si ce rêve peinait à se réaliser, il disait vouloir laisser l’intégralité de ses œuvres au profit de ses enfants afin qu’ils puissent bénéficier de son travail de création », ajoute Jean Baptiste.

Par: Djouly Mombrun

Couverture : photo de Lèlè. Courtoisie Getho Jean-Baptiste.

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