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Les bandits détruisent un demi-siècle de création artistique à Port-au-Prince

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Les ateliers détruits appartenaient à trois figures emblématiques du collectif « Atis Rezistans ».

Un incendie survenu en mars dernier a ravagé au moins trois ateliers d’art de la rue Magasin de l’État, au centre-ville de Port-au-Prince, emportant des milliers d’œuvres représentant près d’un demi-siècle de création.

Les ateliers détruits appartenaient aux plasticiens, peintres et sculpteurs Celeur Jean-Hérard, Frantz Jacques, dit Guyodo, et Getho Jean Baptiste, trois figures emblématiques du collectif « Atis Rezistans ».

Fondé dans les années 1990 par André Eugène et Celeur Jean-Hérard au centre-ville, ce collectif s’est imposé sur la scène artistique grâce à son travail de récupération de pièces de moteur, de matériaux issus du vodou et d’autres objets recyclés pour créer des œuvres monumentales reconnues à l’international.

Cet incendie constitue un nouveau coup de massue pour le collectif Atis Rezistans, déjà durement éprouvé par les violences qui secouent la capitale.

Cette destruction s’inscrit dans une crise plus large qui frappe le secteur culturel haïtien.

Au cours des dernières années, plusieurs communautés d’artistes ont été contraintes d’abandonner leurs ateliers, de suspendre leurs activités ou de fuir les quartiers contrôlés par les groupes armés.

Entre les incendies, les pillages, les affrontements et les déplacements forcés, une partie importante du patrimoine artistique contemporain haïtien est aujourd’hui menacée de disparition.

Né à Port-au-Prince le 20 mars 1966, Celeur Jean-Hérard fait ses premiers pas dans le monde des arts à l’âge de treize ans sous l’influence de son frère aîné, Christophe Hérard.

L’incendie a réduit en cendres près de 1 500 de ses créations, parmi lesquelles des peintures, des tableaux et des sculptures. « Quatre-vingt-dix-huit pour cent étaient des sculptures », précise-t-il.

Réalisées principalement à partir de carcasses de voitures, de caoutchouc récupéré dans des garages et de bois, ses sculptures étaient régulièrement exposées dans des musées en Angleterre, aux États-Unis, en Italie et dans plusieurs autres pays.

Parmi les œuvres parties en fumée figure Les Oiseaux migrateurs, une sculpture à laquelle l’artiste était particulièrement attaché.

Celeur raconte avoir découvert ces oiseaux lors d’un séjour en Angleterre à l’occasion d’une exposition.

Cette rencontre lui inspire une réflexion sur la liberté de circuler, qu’il dit avoir transposée dans cette œuvre.

« J’ai réalisé cette œuvre à la suite d’une demande de visa américain non octroyée à mes trois filles, qui devaient se rendre aux États-Unis pour assister à une exposition à laquelle je devais prendre part », explique l’artiste à AyiboPost.

Comme Celeur, Frantz Jacques, dit Guyodo, mesure l’ampleur des pertes.

Né en 1973 à la rue Magasin de l’État, il s’est initié très jeune aux arts dans le quartier de la Grand-Rue, où il a développé son travail de plasticien, de peintre et de sculpteur.

Selon lui, entre 400 et 500 œuvres — peintures et sculptures — ont été détruites dans l’incendie.

« Ces œuvres valent des millions de dollars américains », estime Guyodo.

L’incendie du 12 mars s’inscrit dans un climat d’insécurité plus large.

Plusieurs artistes ont été tués, à l’image d’Anderson Belony, assassiné en octobre 2021 au village artisanal de Noailles, à Croix-des-Bouquets, lors d’une attaque du gang « 400 Mawozo », ou plus récemment de Katelyne Alexis, tuée puis calcinée en mai dernier au Champ-de-Mars.

D’autres plasticiens, peintres et sculpteurs ont été contraints de fuir Port-au-Prince.

C’est le cas d’André Eugène, désormais installé aux Cayes, ou encore de Lionel St Eloi, qui vit aujourd’hui au Cap-Haïtien, loin de ce qui a longtemps constitué leur lieu de création et d’inspiration.

D’autres artistes, en revanche, refusent d’abandonner leurs ateliers malgré les risques sécuritaires permanents dans la zone.

C’est le cas du peintre et sculpteur Jean François Vanel Pierre, plus connu sous le pseudonyme de « Lèlè ».

Selon Celeur, « Lèlè » veut rester auprès de ses œuvres, affirmant qu’il est prêt à mourir pour les protéger.

AyiboPost n’a toutefois pas pu recueillir son témoignage, l’artiste ne disposant d’aucun moyen de communication, selon Celeur.

Pour Sterlin Ulysse, historien de l’art et professeur à l’Université d’État d’Haïti, les pertes dépassent largement les seuls ateliers détruits le 12 mars.

« Ce sont au total quatre communautés artistiques de la région métropolitaine de Port-au-Prince qui sont victimes de la recrudescence de l’insécurité : pillées puis brûlées », affirme-t-il.

Il fait référence au village artisanal de Noailles, à Croix-des-Bouquets, ainsi qu’aux communautés artistiques du Bel-Air, de la Grand-Rue et de Rivière-Froide, aujourd’hui à l’arrêt.

L’atelier d’Edmond Ronald et la résidence-atelier de Lionel St Eloi, à Carrefour-Feuilles, ont également été incendiés lors d’attaques de gangs armés.

« C’est un bilan très triste pour le secteur culturel haïtien », analyse l’historien de l’art.

« Il y a des artistes qui collectionnaient des œuvres depuis près de dix à quinze ans, d’autres ont construit une carrière de près de 40 ans, et puis, du jour au lendemain, toutes ces œuvres ont été emportées par les flammes. »

Les trois artistes interrogés par AyiboPost mettent en cause la Police nationale d’Haïti.

Selon eux, leurs ateliers auraient été incendiés le 12 mars lors des opérations menées contre les gangs armés à la rue Magasin de l’État, à l’aide de drones munis de charges explosives.

Pour Celeur, la perte est telle qu’il préfère ne plus y penser.

« Je réfléchis de moins en moins aux œuvres que j’ai perdues, car cela peut augmenter en moi le stress et me mettre en grande difficulté. C’est quelque chose qui aurait pu me rendre fou », relate-t-il.

« Mon atelier était le fruit de quarante-neuf ans de travail artistique », précise-t-il, déconcerté.

Guyodo, lui, explique que son atelier a été détruit à deux reprises.

« La première fois, c’était en 2020, lors des affrontements entre les gangs armés de “Baz Pilat” et ceux de Village-de-Dieu. Malgré cela, j’ai réussi à le remettre sur pied », raconte-t-il.

« Et la deuxième fois remonte à l’incendie du 12 mars, lors des affrontements entre la police et les gangs armés. Cette fois-ci, il est complètement détruit. »

Au fil des années, Guyodo y avait formé plusieurs dizaines de peintres et de sculpteurs venus de différentes régions du pays.

Malgré ce travail de transmission, il estime que les arts plastiques demeurent profondément sous-valorisés en Haïti.

« Le ministre de la Culture ne me reconnaît même pas, et c’est vice versa », dit-il avec ironie, regrettant de se sentir davantage reconnu à l’étranger que dans son propre pays.

Au-delà de leur valeur artistique et symbolique, ces ateliers constituaient aussi la principale source de revenus de leurs propriétaires.

« Mon atelier m’avait permis non seulement de répondre à mes besoins quotidiens, mais aussi d’aider d’autres personnes de mon entourage qui sont en situation difficile », confie Getho Jean Baptiste.

Privé de son principal moyen de subsistance, il vit désormais grâce au soutien de quelques amis haïtiens et étrangers.

« En Haïti, il n’y a plus de marché pour nous autres artistes plasticiens, peintres et sculpteurs », lance Getho, précisant que ses clients établis à l’étranger hésitent désormais à commander des œuvres en raison de la situation sécuritaire du pays.

Par : Djouly Mombrun

Couverture | Source photo : Le Centre D’art d’Haïti

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