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 Des patrons volent le salaire de migrants haïtiens en République dominicaine

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De plus en plus de patrons dominicains sollicitent les agents de migration pour pouvoir pratiquer le vol de salaire à l’encontre de travailleurs haïtiens en situation irrégulière

Lorsque Charlensky Woodens Charles, employé sur un chantier de construction de la compagnie Bisonó, à Hato Nuevo en République dominicaine, réclame son salaire fin novembre 2025, la réponse de son responsable est immédiate : une menace de dénonciation aux agents de la migration.

Frustré et impuissant, l’homme de 23 ans raconte à AyiboPost s’être retiré précipitamment du chantier, contraint d’abandonner son mois de salaire évalué à 7 000 pesos (environ 15 500 gourdes).

Il passera le mois suivant sans ressources, obligé de contracter des dettes pour faire face à ses dépenses.

Sa situation s’inscrit dans une dynamique plus large.

Selon une dizaine de témoignages recueillis par AyiboPost, de nombreux travailleurs haïtiens en situation irrégulière dans le secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP) sont contraints d’abandonner tout ou partie de leur salaire à la fin de leur contrat, sous la pression du chantage exercé par des patrons ou des responsables de chantiers.

« Parfois, on ne nous paie pas du tout, d’autres fois, on nous paie moins que la somme discutée au départ. Et quand on proteste, on nous menace d’appeler les agents de la migration », confie Charles, originaire du quartier de Bel-Air, et arrivé en territoire voisin en juin 2024, après avoir fui la violence dans sa zone de résidence.

La compagnie dominicaine citée a été contactée via son site internet. Cet article sera mis à jour si elle réagit.

La réalité décrite par les témoignages de ces travailleurs persiste dans un contexte où les autorités dominicaines ont intensifié les déportations de migrants haïtiens depuis 2023. Depuis octobre 2025, 525 000 étrangers majoritairement haïtiens ont été déportés en Haïti, selon les autorités dominicaines.

Un début de reprise du dialogue entre les deux pays a été observé le mois dernier, après sa rupture en 2023.

« Parfois, on ne nous paie pas du tout, d’autres fois, on nous paie moins que la somme discutée au départ. Et quand on proteste, on nous menace d’appeler les agents de la migration », confie Charles, originaire du quartier de Bel-Air, et arrivé en territoire voisin en juin 2024, après avoir fui la violence dans sa zone de résidence.

Pilier de l’économie dominicaine, le secteur de la construction représentait environ 14 % du produit intérieur brut en 2021, selon l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Il dépend largement d’une main-d’œuvre haïtienne, estimée à près de 95 %, selon l’organisation.

Depuis au moins 2013, des rapports internationaux dénoncent des conditions de travail précaires et des violations des droits des travailleurs en République dominicaine.

Plusieurs témoignages recueillis par AyiboPost évoquent les soupçons de collusion entre responsables de chantiers et agents de la migration, alimentant un climat de peur constant.

Roody, installé à Santiago de los Caballeros depuis décembre 2021, se souvient d’une descente d’agents de la migration sur un chantier où il travaillait, au cours de laquelle la plupart des travailleurs sans papiers ont été arrêtés.

« Je pense que c’est l’employeur lui-même qui a appelé l’immigration, parce qu’il nous devait environ un mois et demi de salaire, soit près de 50 000 pesos », affirme l’homme.

Selon lui, les travailleurs haïtiens assument souvent une charge de travail plus lourde sur les chantiers que leurs collègues dominicains, « juste pour conserver leur emploi ».

Sur le chantier où il travaille, situé à Primaveral, dans la ville de Bávaro, Roody décrit une réalité particulièrement précaire pour les migrants haïtiens.

Lire plus : Haina, l’enfer des migrants Haïtiens en RD

« On peut te payer pour deux semaines de travail, puis te faire travailler gratuitement pendant les deux ou trois semaines suivantes », explique l’homme, qui affirme travailler parfois à crédit, dans l’espoir d’être payé plus tard.

Sans papiers légaux et faute d’alternative, Roody dit accepter ces conditions malgré le risque d’accumuler, à la fin, plusieurs semaines de travail impayées.

Pour les Haïtiens, ces violations s’inscrivent dans une longue histoire remontant au XXᵉ siècle.

Entre 1952 et 1966, des accords bilatéraux ont encadré l’entrée de dizaines de milliers de travailleurs, institutionnalisant une main-d’œuvre bon marché et peu protégée.

Après 1986, ces mécanismes ont disparu, mais la migration s’est poursuivie de manière informelle, sous le contrôle de réseaux de passeurs.

Dans une étude publiée en décembre 2025 portant sur les conditions de travail dans le secteur de la construction en République dominicaine, le Groupe d’appui et de recherches aux réfugiés (GARR) documente des pratiques telles que des modes de recrutement opaques, des discriminations, des injures, des agressions physiques et des violations répétées des droits sur les lieux de travail envers les migrants haïtiens.

L’organisation qualifie ces pratiques de « forme d’esclavage moderne ».

Pour Stenley Orbruth Doriscar, responsable de communication du GARR contacté par AyiboPost, cette dynamique de violation des droits des travailleurs commence dès la frontière.

Des employeurs dominicains, en quête de main-d’œuvre à bas coût, s’appuient sur des réseaux de passeurs pour faire entrer des travailleurs haïtiens de manière irrégulière, avant de les soumettre à ces conditions.

Le passage peut coûter jusqu’à 15 000 pesos dominicains (environ 35 000 gourdes) par personne.

À cela s’ajoute une méconnaissance des lois locales, qui fragilise davantage ces travailleurs face aux employeurs, selon Doriscar.

Dans certains cas, les tensions sur les chantiers dégénèrent en violences extrêmes.

Des employeurs dominicains, en quête de main-d’œuvre à bas coût, s’appuient sur des réseaux de passeurs pour faire entrer des travailleurs haïtiens de manière irrégulière, avant de les soumettre à ces conditions.

Jameson Antoine, cumulant douze ans d’expérience dans la construction à travers plusieurs régions du pays, relate une scène survenue en 2021 à Las Terrenas, où un ouvrier haïtien qui réclamait son salaire a été abattu par un employeur dominicain après une altercation.

« Nous l’avons vu lui tirer dessus à bout portant », raconte Antoine, qui précise n’avoir pas pu intervenir, car il craignait pour sa propre situation n’ayant pas lui-même de documents légaux.

Pour de nombreux travailleurs haïtiens en situation irrégulière, cette vulnérabilité se prolonge bien au-delà des chantiers.

Deux Haïtiens installés en République dominicaine dénoncent avoir été rançonnés par des patrouilles de la migration.

L’un d’entre eux confie avoir été contraint de payer 12 000 pesos, en juillet 2025, pour obtenir sa libération après avoir été interpellé par une patrouille dans la zone de Bávaro.

Des données publiées par le Bureau national des statistiques dominicain dans le cadre d’un rapport national sur les immigrants, publié en 2017 soulignent la précarité des travailleurs haïtiens par rapport à ceux d’autres nationalités.

Seuls 5 % des immigrants haïtiens — principale population migrante du pays — bénéficiaient d’une protection du travail, 7 % d’une assurance santé et 3,6 % d’un fonds de pension.

Par ailleurs, leur revenu moyen s’élevait à 14 092 pesos dominicains, contre 33 205 pesos pour les immigrants d’autres origines.

Sur les chantiers, les conditions de travail accentuent cette vulnérabilité.

D’après Stenley Orbruth Doriscar, les ouvriers haïtiens, assignés à des tâches physiques exigeantes, travaillent souvent sans équipements de protection adéquats.

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Lorsqu’ils sont disponibles, ces équipements sont fréquemment à la charge des travailleurs ou déduits de leur salaire.

Le phénomène de rétention intentionnelle de salaire dépasse le secteur du bâtiment.

Étienne Junior Moïse, arrivé illégalement en République dominicaine en 2023, affirme avoir reçu 2 000 pesos — contre vingt mille pesos convenus au départ — pour trois mois de travail dans une boulangerie portant le nom de Panadería Wascar, située à Hato Neuvo, dans la municipalité de Santo Domingo Oeste.

L’entreprise a été contactée. Cet article sera mis à jour en cas de réaction.

AyiboPost n’a pas pu entrer en contact avec le ministère des Affaires étrangères avant publication.

Par : Lucnise Duquereste & Djouly Mombrun

Couverture | Un ouvrier haïtien ramasse la canne coupée pour la charger sur des charrettes, dans un champ privé près de Santa Fe, à San Pedro de Macorís. La canne récoltée est également acheminée vers l’usine de Central Romana, 27 mai 2021. Photo : Pierre Michel Jean

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Journaliste à AyiboPost depuis mars 2023, Duquereste est étudiante finissante en communication sociale à la Faculté des Sciences Humaines (FASCH).

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